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vendredi 30 décembre 2016

Three friends diner

À : Dr Jeremy Fuentes

Professeur d'Anthropologie Culturelle

Université de Californie, Berkeley


Jeremy –

J'imagine que tu as entendu parler de l'étrange découverte faite au 918, 3e rue Est. C'est un ancien entrepôt situé à l'angle de la 3e et de Weller Avenue, dans le quartier des arts du centre-ville de Los Angeles.

Actuellement le bâtiment subit quelques rénovations. 3 semaines auparavant, les ouvriers se sont aperçus d'une odeur nauséabonde dans la bâtisse, et  venant vraisemblablement de l'autre côté de ce qu'ils pensaient être un mur de brique porteur. Après de plus amples recherches, ils se sont rendus compte que les dimensions intérieures du bâtiment ne collaient pas avec les dimensions extérieurs. Il y avait en effet une pièce de 7m sur 9, dont l'existence reste inexpliquée. Une pièce secrète, pour ainsi dire ; elle est inaccessible, que ce soit de l'intérieur ou de l'extérieur du bâtiment. Elle a été trouvée à l'autre bout de la propriété, le long du mur formant le côté Ouest de l'avenue Weller.

Avec la permission du chef de chantier, les ouvriers ont abattu le mur pour pouvoir y accéder. Ils ont été aussitôt surpris par une écrasante puanteur de viande pourrissante avant d'y entrer, bandana sur le nez. Ils s'attendaient à trouver la pièce vide – après tout, la pièce a été emmurée et est restée inaccessible depuis au moins 20 ans.

Au lieu de ça, ils ont trouvé une belle caméra 16mm, réduite en miettes, ainsi que du matériel de tournage lui aussi détruit – des projecteurs fendus, des fonds déchirés, des c-stand pliés comme de vulgaires trombones, des peintures bon marché et des menus factices parsemaient le sol. Ainsi que trois corps.


Trois corps en décomposition, dans un état beaucoup trop dérangeant pour en donner une description – bien que le terme « à moitié dévorés » ait été lâché.

La façon dont l'équipement, ou les corps, se sont retrouvés là reste à découvrir. Les murs et le toit
n'ont pas été endommagés, et aucune trace d'un quelconque tunnel n'a été trouvée sous la dalle de béton du sol.

Cette étrange découverte a bouleversé l'intégralité du comté. À l'heure actuelle, personne ne peut expliquer comment 3 morts et tout un attirail de tournage ont pu apparaître de nulle part dans un espace emmuré.

Cependant, c'était d'autant plus choquant en ce qui me concerne, étant donné le contenu d'un récit manuscrit que m'a laissé une ancienne patiente.

Elle s'appelle Kathryn Soo. Elle a été internée de son plein gré, plusieurs mois auparavant, à l'Hôpital Psychiatrique de Marsdale, où je suis médecin de garde, puis a été libérée peu de temps avant la terrible découverte faite à l'ancien entrepôt. Je ne suis plus en contact avec la jeune femme. Cependant, je pense que tu trouveras son témoignage – dont ce que j'ai joint est une transcription – des plus fascinants.

Cordialement,


Dr Larry Schurr


*****




Témoignage de Katy Soo


01/05/2015,  Hôpital Psychiatrique de Marsdale


Juste pour information, tourner le film de Bella Cardone au Three Friends Diner n'était pas mon idée. Je lui ai dit que c'était sûrement une arnaque ; aucun restaurateur de Los Angeles avec un tant soit peu de cervelle ne nous aurait fait payer un si bon prix pour un endroit aussi photogénique. Je lui ai répété bien assez de fois que ça sentait mauvais.

J'avais raison. J'aimais avoir raison, avant.

Revenons un peu en arrière.

Je m'appelle Katy. J'ai 21 ans. J'étais en troisième année de licence à l'Université d'État de Californie à Northridge, à préparer ma maîtrise en administration des affaires et à étudier la production cinématographique. J'aimais passer les coups de fil, organiser, et remplir la paperasse que la plupart des étudiants détestent. Aussi, je me suis faite une modeste réputation d'experte en pré-production parmi mes camarades, mais aussi chez mes amis et connaissances d'autres écoles.

Bella Cardone était une de ces connaissances ; une étudiante italienne de 29 ans, rencontrée dans un pauvre festival de films d'horreur. Elle avait déjà travaillé pour une chaîne de télévision à Rome pour faire... des trucs, mais rêvait d'écrire et de réaliser pour Hollywood. Avec environ une douzaine d'autres personnes, la plupart étrangères, elle s'était inscrite un an et demi sur les deux ans du master à la New York Film Academy ; elle écrivait un script qui devait lui servir de mémoire universitaire, et m'a demandé de l'aider pour organiser la production de son film.

Son script parlait d'une artiste fauchée, travaillant en tant que serveuse, qui se fait larguer par son copain et qui a une crise existentielle dans laquelle elle s'imagine empoisonner et torturer ses clients, avec à son summum, des cut épileptiques la montrant se trancher les veines et se noyer dans l'océan.

Elle voyait un peu trop grand, le grand classique.


On avait besoin de bloquer 5 lieux : un appartement, une plage, un parc, quelque chose qui pourrait servir de cachot, et un restaurant. Pour la plage et le parc, c'était relativement facile, et une camarade de Bella était d'accord pour nous laisser utiliser son appartement au Nord d'Hollywood pour 2 jours. Sandeep, un autre camarade, assez réservé, m'a parlé avec discrétion d'une boutique SM avec un cachot aux sous-sols qu'ils louaient – rarement, cependant – pour des tournages. Je ne sais pas comment il s'est retrouvé familier avec ce genre d'endroit, et ne suis pas vraiment sûre de vouloir le savoir, mais ça répondait parfaitement à nos besoins. Ce qui ne laissait donc plus que le restaurant, ce qui reste compliqué pour des étudiants et cinéastes indépendants.

Alors quand j'ai trouvé un petit restaurant français à Encino sur Craiglist, pris contact avec le gérant, joué la carte de « l'étudiant fauché » si bien qu'il nous a accordé pour un petit peu plus de 400$ l'utilisation de son restaurant pour une nuit, j'étais prête à signer les papiers, prendre l'autorisation, et passer à autre chose. C'était 2 semaines avant que Bella n'organise le premier jour de tournage, et j'avais un million d'autres préoccupations – de l'assurance de responsabilité civile, en passant par la nourriture et aussi à demander aux élèves de premier cycle de nous donner un coup de main en tant qu'assistants techniques.

