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jeudi 11 avril 2013

Mycose

Alfred et moi avions l'oeil dessus depuis un long moment. Amateurs de lieux étranges, cette vieille ruine isolée au milieu de la friche industrielle avait tout pour nous combler. Mais à présent nous étions pressés, car on parlait de la démolir.

Mais, direz-vous, qu'avait-elle donc d'effrayant? A priori rien. Cependant l'histoire de son dernier occuppant avait de quoi intriguer. Vieille demeure de bourgeois déshérités, elle s'était trouvée progressivement entourée d'usines, et ses propriétaires fauchés étaient pressés de demandes de la part des patrons qui ne voulaient rien tant que les voir partir et planter leurs cheminées à la place. Dans les années 50, alors que la reconstruction battait son plein, il ne restait plus dans la maison que l'ultime représentant d'une dynastie éteinte. Le vieil homme tint le maquis des années durant, et ce ne fut qu'à sa mort qu'il vida les lieux. C'est du moins la version officielle.

Car on raconte que, plutôt que d'être emporté par une crise cardiaque, il disparut sans laisser la moindre trace. Mais le plus étrange n'est pas là: mort ou disparu, de toute façon il n'était plus là; qu'est-ce qui retenait alors les patrons de raser la bâtisse et de régler l'affaire une fois pour toutes? Pas un ne se prononça à ce sujet, et tous sont morts à présent. Puis la récession frappa, les usines s'arrêtèrent les unes après les autres, et la maison seule resta, au milieu des herbes hautes du terrain vague, triomphante et ironique.

Attendant le soir pour être mieux dans l'ambiance, Alfred et moi nous mîmes donc en route pour explorer la bâtisse. La zone était désespérément vide, et nous ne croisâmes personne; nous pénétrâmes dans la maison alors que le jour déclinait.
Les pièces étaient vides, le plancher poussiéreux; mais rien de remarquable en somme. Nous avions passé toutes les chambres en revue, bombardant les vieux murs de clichés, et, un peu déçus, nous nous apprêtâmes à partir. Jusqu'à ce que je remarque à côté du couloir d'entrée une porte que nous n'avions pas aperçue en entrant. Vous voyez ici la dernière photo que j'ai pu prendre ce soir-là, après quoi je n'avais plus de pellicule.
 
Les murs de la pièce étaient couverts d'une incroyable abondance de moisissures; toutes les boiseries, tout le plafond, sillonnés d'éclairs blancs et filamenteux. Il régnait dans l'atmosphère humide une persistante odeur de moisi, et le parquet ramolli par les hyphes enfonçait à chaque pas. Les filaments s'accumulaient dans les coins en de répugnants amas.

Comme je voulais pousser la porte pour voir ce qu'il y avait derrière, quand bien même je l'avais ouverte sans mal en arrivant dans la pièce, elle m'opposa une forte résistance. Les moisissures se collaient aux charnières et l'empêchaient de tourner dans ses gonds. Puis elles cédèrent d'un coup, et la porte claqua bruyamment.

Ce qu'il y avait derrière me marquera à jamais.

C'était la silhouette d'un homme, comme peinte sur le mur par des amas de moisi.

Nous étions tous deux choqués, essayant de croire à un simple hasard. Tout en tentant de masquer ma peur, je proposai de partir et, sans attendre de réponse, me dirigeai vers la porte.

Elle était bloquée. J'ignore comment, mais les moisissures s'étaient introduites dans les creux et adhéraient fortement. En me voyant tirer vainement la poignée, mon ami vint prendre ma place tout en dégainant son canif.

Je ne saurais dire combien de temps il s'acharna ainsi sur la masse blanche qui ceignait la porte, mais entre-temps la nuit était tombée et nous commencions à désespérer. Alors que lui, dans sa panique, s'acharnait à poignarder le joint, moi, assis dans un coin, adossé au mur, pleurnichais en silence en songeant que nous étions piégés ici pour toujours... Dans la lumière nocturne, je croyais voir luire les moisissures, je les voyais ramper lentement vers moi...

Au milieu de la nuit, épuisés et terrorisés, nous avions cessé d'appeler à l'aide. Toute la zone était déserte, et nous étions convaincus à présent d'avoir hurlé dans le vide pendant tout ce temps.  La fenêtre, la seule issue, portait une forte grille qu'on ne pouvait espérer franchir sans outils. Nous nous croyions bel et bien perdus.

