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vendredi 24 mai 2019

Comme du sable sur une feuille de papier


J'ai eu soixante ans l'année dernière. La fête était sublime, une bonne partie de la famille était là. Mes enfants, mes petits-enfants. Cela fait du bien parfois, de sentir que ça vit autour de soi, d’entendre du bruit. J'ai toujours été passionné par le son, la musique en particulier. Mais aujourd'hui, j'aurais aimé être né sourd. Car il y a un bruit qui ne me quitte plus. Qui me hante.

Je dois d'abord revenir quelques années en arrière. Quand j'étais enfant, dans les années 60, je vivais chez mes grands-parents maternels. Ce sont eux qui m'ont élevé car mon père est mort quelques temps avant ma naissance, et ma mère est décédée en couche. Ma grand-mère, que j'appelais " maman " quand mon grand-père n'était pas là, était une femme forte, au caractère bien trempé, pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Je me rappelle l'avoir vue, un jour, lancer une casserole sur un passant un peu trop bruyant. Mais quand nous étions ensemble, elle était très tendre. Elle me faisait écouter des disques de jazz, de musique classique... C'est elle qui m'a fait découvrir la musique latine. J'aimais beaucoup son nom, Narayaq. Ce nom m'évoquait l'aventure. Allez savoir pourquoi.
Narayaq était d'origine péruvienne. Elle était parvenue à glisser un 33 tours de Machito le cubain dans la collection de vinyles de mon grand-père.

Presque tous les jours après l'école, lorsque mon grand-père partait jouer à la pétanque, je restais avec elle et nous finissions inévitablement par danser sur ce vieux 33 tours. Petit à petit, ma grand-mère remarqua que je ne mimais plus la guitare, mais les maracas. Et en effet, j'étais obnubilé par ce son. Je le trouvais doux, il glissait, comme du sable qu'on aurait lâché sur une feuille de papier. Et le rythme m'emportait loin. Ça pourrait paraître ridicule aux yeux d'un enfant d'aujourd'hui, mais n'ayant pas la télé, c'était le seul " contact avec le monde " auquel j'avais accès. Je rêvais de partir en Amérique du sud. Tous les soirs, j'obligeais presque ma grand-mère à me parler de son enfance au Pérou. Et je m'endormais, m'imaginant là-bas, en train de jouer des maracas. Maintenant, je sais que les maracas ne sont pas vraiment des instruments typiques du Pérou, mais à l'époque, je faisais naturellement l'association entre les deux.

Un soir, pendant les vacances d'été de 1967, j'ai fait une découverte. Il était presque l'heure de souper mais mon grand-père n'était toujours pas rentré de la pétanque. Ma grand-mère, maman, était donc sortie pour aller le chercher, non sans râler et promettre de lui donner un bon coup de canne. Je suis ainsi resté seul à la maison, chose qui m'était très rarement arrivée. Je suis resté assis devant le tourne-disque, à écouter Machito agiter ses maracas dans un rythme effréné. Quand la musique a laissé place au grésillement de l'aiguille frottant le vinyle, la nuit était tombée. Mes grands-parents n'étaient toujours pas rentrés et le souper refroidissait doucement sur la table. Mon grand-père m'aurait sans doute frappé si j'avais commencé à manger sans lui. C'était un homme discret, froid même. Il n'avait jamais eu un geste tendre à mon égard. Maintenant, je pense qu'il m'en voulait d'avoir en quelque sorte "coûté la vie " à ma mère lors de ma naissance. La moindre bêtise était synonyme de coups. Laissant le repas de côté, j'ai décidé de partir en expédition. J'ai pris la vieille lampe qui traînait dans le tiroir et j'ai entrepris de gravir les marches menant au grenier.