Bella en revanche, pensait que $400 pour une nuit était trop cher, et restait persuadée de pouvoir trouver mieux. Elle a donc posté elle-même l'annonce « Recherche restaurant pour film étudiant » sur Craigslist. J'avais déjà posté une annonce similaire trois semaines auparavant (c'est comme ça que j'ai trouvé le restaurant français à Encino), et Bella a reçu les même réponses des mêmes personnes que moi.

À une exception : un e-mail de gsjegjpdg@me.com, qu'elle m'a transféré. Voici ce que ça disait :

« LOCATN PS CHER pour etudints en cniema ! Restarant dsna la banlieu de Losangeles, 35 weller ave, 100 puor une jounrée. Rep nodez a cet email, la clef vuos sera envoyé, paiemnet le jour meme. Huere locale, 3 decmbr aprs-midi. »

Ça m'a tout de suite paru suspect. $100 pour une journée de tournage me paraissait un peu trop beau pour être vrai. L'orthographe, le manque de coordonnées, et le fait que lorsque j'essayais de répondre à l'e-mail je ne recevais rien d'autre qu'un message d'erreur, allait aussi dans ce sens. C'était tellement étrange que j'en ai gardé une copie.


Et puis il y a eu la clef.

La clef a été trouvée dans la boîte aux lettres de Bella, sur le campus, dans une enveloppe marron tachée, vierge de toute adresse. Et comme si ça n'était pas suffisamment glauque, elle était accompagnée d'une note où on avait griffonné – « clef puor 3 frends dinr. »

J'étais prête à voir ça comme une arnaque et on en aurait fini avec tout ça. Mais Bella pensait que nous devions au moins aller à l'adresse donnée et parler au gérant. Selon elle, si c'était vrai, le marché était trop bon pour passer à côté. Les films reviennent cher, et on était déjà en train de dépasser son budget. J'ai donc accepté d'y aller avec elle et Hamed Shirazi, le cadreur, au 35 Weller Avenue, qui se trouvait au beau milieu du quartier des arts.


Mon amour pour ce quartier est assez mitigé.

C'est un super endroit pour retrouver une amie dans son nouveau loft. Il y a quelques restaurants et peintures murales sympas, et le contraste crée par les poubelles taguées, les fils barbelés, et les files d'attentes malodorantes devant les locaux des services sociaux partageant le quartier avec des salles de yoga, des BMW et des magasins de souvenirs vendant à la criée des pulls pour bébé à 80 billets, reste ironiquement poétique. Mais les rues sont à sens unique et les parkings gratuits sont inexistants. J'ai ainsi tourné en rond pendant un bon quart d'heure avant de finalement laisser tomber et de me garer dans un parking à $10.

« Weller Avenue » n'était pas vraiment une rue, mais plus une allée – une courte, étroite allée sans issue qui se séparait de la 3e rue. Un grand immeuble en forme de « L » occupait les côtés Est et Nord de Weller. Visiblement c'était une boîte de nuit fermée en attente d'être reconvertie en galerie d'art. Les fenêtres condamnées étaient couvertes d'affiches déchirées et sales, qui montraient des spectacles déjà joués et des groupes depuis longtemps séparés, et des graffeurs (plutôt ceux affiliés aux gangs que ceux d'Arts Foundation) avaient trouvé leur chemin vers les murs vert marin et les bennes abandonnées dans un coin.

L'entrepôt, gris et miteux, qui marquait le côté Ouest de Weller, au  918 E, 3e rue, avait l'air complètement inoccupé. Un panneau pendait à une fenêtre ; visiblement l'édifice avait été racheté par l'East River Department, nom que je reconnaissais – mon père connaissait des gens qui avaient travaillé pour cette compagnie. Ils achètent de vieux immeubles commerciaux pour les transformer en appartements branchés hors de prix.

En revanche, ce que l'on voyait le plus était la peinture murale sur le mur Nord. Elle représentait la tête et le buste d'une femme, face inclinée vers l'Est. Elle avait la peau bronzée, des lèvres rouge-rubis, et ses cheveux flottaient en différentes teintes de bleu ; bleu pervenche aux pointes, s'assombrissant jusqu'à un bleu lavande foncé aux racines. Ses yeux étaient fermés. À l'arrière plan, plus loin derrière elle,  apparaissait ce qui semblait être une orangeraie. C'était une peinture magnifique, et bizarrement hypnotisante. Si on la regardait d'une certaine façon, elle paraissait jeune et innocente, avec un sourire timide. Alors que si on penchait la tête, ou plissait les yeux, des rides apparaissaient sur ses joues, et ses lèvres formaient alors une moue de dédain.


Je n'ai vu qu'une seule porte, menant à l'intérieur du bâtiment gris.

C'était une porte en mauvais état à la peinture écaillée, avec une poignée en laiton et une serrure. Pas de nom d'entreprise, ni de numéro de rue. Ça ne pouvait pas être le restaurant de Craigslist – Three Friends Diner, il me semble. Comment qui que ce soit aurait pu trouver l'endroit ? J'étais toujours en train de réfléchir quand Bella et Hamed m'ont trouvée.

Hamed a demandé, « Bordel, il est où ce restaurant ? » Je lui ai répondu qu'on était censés y être, en lui montrant notre localisation sur mon portable. On commençait à se demander si on se foutait pas de nous. Bella de son côté n'avait pas l'air très inquiète, elle fixait la peinture murale. «C'est beau, on peut filmer ? » J'ai haussé les épaules et lui ai dit qu'on risquait d'avoir des problèmes de copyright. De plus ça n'avait pas l'air d'être l'endroit où on allait filmer puisque nous n'étions pas devant un restaurant. Elle m'a regardé en fronçant les sourcils, a pris les clefs de son sac et a marché vers la porte en bois. « Ici ? » Je lui ai répondu que je ne pensais pas que ce soit ici, qu'il n'y avait ni panneau, ni rien. « Je veux dire, tu peux essayer, mais franchement je doute que cette clef rentre dans cette... » Et avant que je finisse ma phrase, elle a tourné la clef, puis la poignée. Avec un craquement, la porte s'était ouverte. Hamed et moi l'avons rejoint et, ensemble, on est entrés. J'entendais la main de Hamed parcourir le mur, et d'un coup la pièce s'est illuminée d'une chaude lumière dorée.


On se trouvait au Three Friends Diner. L'endroit était parfait.