Imaginez alors notre surprise d'entendre quelqu'un entrer! Les pas se dirigèrent vers nous, et nous criâmes plus que de raison pour attirer son attention. La personne se plaça devant la porte... Et l'ouvrit sans difficulté. La voix d'un vieil homme nous susurra un "filez" laconique, et nous le remerciâmes en pleurant de joie. Nous étions si heureux d'en avoir enfin fini que nous partîmes sans nous retourner, oubliant même notre sauveur.



Beaucoup de temps a passé depuis notre aventure et, entre-temps, la maison finit par être démolie. Je n'en ai gardé que quelques photos de l'intérieur ainsi qu'une répulsion violente envers tout ce qui paraît moisi; mais je me suis cru tiré d'affaire après toutes ces années.

Jusqu'à ce que je découvre cette tache sur mon épaule.
Une tache blanche et fibreuse que nul traitement ne peut arracher.


Ne me touchez pas. Ne tentez pas de me voir.

11 commentaires:

  1. Magnifique histoire, tellement bien racontée ! ça fait plaisir. Bravo.

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  2. Merci beaucoup pour ce retour encourageant. Je commençais à croire que l'originalité ne payait vraiment pas sur la toile (si toutefois je peux me prétendre original). C'est pour de gentils petits commentaires comme celui-ci que j'écris ; avec parfois le vain espoir de tomber sur des critiques avisés dont je pourrais discuter les arguments, comme savent si bien le faire Rob et Crow. Mais c'est vraiment le simple fait de dire: "j'apprécie, bravo" qui me fait le plus plaisir: être félicité par un lecteur est bien plus rare qu'être félicité par un critique, parce qu'un critique, ça ne fait que lire et ça s'efforce d'aimer ce qui peut l'être (l'amour forcé, l'amour professionnel comme qui dirait, c'est laid, c'est quasi de la prostitution).
    Bon, je ne m'étends pas plus. Merci encore!

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  3. Pour une fois que le narrateur ne se fait pas tuer à la fin^^

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  4. J'aime bien, effectivement c'est bien raconté et on se laisse prendre assez facilement dans l'histoire. La chute est plutot classique mais efficace.
    Merci ^^

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  5. Je n'ai pas compris c'est quoi la tache blanche à la fin.
    Quelqu'un peut m'expliquer s'il vous plait ?

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  6. Des moisissures. Les champignons marchent comme ça: prends l'exemple de l'amadouvier du chêne, qui doit se développer pendant au bas mot 20 ans dans le bois de l'arbre hôte avant de devenir visible à tous. C'est ça qui m'effraie et me fascine chez eux, ce sont des êtres "invisibles".

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    1. Donc ils sont réster plus longtemps qu'ils ne le croient? le temps que les champignons se développent ?

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    2. Pas vraiment. Je pensais plutôt -mais j'ai dû être assez flou pour laisser le choix de plusieurs interprétations- que les moisissures ont essaimé dans son corps je ne sais comment (l'air de la pièce était sans doute saturé de spores) et se sont développées dans ses tissus de manière invisible, jusqu'à ce qu'elles "débordent" hors de son corps après bien des années de développement silencieux.

      J'en profite pour proposer certaines explications que j'aurais dû expliciter dans le texte.
      -Le "sauveur" est le dernier propriétaire de la maison qui vit caché depuis que la maladie s'est déclarée. Notez que les deux imbéciles l'ont à peine vu dans le noir, il doit donc être horriblement atteint.
      -La tache de moisi sur le mur est un de ses proches, qui n'est pas à proprement parler mort mais plutôt en fin de digestion.
      -La porte ne s'ouvre facilement que dans un sens car c'est un piège mis en place par le parasite: c'est comme les valves du coeur, ça passe tout seul dans un sens mais ça bloque dans l'autre.

      Je crois que j'ai tout dit, et je remercie vivement mes lecteurs!

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  7. Très bonne histoire, chute classique mais frissonnante !

    J'aime quand les choses sont racontées simplement (mais dieu sait que l'ultime sophistication est justement la simplicité) mais précisément. Une belle plume en soi.

    J'en veux encore.

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  8. Le Mush vaincra !!!!!
    (comprendront qui pourront)

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