Le faisceau de lumière braqué sur la vieille porte poussiéreuse du grenier, j'avançais tout doucement. Je savais que l’on m’avait formellement interdit de monter là-haut, mais ce qu'il y avait dans cette pièce m'intriguait. Ou plutôt le fait de ne pas savoir ce qu'il y avait J'ai ouvert doucement la porte, essayant de faire le moins de bruit possible, bien que personne ne fût là pour m'entendre. Mon excitation est retombée presque aussitôt. La pièce était vide, mis à part un vieux carton affaissé dans un coin. N'étant pas monté ici pour rien, j'ai décidé d'aller fouiller ce dernier, lequel était rongé par les souris, qui se cachaient et m'observaient sûrement. A l'intérieur, il n'y avait pas grand-chose. En réalité, même s’il y avait eu des centaines de pièces d'or, je ne m'en serais pas souvenu. J'étais fasciné par l'éclat rouge vif qui scintillait dans le faisceau de lumière de ma lampe. Mon cœur battait à toute allure, j'avais l'impression que cet éclat de couleur m'hypnotisait. J'ai écarté du dos de la main le reste du contenu du carton, quoi que c’était. Et mon cœur a failli s'arrêter. C'était une paire de maracas.

Vous n'imaginez peut-être pas ou ne vous rendez pas compte de ce que ça représentait pour moi. C'était comme si un fan de David Bowie, un fan à s'en damner, trouvait le chanteur en tenue de concert, prêt à chanter tout son répertoire dans sa salle de bain en rentrant chez lui. Je ne les ai pas touchées tout de suite. Je les ai observées de longues minutes. Je me posais toutes sortes de questions, qui se sont évaporées à l'instant où j'ai posé la main dessus. Ce n'est pas facile à décrire, et c'est sans doute un souvenir déformé par le temps mais j'ai senti une sorte... d'électricité, comme si vous touchiez votre écran de télé peu de temps après l'avoir éteint. Je les ai approchées de mes oreilles et je les ai à peine faites tinter. Le son a résonné dans ma tête, s'insinuant dans le moindre recoin de mon cerveau. Je ne sais pas pourquoi ni comment, mais je savais en jouer. Je savais exactement quels gestes faire, à quel rythme. Je m'imaginais déjà en train de faire le tour du monde avec mon groupe de musique latine.
J'avais l’impression d’être ailleurs, si bien que je n'ai pas entendu le son de la porte d'entrée qui s'ouvrait.

A cet instant, j’ai entendu la voix rauque de mon grand-père qui m'appelait, et ses pas qui montaient l'escalier. Le son de sa voix m'a fait sursauter, si bien que les magnifiques maracas m'ont échappé des mains. Elles sont tombées lourdement sur le sol, faisant tinter leur contenu. Ce son, mon Dieu. Il roulait dans l'air, semblait venir de partout. Au moment où les maracas sont tombées au sol, les pas de mon grand-père se sont faits plus lourds. Il a lâché un cri inarticulé, et le bruit de ses pas dans l'escalier s'est aussitôt tu. Il a alors crié un mot qui ressemblait à mon prénom, et j'ai tout de suite ramassé les maracas pour les cacher sous mon t-shirt, comme on aurait dissimulé l'arme d'un crime. Je me suis précipité dans l'escalier, prêt à prendre la raclée de ma vie. Mais au lieu de ça, j'ai vu mon grand-père affalé au milieu des marches. Et j'ai entendu le cri de désespoir de ma grand-mère. Maman.

Mon grand père est mort avant l'arrivée des secours, d'une crise cardiaque, bien qu'il n'ait jamais eu de problèmes avant cet événement. L'ambiance a changé après sa mort. Plus de musique dans la maison. Grand-mère avait jeté tous les vinyles en même temps que le tourne-disque. Quand elle a découvert les maracas dans ma chambre en venant me réveiller un matin, elle les a prises calmement, malgré son air très énervé. Je ne les ai plus revues jusqu'au jour où, pour mes quinze ans, je suis parti en internat. Je savais que j'allais passer plus de temps là-bas que chez moi, il était donc hors de question que je les laisse derrière moi.

Et grand bien m'en a fait car ils ont été pendant toute ma scolarité et bien après encore, mes porte-bonheurs. Bien sûr, les autres élèves qui pratiquaient la guitare avaient bien plus la côte que moi, mais je m'en fichais. Chaque fois que je faisais tinter ces maracas, c'était comme si j'étais dans un autre monde. Et grâce à la musique, j'ai pu obtenir certains avantages. J'ai monté un groupe avec mes copains de chambre, Los Perros Rojos, les chiens rouges. Je ne sais pas d'où nous est venu ce nom. Mais grâce à notre groupe, nous pouvions ne pas être présents à certains cours pour répéter, avant de se produire au spectacle de fin d'année. Et à chaque fois, je partais dans mon monde et secouais mes maracas comme un diable.