C'était plus grand que ce que je pensais, rectangulaire, la cuisine ressortait du mur nord. Il y avait derrière la cuisine un petit corridor qui menait vers des sanitaires et une petite pièce qui pouvait servir de stockage à sec. Les murs étaient peints dans un rouge exceptionnel qui donnerait certainement un rendu magnifique sur pellicule, et les chaises, tables et box donnaient un beau contraste en noir et gris. Aussi une salière, une poivrière, une bouteille de ketchup vide, et un vase rempli de lys en plastique ornaient chaque table.

J'ai dit à Hamed – qui était en train d'examiner une série de vitraux - de ne pas trop s’enthousiasmer pour l'instant. « On ne sait pas encore combien de courant tu auras pour travailler » Il m'a joyeusement dit que c'est ce qui était génial. « Je n'ai même pas besoin de tant de courant que ça. Si on vient assez tôt et qu'on change toutes ces ampoules, je pourrai me servir des lampes. Et vraisemblablement cet endroit n'a pas encore ouvert, ce qui fait que je n'ai pas à partager l'alimentation avec quoi que ce soit. »

Il avait raison pour ça. Les congélateurs et réfrigérateurs étaient vides et débranchés, la pièce de stockage était vide, et il n'y avait ni assiette ni verre ni morceau de viande à trouver. C'était de toute évidence un nouveau restaurant, le petit dernier d'une longue liste qui s'est implantée ici ces trois dernières années avec la montée de richesse du quartier. Bien sûr qu'il était dur à trouver. Ça jette un air de mystère au restaurant ; l'impression d'exclusivité attire le follow sur Twitter.

Bella nous a annoncé qu'elle l'adorait. « Tu peux avoir le permis de filmer ? »

J'ai essayé de l'en dissuader. Quelque chose à propos du Three Friends Diner me rendait nerveuse, qui me dressait les cheveux de la nuque. Mais c'était exactement ce que Bella recherchait, et Hamed prévoyait déjà les séquences, et les cheveux de ma nuque n'avaient aucune chance devant un idéal de logistique splendide et peu coûteux. Le restaurant n'avait pas encore ouvert, ce qui voulait dire qu'on pouvait tourner de jour, décorer comme bon nous semblait et placer la caméra n'importe où sans risquer de déranger quelqu'un. Aussi, le 3 décembre – date que le mystérieux propriétaire a insisté pour que nous venions – était dans notre planning des 6 jours de tournage.

Bella m'a dit, « À cheval donné, on ne regarde pas en-dessous. »

Je pense qu'elle voulait dire, « À cheval donné, on ne regarde pas les dents. »

Cette expression est une référence au Cheval de Troie, donné en tant que gage de reddition par les Grecs durant la Guerre de Troie. Je ne sais pas pourquoi les gens continuent de la répéter. Parce que si les Troyens avait effectivement regardé dans la bouche du cheval de bois, l’Iliade aurait eu une tout autre fin.


Comme je l'ai dit avant, j'ai été forcée de me garer sur un parking à 10$. Et, comme par hasard, l'iPhone du gardien ne fonctionnait pas, donc je ne pouvais pas payer avec ma carte. Je n'avais pas de liquide ; le gardien m'a indiqué le chemin vers une supérette sur Alameda qui avait un distributeur. Il commençait à faire nuit, et je n'étais pas vraiment enchantée à l'idée de courir partout en centre-ville toute seule. Même si on était dans un quartier branché, Skid Row se trouvait à seulement quelques pâtés de maisons.

La supérette attirait l'attention comme une dent en or ; un petit bout de ce qu'était le quartier autrefois, coincé entre un café et un chantier. Un néon fissuré indiquait « Alameda Mart », le frigo à glaces était rempli de glaces à l'eau La Michoacana, et la caisse se situait derrière une vitre pare-balles. Je me suis engagé dans une bataille avec ce qui devait être le distributeur le plus lent de l'histoire, et j'étais si préoccupée à insulter mentalement l'écran et ses « chargements en cours » que je n'ai pas remarqué le seul autre client du magasin.

« Besoin de payer le parking ? »

Je me suis retournée. L'homme était de toute évidence un sans-abri – il portait un jean crasseux, une veste militaire tachée, et son visage tanné montrait le dur quotidien des jours passés sans savon.

J'ai acquiescé et souri.

« Vous êtes une touriste ? »

J'ai fait non de la tête, et lui ai dit que nous étions des étudiant en cinéma. « Mon amie va tourner dans ce restaurant sur Weller. »

J'ai directement douté quant à la sagesse de donner cette information. Je ne voulais pas qu'il se ramène et commence à faire la manche. Mais les traits de son visage barbu se sont affaissés, et le ton de sa voix était finalement plus celui d'une mise en garde.

Il a murmuré : « Il n'y a aucun restaurant sur Weller, il n'y a que Bessie. »

J'ai ri bêtement. «  Bessie ? »

Il a acquiescé, il m'a dit que c'était comme ça que les gens du coin l'appelaient. « Les anciens disent qu'elle peut faire changer, faire apparaître, disparaître des choses. »

Il a ajouté en se penchant vers moi, plissant les yeux et dans un murmure de conspiration, « Si j'étais vous, je resterais en dehors. Ils disent que tous les 20 ans, pour une journée, Bessie vient, et se nourrit. »


J'allais lui demander de détailler ; d'expliquer qui était « Bessie », pourquoi je devrais avoir peur. Mais juste après, le propriétaire du magasin a remarqué le sans-bri et lui a hurlé des mots que j'imagine ne pas être de politesse en espagnol. Le temps que je me retourne après que la machine ait finalement craché mes billets, il avait disparu.

Sur mon chemin pour aller au parking, j'ai dépassé Weller. La fille aux cheveux bleus était là où je l'avais laissée. Debout devant une orangeraie en deux dimensions, de trois quarts de profil, faisant face à l'ouest, en direction de la porte du Three Friends Diner, les yeux fermés. C'était elle « Bessie » ?

Puis, la peur m'a envahie comme une douche froide, et j'ai couru. J'ai piqué un sprint vers le gardien et je suis sortie aussi vite que je le pouvais. Quelque chose dans cette peinture murale m'a fait peur au plus profond de mon subconscient. À la moitié du trajet pour l'autoroute 405, j'ai trouvé ce qui clochait.

Elle – Bessie – tournait la tête du mauvais côté.


******


Les cinq premiers jours de tournage de Bella se passèrent étonnamment bien. Si bien qu'en arrivant au Three Friends Diner pour le 6ème et dernier jour, le 3 décembre, j'avais oublié ma peur pour cet endroit.