On a, plusieurs fois, essayé de me les voler ou de les casser. On pouvait facilement voir que j'y tenais, à ces maracas, cela se savait. Il y avait pas mal de petits cons, excusez-moi l'expression, qui n'avaient pas le talent nécessaire pour jouer d'un instrument, qui préféraient alors embêter ceux qui en avaient. Mais là aussi, j'ai eu de la chance. La fois où Michel, le grand escogriffe de terminale, était rentré en douce dans ma chambre pour me voler mes maracas, l'armoire lui était tombée dessus, lui fracturant l'épaule gauche. Celui qui m'avait jeté une pierre en pleine tête alors que nous répétions avec les chiens rouges, avait failli se tuer en glissant dans les douches. Mais moi, je continuais comme si de rien était. Ces maracas et mon groupe étaient ma raison de me lever le matin.

Bien plus tard, vers la trentaine, toujours avec Los Perros Rojos, nous faisions la tournée des bars de musique latine. Contre une soirée de boissons gratuites, nous jouions jusqu’à la fermeture. Il faut l'avouer, c'était souvent des bars mal famés, où l'ambiance tournait quelquefois au vinaigre quand un gaillard éméché sortait une lame et la collait sous le menton d'une autre personne tout aussi imbibée. Cependant, je m'en suis toujours sorti indemne… ou presque. Un soir, alors que nous rangions notre matériel (je rangeais mes maracas dans un sac en velours rouge), un énorme type nous a ordonné de continuer à jouer. Nous lui avions alors répondu que le bar fermait et que nous allions rentrer chez nous. Il m'a fracassé une chaise sur le dos et m'a frappé au sol avant que mes amis le maîtrisent. Quand, trois jours plus tard, je suis allé à la gendarmerie pour confronter ce fou furieux, les gendarmes m'ont fait part de son absence. Il ne viendrait pas, il était mort quelques heures après notre rencontre, renversé par un bus de nuit à quelques rues du bar.

Vers mes quarante ans, j'ai arrêté les concerts et j'ai laissé Los Perros Rojos continuer leur route. Nous nous sommes réunis une ou deux fois depuis, mais j'avais décidé de me concentrer sur ma famille. J'avais deux enfants, Miguel et Gabriel. Gabriel est mort à 22 ans, après une très grave dispute à propos d'un mariage. La dernière fois que je l'ai vu, le soir de la dispute, la discussion avait été houleuse et il m'avait giflé. Je suis resté abasourdi. Il a passé la porte, l'a claquée et je ne l'ai jamais revu. Sa voiture est sortie de la route sur le trajet qui menait à chez lui. Je regrette chaque mot que j'ai pu lui dire ce soir-là.

Tout ceci nous mène à l'anniversaire de mes soixante ans. Il y avait du monde, une bonne partie de la famille, ceux qui comptaient le plus pour moi. Mon fils Miguel m'avait fait la surprise d'inviter Jean-Jacques et Bruno, les deux autres chiens rouges. Los Perros Rojos étaient réunis pour un dernier baroud d'honneur. Jean Jacques avait sorti sa guitare, Bruno son clavier. Il ne manquait plus que mes maracas. Miguel avait tout prévu : mon petit-fils, Sebastian, est apparu au balcon qui surplombait la cour, avec mon sac rouge en velours. Cela faisait une éternité que je n'avais plus vu mes maracas, et quand mon petit-fils les a sorties de leur sac, j'ai éprouvé une sensation étrange. Je n'étais pas heureux. J'étais... jaloux.

C'est très bizarre à décrire, mais j'étais en colère. De quel droit Miguel avait-il donné l'autorisation au petit de toucher mes porte-bonheurs ? Et de quel droit mon petit-fils les touchait-il de ses mains sales ? Il les avait sorties du sac sans même faire attention, les laissant s'entrechoquer. Il les tenait maintenant par la corde et les faisait tournoyer pendant que tout le monde rigolait. Ne riez pas, ce mioche jouait avec les instruments qui ont fait ma vie, dans lequel sont renfermés tous mes souvenirs. C'est exactement ce qui tournait dans ma tête à ce moment-là. De la haine. Et c'est là que ça s'est produit. Et que j'ai compris.