Hamed était déjà là depuis une heure, changeant les ampoules et déchargeant l'équipement avec Esteban l'éclairagiste et deux techniciens, Miguel et une nouvelle qui a dit s'appeler Andrea. Notre fourgon était garé devant, obstruant partiellement ma vue sur la peinture murale. Mais je pouvais dire que Bessie était orientée vers le Nord-Est, en direction de l'ancienne boîte de nuit. Tout comme elle l'était la première fois que je l'ai vue. Évidemment. Il faisait sombre la nuit d'avant, et j'avais dû me faire peur toute seule. J'avais dû voir des choses qui n'y étaient pas.

Je me suis frayé un chemin à travers les lampes et les c-stands, installé mon iPad sur une table libre, et travaillé sur l’emploi du temps des points de déchargement des équipements, tandis que les membres de l'équipe arrivaient un à un. J'ai entendu la voix de Katia au moins une minute avant qu'elle n'entre avec Bella. Bordel, cette fille était tellement bruyante. Travailleuse, aussi ; pas étonnant qu'elle soit une si bonne assistante de réalisation. Puis est arrivé Venna, la chef décoratrice, portant une grande boîte de photos encadrées venant d'un entrepôt d'accessoires et des menus qu'elle avait elle-même réalisés. Nairi, l'assistante caméra en chef, installait la Arri tandis que son larbin du jour chargeait le film. Ensuite deux autres équipes, Pete et Ryan, Kaylee et Michelle, les assistants techniques. Lisa, la scripte. Dante, le gars du son. Et enfin Ming, la maquilleuse.

Quand les acteurs sont arrivés, Hamed et les gars mettaient en place les lumières pour le plan d'ensemble, on a appelé Katia pour les derniers détails, puis on a poursuivi sur les gros plans. Les quatre premières heures étaient toutes aussi fluides et productives qu'on était en droit de l'espérer et, pour un court instant, on a apprécié l'idée de finir tôt. On était en avance d'une heure sur le planning quand on a fait une pause pour manger, tout le monde parlait, rigolait et passait un bon moment.


C'est là que les choses ont commencé à devenir bizarres.

Juste après avoir mangé, alors qu'on se rassemblait et qu'on résumait notre travail, une des assistantes techniques – Michelle – était partie aux toilettes.

Une minute après, on entendait un cri à glacer le sang.

Ryan a fait tomber un c-stand, et Nairi a failli faire tomber une lentille. Hamed et Esteban partait en direction des toilettes quand Michelle s'est mise à sprinter vers nous.

Elle hurlait en nous demandant qui était dans l'armoire de stockage. On s'est tous regardés. Elle nous a dit que c'était loin d'être drôle, qu'on l'avait fait tomber. Katia lui a demandé de quoi elle parlait, tandis que Michelle tremblait et semblait sur le point de pleurer.

Elle nous a dit, « Je suis allée aux toilettes, et j'ai entendu ce bruit sourd venant de l'armoire là-bas. Quelqu'un cognait à la porte.

Hamed lui a répondu qu'on n'avait rien entendu.

Michelle a répété que c'était comme si quelqu'un enfonçait la porte. « Et quand je l'ai ouverte, quelqu'un m'a percutée et a couru vers vous. »

Elle sanglotait. Hamed plissait les yeux et lui demandait si elle en était sûre. « Parce qu'on est tous là, et personne n'est venu en courant des toilettes.

Elle a insisté, en précisant qu'il portait un sweat à capuche noir. J'ai regardé si l'un de nous manquait. Négatif. Dix-sept membres de l'équipe, quatre acteurs. Et personne ne portait de sweat à capuche noir. Tous dans un restaurant qui ne comporte qu'une entrée.

J'ai demandé, assez bêtement, à Michelle si elle n'avait pas vu qui c'était.

Elle m'a crié qu'évidemment non. « C'est arrivé vraiment vite, j'ai juste vu un sweat à capuche noir, et une peau vraiment pâle. »

On n'a pas pu résoudre le mystère, et Michelle était vraiment secouée. Un des techniciens, Miguel, a proposé de la reconduire à Northbridge. Il disait qu'il devait y aller aussi, parce qu'il avait des cours l'après-midi. Mais c'était dur de ne pas remarquer le tremblement de sa voix et la moiteur de ses mains. Et soudainement Kaylee, l'autre technicienne, avait aussi des « cours » qu'elle avait oublié de mentionner, et a suivi le chemin des deux autres vers le campus.


Trois heures après cet incident, on a tout installé pour la dernière séquence dans la salle à manger avant de bouger vers la cuisine. Bien qu'on se soit accordés sans le dire sur le fait que Michelle cherchait soit de l'attention, soit fumait de l'herbe dans les toilettes, tout le monde était un peu à cran. Ce qui nous ralentissait.

Pour accélérer les choses, j'ai proposé mon aide à Venna pour meubler la cuisine. Elle avait apporté des planches à découper, des ustensiles, du pain, de la viande, et assez de produits indispensables aux restaurants pour faire d'une cuisine vide une office occupée. À un moment, elle a couru à sa voiture pour rapporter des assiettes qu'elle avait achetées à un magasin « Tout à 1$ ». De mon côté, je disposais les couteaux sur un râtelier. Pendant que je m'occupais de cette tâche, j'en ai accidentellement fait tomber un ; il a dérapé sur le sol et est parti se loger sous un gros réfrigérateur industriel. Je me suis mise à genoux pour l'atteindre et l'attraper. C'est à ce moment que j'ai entendu un crac derrière moi – une porte aux charnières résistantes s'ouvrait.

Je me suis redressée  et me suis retournée, toujours sur mes genoux. Un courant d'air froid m'a frappée au visage. Je me trouvais devant un congélateur ouvert, de la glace couvrait le derrière de la porte et les murs.


Il y avait des corps dans le congélateur.

De vieux corps en décomposition. La peau tannée, ridée, se détachait des os jaunâtres. Os qui étaient étrangement en très mauvais état, brisés, pulvérisés. De la moisissure verdâtre collait à ce qui restait des cerveaux au creux des crânes fendus. L'odeur putride de viande pourrie embaumait la cuisine.

J'ai fermé les yeux et j'ai crié. Et crié et crié et crié.


J'entendais la voix de Hamed, j'ai senti sa main sur mon bras qui me secouait. « Katy ! Il se passe quoi Katy ?! »

J'ai ouvert les yeux

Le congélateur était vide. Vide, et éteint.

J'ai levé les yeux pour voir Bella et Venna, qui se tenaient debout au-dessus de moi. Le reste de l'équipe était amassé autour de l'entrée de la cuisine ou regardait à travers la fenêtre qui nous séparait de la salle à manger.

J'ai bégayé que j'étais désolée, le cœur toujours emballé. « J'ai cru avoir vu un rat. J'ai ruiné une séquence ? »

Hamed a répondu que non, ils avaient fini. « T'es sûre que ça va ? »


J'ai hoché la tête. Je lui ai demandé si je pouvais lui parler, ainsi qu'à Bella et Katia dehors. Les trois ont accepté en silence. On a traversé la salle à manger alors que les autres installaient les lumières et la caméra dans la cuisine. Je devais leur dire. Nous devions partir. Maintenant. Quelqu'un... Quelque chose... essayait de nous faire comprendre que nous n'étions pas les bienvenus.

« J'ai cru voir... des choses mortes dans le congélateur. Il était allumé, il faisait froid, et il y avait cette odeur... »

Bella ouvrait grand les yeux, Hamed penchait la tête en fronçant les sourcils et Katia croisait les bras.

« Je veux dire, je sais que c'était qu'une hallucination. Mais ça faisait vrai, et je ne suis pas schizophrène, et ce qui s'est passé avec Michelle et... Je pense qu'on devrait partir. Il se passe quelque chose d'étrange ici. »

Je m'attendais à ce qu'ils se moquent de moi, ou me traitent comme une folle. Ils n'ont fait ni l'un ni l'autre.

Hamed a dit que cet endroit le faisait flipper lui aussi. « Pour commencer, où sont ces foutus propriétaires ? Qui donne la clef de son établissement à un étranger ? Soit ils ont un sérieux problème, soit ils ont d'autres motivations. » En baissant la voix, il a ajouté : « Et j'ai comme l'impression que quelqu'un nous regarde. »

Bella et Katia ont acquiescé, elles l'avaient senti aussi.

J'ai dit à Bella qu'on pourrait trouver un autre restaurant. « Tout ce qu'il nous faut c'est une cuisine – on peut facilement tricher pour que ça ressemble au même endroit. »

Hamed a ajouté qu'il ferait tout ce qu'elle voudrait qu'il fasse, mais qu'il faudrait envisager de ranger plus tôt.

Bella a regardé Katia, puis Hamed, puis moi. « On attend une heure. S'il ne se passe rien, on filme. »


On a décidé de ne rien dire ni à l'équipe, ni à l'actrice qui restait, à propos de l'accord que nous avions passé, de peur qu'ils paniquent, faisant une grosse histoire pour ce qui n'était sûrement que l'effet de l'obscurité sur une grande ville. Mais plusieurs d'entre eux étaient indéniablement apeurés et cherchaient une excuse pour partir.

Dès que nous avons tous les quatre passé la porte, Nairi et la deuxième assistante technique sortaient. Nous étions « trop immatures » pour elles, selon Katia. Dante, le gars du son, a demandé à Bella s'il pouvait partir plus tôt, puisqu'on n'avait pas besoin de lui pour la scène de la cuisine. Deux heures auparavant, il insistait pour rester et prendre différents sons de cuisine. Et quand les lumières ont eu fini d'être installées, la mise en scène répétée et les derniers détails répétés, on s'est rendu compte que Ming, la maquilleuse, avait silencieusement rangé ses affaires et était partie.

Aucune grosse perte. L'actrice était parfaitement capable d'appliquer elle-même le maquillage créé pour elle. Pete, un des techniciens, était plutôt doué pour faire la mise au point et Hamed m'avait appelé à tenir le clap. Aussi notre heure d'attente passait et rien d'étrange ne se produisait.


Finalement, Hamed a repris la caméra, et Bella a annoncé : « Action ! ».

L'actrice a étalé sans grand enthousiasme de la mayonnaise dans du pain, empilé de la viande et de la salade, puis a souri, l'air malfaisant. Elle s'est retournée pour attraper le détergent sous l'évier.

Et puis les lumières se sont éteintes.


Quelqu'un dans l'obscurité a hurlé, un cri perçant. Il y a eu un coup, puis un bruit sourd, puis les lumières de la salle à manger se sont allumées. Esteban avait trouvé l'interrupteur.

Lisa a crié que quelqu'un avait couru vers elle. « Qui m'a frôlée ? »

Hamed parlait avec un technicien. « Ça ne peut pas être une coupure générale, les lumières du bâtiment marchent parfaitement. »

Lisa a insisté en demandant qui l'avait poussée, mais Esteban nous a interpellés.

On s'est tous poussé pour aller dans la salle à manger. L'équipe de techniciens avait branché les cinq lumières que nous utilisions sur cinq prises différentes au milieu des tables. Les câbles d'alimentation étaient dispersés sur le tapis comme une toile d'araignée.

Chaque câble avait été sectionné. Tranchés en plein milieu ; des coupures parfaites, propres, aussi nettes que si elles avaient été faites au sécateur.


Katia a brisé le silence en demandant qui avait fait ça, en essayant vainement de cacher sa détresse.

Parce qu'elle savait que tous les dix membres de l'équipe avaient été dans la cuisine. Et que personne n'aurait pu couper les cinq câbles au même moment.


Hamed a demandé à ce que tout le monde sorte, sur-le-champ.

Personne n'avait besoin de se le faire dire une seconde fois. On s'est précipités vers la porte en bois et on s'est réunis sur le trottoir, sous les yeux fermés de la fille aux cheveux bleus. Les étudiants de Northbridge réunis ensemble, Katia faisait les cent pas, Venna lançait des regards noirs les bras croisés, et Bella essayait de reprendre le contrôle sur son plateau de tournage compromis.

Elle parlait à qui voulait écouter. « On ne peut pas laisser l'équipement ici. »

Ce à quoi Venna a répondu d'oublier ça. « Je me barre. »

Elle est partie en trombe. L'actrice a jeté un regard impuissant à Bella, a vaguement murmuré un « Appelle-moi », et a suivi Venna. J'ai regardé les quatre étudiants de premier cycle qui restaient – Andrea, Lisa, Pete et Ryan.

Ryan nous a dit que Miguel était censé les reconduire, et Lisa a balbutié qu'elle avait pris le bus.

Hamed m'a dit de les ramener. « Je vais rester avec Bella pour ranger. »

Katia a ajouté qu'elle resterait aussi. Esteban leur a adressé un hochement de tête.