Le petit Sebastian, tout souriant devant sa famille qui l'applaudissait, s'est soulevé. Je ne saurais le dire autrement, il s'est soulevé. Comme si une paire de bras invisibles l'avait attrapé, ne lui laissant aucune chance de s'échapper. Presque aussitôt, il a basculé par-dessus la rambarde du balcon. Tout le monde a crié, sauf moi. Je crois être le seul à avoir vraiment vu le petit se soulever. Il n'est pas simplement tombé, il a été poussé. Lorsque son petit corps s'est écrasé sur la pierre, les maracas ont émis un bruit que je n'avais jamais entendu au cours de toutes les années durant lesquelles j'en avais joué. Un son strident que j'ai eu l'impression d'être le seul à entendre. Je paraîtrais sûrement fou si je vous disais que c'était comme une plainte. Et ce bruit, quand ils se sont explosés par terre, ressemblait à celui d’un crâne qui se brise. C'était peut-être le bruit du crâne de Sebastian qui touchait la pierre, mais je reste convaincu que ce n'était pas ça. Et aussi horrible que cela paraisse, lorsque je me suis précipité, comme tout le monde, sur le petit Sebastian, je suis d'abord allé au chevet de mes maracas.

Ils étaient, comme mon petit-fils, brisés sur la pierre noire de la terrasse. Et pendant que tous essayaient de ramener Sebastian à la vie, j'ai éprouvé une haine si terrible à l'encontre de Miguel et de son morveux que j'ai failli me faire saigner la paume des mains avec mes ongles. Qu'ils essaient de le ramener à la vie, à faire du bouche à bouche sur un crâne fendu, ça ne servait à rien. Cette phrase atroce, qui ne me ressemblait pas, c'était pourtant la première qui m'est passé par l'esprit. J'ai doucement ramassé les éclats rouges et verts qui jonchaient le sol, sous le regard médusé de ma famille. Mais ils ne me regardaient pas moi. Ils regardaient à mes pieds. J'ai réalisé que, maintenant que les éclats de mes maracas étaient tous dans mes mains, il ne restait plus au sol que leur contenu. Et c'était cela qui drainait l'attention de tout le monde.

Des dents. Des dents et des os. J'ai pensé que c'était peut-être les dents de Sebastian, mon petit Sebastian. Mais elles étaient trop grandes, trop usées, trop anciennes pour être les siennes. Les os paraissaient aussi vieux que les dents. C'était sûrement les os d'une main. J'ai été pris de nausée, et j'ai vomi mon repas. Ce bruit, lorsque les maracas ont touché le sol, ce son semblable à un millier de cris. Je l'entendais encore, mes oreilles sifflaient. Je me suis évanoui.

Lorsque je me suis réveillé dans mon lit une heure plus tard, j'étais seul avec ma femme, Laura. Elle me regardait avec des yeux froids. Ça n'a plus jamais été pareil entre elle et moi après ça. En fait, toute ma famille a pris ses distances. Quand j'ai voulu prendre des nouvelles de Sebastian, mon fils Miguel m'a dit qu'il était décédé. Point. Il ne m'a plus parlé depuis. Depuis un an, je vis dans une maison vide de musique, vide de sons. J'ai jeté tous mes vieux disques, ma chaîne hi-fi également. Je ne vais plus sur le balcon, tout comme je ne mange plus sur la terrasse. Je vis quasiment seul puisque ma femme Laura s'occupe de notre fils Miguel, à qui on a diagnostiqué un cancer foudroyant un mois après la mort de son fils. Il vit ses derniers jours, mais il refuse de me voir.