Je leur ai dit que j'étais d'accord, et que je reviendrais les aider après les avoir déposés. « Donnez-moi une heure. »


Personne n'a parlé sur le trajet du retour vers le campus. Le silence était coupé par les sanglots occasionnels de Lisa. Les deux gars regardaient à travers leurs fenêtres respectives. Je les ai laissés devant les résidences universitaires, puis j'ai fait demi-tour avec ma voiture en direction de la 405.


Je ne pouvais pas m'arrêter de réfléchir sur ce que je venais de vivre. Des personnes aux intentions mal définies nous ont attirés au Three Friends Diner, laissé une clef à un groupe de parfait étrangers, demandé à ce qu'on filme aujourd'hui – le 3 – et ne se sont même pas dérangés pour venir récolter la somme ridiculement suspecte qu'ils ont demandé comme paiement. Pourquoi ?

Pour se foutre de nous ? Étions-nous victimes d'une sorte de caméra cachée ? Y avait-il une trappe ou une deuxième entrée qu'on ne connaissait pas ? Peut-être qu'il y avait des projecteurs dans la cuisine, créant l'image dérangeante des corps en décomposition dans le congélateur.

Mais comment expliquer l'odeur ? Ou le froid ? Ou le spectre à capuche qui a produit ces coups contre la porte de l'armoire que seule Michelle a pu entendre ?

Pour la deuxième explication – on a été victime du spectre que le sans-abri appelait « Bessie ». C'était une revenante, ou un démon, et nous étions des intrus sur sa propriété.

Alors pourquoi ne pas avoir commencé par l'effet le plus impressionnant – les câbles tranchés ? Pourquoi systématiquement approcher une personne à la fois ? Et cette théorie du poltergeist n'expliquait pas qui nous avait menés au Three Friends Diner, ni pourquoi.
Qui nous y a menés, pour nous faire fuir.


Three Friends Diner.


Alors que je rejoignais la 101, 4 minutes après minuit, j'ai compris.

Gardant une seule main sur le volant, j'ai appelé Bella trois fois, Hamed deux fois, puis Katia, Puis Esteban. À chaque fois, je suis tombée directement sur leur messagerie. Je leur ai laissé des messages – des messages hurlés, implorants, leur suppliant d'oublier l'équipement et de courir aussi vite qu'ils le pouvaient hors du Three Friends Diner. Puis j'ai appelé le 911, et sangloté que mes amis étaient en grave danger au 35, Weller Avenue. On m'a calmement assuré que de l'aide y serait d'ici 10 minutes.

J'y ai été avant les secours.

Les lampadaires du pâté de maison s'étaient éteints, donc j'ai dû trouver mon chemin au 35 Weller Avenue avec mon portable et le clair de lune pour me guider. La faible lumière bleuâtre de mon portable est tombée sur le mur Est vert marin, puis sur le fourgon ouvert et à moitié chargé, puis enfin sur Hamed. Il était effondré sur l’asphalte, baignant dans un liquide sombre.

J'ai couru vers lui, hurlant son nom encore et encore. Il ne répondait pas. Je voyais son torse monter et descendre faiblement quand je me suis agenouillée à ses côtés, et ai senti une faible pulsation au niveau de la carotide. Je l'ai fait rouler sur le dos. Il y avait une grosse coupure sur le côté de sa tête ; ses cheveux étaient collés par le sang. Son bras gauche pendait dans un angle étrange. Mais la blessure la plus douloureuse, et celle responsable de tout ce sang, était une série de cinq lacérations profondes sur son biceps droit. Le muscle était arraché, et l'os brisé était visible à travers l'amas de rubans de peau et de tissus hachés.

Le positionnement des lacérations concordait avec celui de cinq doigts. Cinq doigts très longs, avec de très longues griffes...

J'ai déchiré ma veste et l'ai serrée autour de son bras en guise de garrot. Je réfléchissais à toute vitesse. Quelque chose avait attaqué Hamed. C'était parti. C'était parti ? Bella. Katia. Esteban. Ils étaient où bordel ?

Je me suis relevée. Les secours était sur le chemin, et je ne pouvais pas faire beaucoup plus pour Hamed jusqu'à l'arrivée de l'ambulance. Mais les autres étaient encore dans le Three Friends Diner, et si mes peurs étaient justifiées...


J'ai couru à la porte.

Mais la porte n'était pas là. Je fixais un mur gris, un mur intact.

Je me suis précipitée à l'angle de l'impasse, puis sur le trottoir, scrutant le long du mur avec mon portable. Je faisais des allers et retours, encore et encore, sentant le béton dur sous mes doigts. Rien. L'unique entrée du Three Friends Diner venait de... disparaître.

Puis les lampadaires se sont allumés. J'ai fait un pas en arrière, et mon horrible impression se confirmait. J'étais sur Weller Avenue, je regardais dans la bonne direction, mais il n'y avait pas de porte. Au loin, je croyais avoir entendu des sirènes. J'ai regardé la peinture murale – celle de la fille aux cheveux bleus, se tenant devant une orangeraie.

Elle avait disparu, elle aussi.

À sa place, il y avait une vielle femme desséchée, la peau parsemée d’écœurants grains de beauté et de taches de vieillesse. Ses cheveux étaient les cheveux sales, filasse et hirsutes d'une sans-abri. Sa bouche grande ouverte prenait toute la longueur de ses joues, découvrant des dents noires, pourries, aiguisées et ruisselantes de sang. Beaucoup de sang. Sang qui coulait le long du mur vert marin, comme de la pluie, formant une flaque sur l’asphalte.

Ses yeux étaient ouverts.

Ses yeux, jaunes et injectés de sang. Ses pupilles dilatées étincelaient frénétiquement. Ses yeux globuleux, me fixant, impossibles à détailler. Ça n'était pas de la peinture. Ses yeux étaient réels. Puis ses pupilles de 30 cm se sont déplacées, et je jure que son sourire s'est agrandi. Elle me regardait.

C'était Bessie.

Je ne me rappelle pas de l'arrivée de la police, ou des pompiers ou encore de l'ambulance. Je n'ai pas fait attention quand ils ont mis Hamed sur un brancard, ni quand ils l'ont installé dans l'ambulance. Et je n'ai pas non plus de souvenirs de l'arrière de la seconde ambulance, ni du psychologue urgentiste, ni des questions auxquelles j'ai répondu pour les médecins, ni des médicaments.

Ils m'ont dit que je pleurais et rigolais en même temps. Et que je n'arrêtais pas de répéter : « Elle n'en voulait que trois. »


Tout ce que je sais c'est que je me suis réveillée vingt-trois heures plus tard, dans une petite chambre de désintoxication de la clinique psychiatrique privée où mes parents m'avaient transférée. J'y suis restée pour les dernières 49 heures qu'indiquait la loi californienne dans un cas comme le mien, puis je suis rentrée à La Crescenta avec ma famille.


Aux dernières nouvelles, Hamed aurait repris conscience et pourrait parler avec des mots simples comme « salut » ou « oui ». C'est bon signe ; les dégâts au cerveau sont peut-être moins importants que ce que pensaient les médecins. Par contre, sa mémoire est flinguée. Il ne se rappelle pas avoir voyagé pour aller aux Etats-Unis, et encore moins de la nuit qui lui a valu ses blessures. Il a eu de la chance, si un tel mot peut être appliqué dans de telles circonstances, que son épaule gauche ait pris le plus gros de l'impact quand il s'est pris le mur. Sa tête est retombée sur l’asphalte à une vitesse moins grande. Les médecins ne sont pas trop sûrs de ce qu'ils doivent faire de lui. Ses blessures suggèrent que quelque chose l'a projeté comme une poupée de chiffons contre le mur est de la boîte de nuit.

J'ai tout dit à la police – de l'étrange e-mail et la clef aux terrifiantes transformations de la peinture murale. Sauf que l'e-mail avait disparu de mon ordinateur et de celui de Bella, qui ont été confisqués par la police en tant que preuves. La clef, aussi, a été perdue et n'a jamais été retrouvée. Et la peinture murale apparaissant sur les photos de la scène de crime est la même qu'avant l'inexplicable nuit – le charmant profil d'une fille aux cheveux bleus, les yeux fermés.

Ils avaient aussi l'air perplexe quand j'ai mentionné le 35, Weller Avenue comme un « restaurant ». Parce qu'aucun restaurant ne s'y trouve, ni y a existé dans le passé. Le 35, Weller Avenue n'était même pas une vraie adresse – il  n'y a jamais eu de porte sur le côté de l'immeuble au 918 E sur la 3e rue, et les bâtiments sont restés complètement vides de toute activité depuis six mois.

J'ai insisté. J'ai décrit, dans tous les plus petits détails, les murs d'un rouge profond, et la cuisine immaculée, et les petits vases sur chaque table. J'ai supplié aux policiers de regarder nos enregistrements. Mais j'ai appris que c'était impossible.

Notre caméra n'a pas été retrouvée. De même que la moitié de notre équipement, tout n'avait pas été chargé dans le fourgon. Tout comme Bella Cardone. Et Esteban Serra, et Katia Milicevic. Les trois n'ont pas été vus depuis la nuit où j'ai été trouvée, délirante, aux côtés d'Hamed à moitié mort. Leur cartes de crédit n'ont pas été débitées, leur voiture étaient toujours garées dans le quartier des Arts, et leurs téléphone étaient tous éteints.


Les policiers ont parlé aux autres membres de l'équipe – j'espère qu'il corroboreront mon histoire. Ils ont aussi qualifié l'agression d'Hamed de « bestiale », et la disparition de Bella, Esteban et Katia comme étant sûrement une « tentative d'outrepasser la validité de leur visa ». Ils ont gardé une grande partie des détails hors de la portée du public. Je suppose qu'ils n'avaient pas envie de devoir expliquer comment un lion gigantesque s'était débrouillé pour se faire pousser un pouce opposable, attraper et balancer un homme contre un mur à 95 km/h.


En ce qui me concerne, je suis maintenant une internée volontaire au Marsdale Psychiatric Hospital, sous traitement pour trouble de stress post-traumatique et trouble de l'humeur non-spécifié. C'est pas trop mal ici. Ils me laissent fumer, et personne ne panique quand je me réveille en hurlant au milieu de la nuit.

J'ai compris trop tard la signification du nom – Three Friends Diner. Trois amis. Le sans-abri avait raison. « Bessie » existe. Elle peut faire apparaître et disparaître des choses – la clef, la porte, le restaurant. Elle incarne quelque chose d'inhumain, de mal, quelque chose qui demande un sacrifice. Elle nous y a attirés. Elle a joué à ses petits jeux, faisant fuir un à un les membres de l'équipe, jusqu'à ce qu'il ne reste que le nombre souhaité. Puis elle a jeté Hamed à part comme un os de poulet, et a pris sa récompense.

Elle n'en voulait que trois. Trois amis. Bella, Katia, Esteban.





******

À : Dr Jeremy Fuentes

Professeur d'Anthropologie Culturelle

Université de Californie, Berkeley


Jeremy –

En complément de ma dernière lettre, je devrais ajouter que les trois corps trouvés dans la pièce secrète au 918, 3e rue ont été identifiés comme ceux des trois étudiants étrangers disparus – Bella Cardone, Katia Milicevic, et Esteban Serra. La police reste perplexe sur comment ces malheureux jeunes gens ont trouvé la mort, bien que des preuves indiquent qu'ils ont été mutilés par un animal extrêmement grand et extrêmement violent.

Nous avons aussi appris que le bâtiment au 918 E 3e rue, qui est supposé avoir abrité le « Three Friends Diner », a été précédemment rénové au début des années 1990. Selon les plans du bâtiment, la « pièce secrète », dans laquelle les corps furent trouvés, était supposée être à l'origine un placard de stockage. Mais l'entreprise a décidé plus tard d'interdire la zone, probablement après que trois ouvriers de nuit y ont été retrouvés morts. On attribua leur mort à une « explosion ». Une explosion que personne ne vit, ni n'entendit, et qui ne fit aucun dégât matériel.

Les trois ouvriers ont été retrouvés morts le 4 décembre 1994. Ce qui est fascinant, parce que les trois étudiants – les camarades de Katy – ont été portés disparus aux premières heures du 4 décembre 2014. Selon Katy, l'e-mail qu'elle a reçu disait qu'ils devaient filmer au « Three Friends Diner » le 3 décembre, l'après-midi. Une journée de tournage typique dure 12 heures, terminant leur journée peu après minuit, le 4 décembre.

Il me semble que le sans-abri de Katy parlait de quelque chose à propose d'une journée, tous les vingt ans.