Le soir, alors que je suis seul dans ma grande maison, je me cache sous ma couverture, comme un enfant. Ce son ne me quitte pas. Le vent souffle dehors, mais j'entends un sifflement familier. J'entends comme du sable qu'on aurait lâché sur une feuille de papier. J'entends des cris lointains. J'entends un craquement. J'imagine les bras invisibles qui me soulèvent. J'allume la lumière comme un enfant qui se réveille d'un cauchemar, mais il n'y a rien. Malgré la lumière allumée, j'ai cette impression désagréable que le cauchemar n'est pas terminé. Et que, dès que j'éteindrai la lumière, le bruit reviendra. Comme du sable qu'on aurait lâché sur une feuille de papier.

vendredi 17 mai 2019

Il fait toujours nuit sous le pont


Très cher Mr. Abberline, 

Alors que j’écris ces lignes, je suis sur le chemin de Queensland. J’espère y trouver des terres et une opportunité de mener mes projets à bien en paix. Ce fut une décision difficile que de quitter l’Angleterre. J’aurais préféré y rester. Il s’agit de ma patrie, après tout. Mais c’est mieux ainsi. L’Australie est une nouvelle aventure et j’ai hâte de voir les résultats que ce changement pourrait apporter.

Le voyage a été long, mais il ne fut pas fastidieux. Le capitaine est un camarade bien jovial, et il m’invita dans sa cabine à de nombreuses occasions pour partager un verre et me conter ses histoires. Je dirais même que celles-ci sont meilleures que les miennes.  Les passagers sont aussi intéressants. Un grand nombre de femmes était à bord. Il s’avère que ma nouvelle patrie est en pénurie du sexe faible. Beaucoup de ces pèlerins étaient autrefois des « travailleuses », si je puis dire. Nous pouvions voir à quel point elles désiraient un nouveau départ, compte tenu de leur situation.  Bien sûr, le point culminant de ce voyage fut les meurtres. Il y en a eu trois, pour l’instant. Les femmes croient qu’il y a une goule à bord du bateau. J’en ai entendu quelques-uns mentionner le mot « vampyre ».  
Cette superstition est assez enfantine, certes, mais nous ne pouvons pas leur en vouloir. Il est vrai que les attaques sont assez horribles.  
Les gorges sont tranchées. Les coupures sont extrêmement profondes. Assez pour être fatales, mais pas immédiatement.  
Les abdomens sont grand ouverts. Les organes, coupés et enlevés. Ils sont soigneusement placés à côté de la victime.  
Les organes génitaux sont souillés. Hachés en petits morceaux, ils ne sont plus que des lambeaux de chair.  
Le capitaine sait que j’ai quelques connaissances en médecine, alors il m’a autorisé à examiner les corps. C’est vraiment un plaisir pour les yeux. Vous pourriez apprécier ce chef-d’oeuvre, si vous le voyiez.  
Le coupable court toujours. C’est réellement merveilleux, n’est-ce pas ? De pouvoir œuvrer sur un navire de cette taille, en évitant d’être pris. C’est assez incroyable. Peut-être qu’il s’agit d’un vampyre. Il fait toujours nuit sous le pont, après tout.  
Il nous reste plusieurs jours de voyages. Des nuits, aussi. Que se passera-t-il ? Qui survivra ?  
C’est palpitant, n’est-ce pas ?  

Votre ami,

Jack. 


Traduction : Piaandy

Source

lundi 13 mai 2019

Un message


THESE XK-743 : 

Début de la boucle anthropologique : 

Pouvez-vous m’entendre ? Y-a-t-il quelqu’un ?
Il fait si sombre, si noir. Les sons se perdent dans le néant. 
Quelqu’un ? S’il vous plaît. 
Aidez-moi. 

Je suis perdu, il n’y a rien. 
Les points lumineux semblent si proches et pourtant si éloignés. 
Je veux ressentir leur chaleur, à nouveau. 
Je vous en conjure, sauvez-moi. 

Je n’y arriverai pas tout seul. 
Quelqu’un m’entend ? 
Je me vide de plus en plus. 
J’ai besoin de vivre, aidez-moi. 

Je ne sais pas où je suis, il n’y a rien. 
Mais toutes ces étoiles, entendez mon appel. 
Venez me chercher, s’il vous plait. 
Venez à moi. 

Ils m’ont laissé ici, dans le vide. 
Ils ont disparu, d’un coup. 
Ils disparaissent tous, à chaque fois. 
Ceci est un appel à l’aide. 
Aidez-moi. 

Fin de la boucle. 