J'ai regardé dans des livres à la recherche d'images, de vieilles copies du LA Times, des diapositives, des enregistrements des médias, etc. J'en ai inclus plusieurs pour ta lecture attentive. Dans chacune d'entre elles, depuis que l'entrepôt au 918 E. 3e rue a ouvert en 1920, la peinture murale de la femme aux cheveux bleus est présente. Aucun artiste n'a jamais pris le crédit de cette peinture. Et c'est toujours la même, elle n'a jamais été abîmée par la pluie, ou le soleil, ou le temps.

Enfin, pas tout à fait la même.

Parfois elle regarde vers l'Ouest, et parfois elle regarde vers l'Est.



 

Cordialement,

Dr  Larry Schurr




Traduction : Nevermore

Texte original ici.

43 commentaires:

  1. Damned ! Je savais que les peintures murales étaient dangereuses ! Comment je me débarrasse de celle en forme de xenomorphe devant chez moi ?
    Sinon, très bonne pasta ! Mais les restaurants qui servent de la chaire humaine, faut leur dire que c'est pas hygiénique et mauvais pour la santé.

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  2. Cool la creepy mais je pense que la majorité du mail du psy aurait pu être passé ou abréger.
    Sinon elle est vraiment bien et on a pas vraiment besoin d'une suite pour expliquer (Le mystère fait Le charme de la creepy).


    DakJi Le Cookie

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  3. Je la trouve vraiment passionnante et trés bien écrite.

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  4. Enfinnnnnn une pastaaaaaaaa !!!!!Elle est super long mais vraiment originale !Bravo a l'auteur en tous cas ! et comme le dit karmaa elle est: TELLEMENT COOOOL !

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  5. C'est Bessie qui les a tué?! Mon cul! Chuis sûre qu'en vrai c'est le Larry Schurr là! De un; personne ne s'appelle Larry (la direction tien a s'excuser si une quelconque personne nommée Larry venait à lire ce commentaire et s'en est trouvée offenser. Nous demandons à cette personne -offensé cela va de soit- de garder son commentaire du type kikou lol 2.0/slash rageux du 10-13 pour elle et de ne pas engager de poursuite car je n'ai pas d'argent et mon avocat n'est disponible que toutes les deux semaines, le jeudi de 15 à15h30. Merci) Et de plus avec ces "Cordialement" il est doublement super louche...
    Bessie elle voulait rien faire ne faite, j'en suis sûre!!

    Mais au sinon cette pasta elle est simplement GÉ-NIAL!!! Bon travail ^---^ Des bisous et de l'amour sur vous

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    1. humm...hum.. ça..ça va ?? j'ai peur la

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    2. Va te faire soigner.

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  6. J'adore cette pasta, j'y est étée plongée du début jusqu'à la fin . De plus elle est trè bien écrite. Beau travail!! :) <3

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  7. Ca rappel la peinture sur la porte du bar dans le film "les animaux fantastiques" , elle a les yeux qui bouge aussi ...

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  8. Les descriptions sont parfois trop longues et inutiles mais sinon elle est bien, ça faisait longtemps que j'avais pas regardé derrière moi pour vois si y avait pas un monstre

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  9. Vraiment cool j'adore ^^ merci de partager du contenu de qualité même si les fêtes sont là et prennent beaucoup de temps. Je souhaite à tout le monde un très bon premier de l'an ^^

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  10. Ce restaurant ne tiendrait-il pas son nom de Happy Three Friens et de Freddy's diners? Cela expliquerais leur si particulier gout culinaire...

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  11. La creepy est superbe mystérieuse et glauque tous ce que j'aime bien écrite et pas super long ni court

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    1. pas super long ???

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    2. Ben non c'est pas super long. On a eu des pasta 20 fois plus longues.

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    3. comme ubloo par exemple

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    4. ubloo, ted the caver, godzilla (nes), tout le délire avec BEN , mon frère et encore d'autres dont j'oublis le nom

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  12. Magnifique! Quel dommage qu'elle soit publiée après le Palmarès... Ça pourrait faire un excellent scénario pour un film d'horreur en le développant un peu...

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    1. D'ailleurs j'espère qu'elle sera dans le prochain concours de fan art !

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  13. On pourrait faire un film d horreur avec tout ce que tu as dit ce serait vraiment bien un film comme ça

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  14. Bien, à part des descriptions trop longues auquel j'ai dû sauter car pas interressé :/

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  15. loin d'être trop longue,au contraire (j'aime pas quand c trop court) et très bien écrite,prenante de bout à bout,ça fais plaisir de lire enfin une bonne pasta.J'aimerais juste une suite ,pour développer la mythologie de la créature afin d'en savoir plus sur elle!

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  16. J'ai remarqué un truc :
    Three Friends Diner
    T.H.D.
    Torture Fear Death
    (Torture Peur Mort)
    ...
    ...
    ...
    Creepypastaception !!!

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  17. Dés que j'ai vu "Jérémy Fuentes" alors que le gars est sensé être prof dans une fac en Californie, j'ai su que le niveau de crédibilité de cette creepypasta était trés bas :)

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    1. Le mec peut avoir des origines.

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    2. A la base, la Californie faisait partie de la Nouvelle Espagne (ancêtre du Mexique) et vu la proximité de l'état avec le Mexique, il n'est pas étonnant que certains portent des prénoms et/ou noms de famille à consonance hispanique.

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  18. Franchement gros gg a l'auteur j'ai adorer enfin une creepypasta pas trop longue ni trop courte elle est vraiment génial

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  19. Ah enfin une pasta sympa, j'ai beaucoup aimé ça m'a fait penser au Rake ou au Wendigo (je viens de finir Until Dawn mdr je suis encore dedans) géniale sinon

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  20. Sérieux je veux un film de cette Pasta !

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  21. J'ai beaucoup aime cette pasta ! L'histoire était captivante, et la fin intéressante ^^ malheureusement je n'ai pas eu peur :/ (j'ai rarement peur en lisant, peut être plus tard xD)
    -Ahoki

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  22. Cette creepypasta est si bien écrite ! Certains disent qu'il y a des détails superflus mais je trouve que ça donne du réalisme au texte. D'ailleurs, c'est très bien détaillé et réaliste. Bravo à l'auteur !

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  23. Sinon vivement la suite de cette histoire! À suivre le 4 décembre 2034...

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  24. Alors juste superbe pasta ! Bravo à l'auteur qui a écrit cette merveille ^^
    J'ai été absorbé du début à la fin me voyant dans la peau des personnages :)
    Et cette Bessie tellement bien décrite me mettais quelques fois mal à l'aise :')
    Pour moi c'est une perle et je la classe dans mes favorites :3
    Enfin, elle est grandement à mon gout et j'en suis repus :)

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