EXTRAIT DU CONGRES SCIENTIFIQUE :

 « … vous voyez, le problème c’est qu’une approche purement physique des rayons électromagnétiques reçus sur Terre de l’espace avait grandement limité la recherche… 
Et donc ? 
 …et bien une approche plus linguistique et psychologique, des rayons X notamment… 
Ou voulez-vous en venir ? 
 …pourquoi ne pas les voir comme des messages, émis dans une langue qui nous échappe ? Il nous a suffi de mettre sur le coup les plus grands linguistes du monde, et de calquer la recherche sur un modèle humain grâce à d’éminents psychologues… 
Donc ce message est la preuve de l’existence de vie extraterrestre ? 
 …pas vraiment… 
Que voulez-vous dire ?
 …ces rayons X que nous avons traduits sont produits par un astre lui-même, de la même façon que notre soleil émet de la lumière… 
Mais pourquoi personne n’avait pensé à les traduire avant ?
 …cela n’avait pas semblé pertinent, j’imagine… 
De quels astres parlez-vous ?
 … 
Eh bien ? 
 …des trous noirs. »

vendredi 10 mai 2019

La Légende de Masque Rouge

Dans ma famille, on a toujours été attirés par la mer. Cette attirance dépasse de loin le simple intérêt, c’est une vraie passion, une vocation familiale. Vous l’aurez compris, nous sommes des marins. Une profession qu’on hérite de génération en génération. Mes parents sont pêcheurs. Ma sœur, elle, s’est engagée dans la Marine Nationale. Quant à moi, je poursuis mes études afin d’intégrer la marine marchande.

Une nuit, j’étais seul avec mon père à bord de son bateau, nous avions décidé de passer une soirée entre père et fils en pleine mer. Nous avions un peu bu, beaucoup rigolé et nous comptions finalement rentrer chez nous. Mais, lorsque nous nous apprêtions à enfin partir, quelque chose dans la mer attira mon attention. Au début, j’avais du mal à distinguer ce que c’était, mais en me concentrant un peu, je remarquai qu’il s’agissait d’un bâtiment (un navire, pour les non-initiés). Jusque-là, il n’y a rien d’anormal à croiser des bateaux en mer, me direz-vous. Mais ici, le bateau en question disposait de trois grands mâts. En fait, je n’avais aucun doute sur le fait qu’il s’agissait d’une frégate, elle disposait en effet d’une rangée de canons que je pouvais maintenant parfaitement observer. Autre fait troublant, hormis celui qu’un navire de guerre d’un autre temps se trouvait devant mes yeux, une fumée épaisse émanait de la frégate, et j’avais l’étrange pressentiment qu’elle brûlait.

Devant cette scène effrayante, je me retournai vers mon père et l’interpellai. Je lui demandai ainsi de regarder dans la direction où se trouvait le bateau. Il regarda attentivement vers celle-ci, avant de me fixer droit dans les yeux en me rétorquant que j’avais trop bu. Croyez-le ou non, mais la frégate avait disparu. J’étais pourtant certain de ce que j’avais vu, et ce n’était pas l’alcool qui me faisait halluciner. Je lui ai alors décrit ce que j’avais vu au risque de passer pour un fou : un navire de plusieurs siècles qui brûlait.

Son sourire s’est vite effacé, il s’est ensuite assis et m’a invité à le rejoindre. Il m’a expliqué qu’une légende se transmettait de père en fils, de marin en marin : la légende du Masque Rouge. Lorsqu’il m’annonça ça, je laissai transparaître un léger sourire, mais lui paraissait très sérieux. Mon père est un très mauvais menteur, s’il m’avait menti, je l’aurais immédiatement su.

De ce que je compris, un de mes ancêtres aurait fait partie de l’équipage de Pierre Egron, un pirate aux multiples pseudonymes qui aurait sévi dans les Antilles. Pierre Egron, au premier abord, n’était pas destiné à une carrière en tant que pirate. Il était connu comme un homme bon et généreux. On dit qu’il tenait dans sa jeunesse une taverne qui avait rencontré un fort succès, il y avait alors engagé ses deux filles et sa femme pour le service. Mais durant l’une de ses absences, la taverne fut incendiée et la famille Egron retrouvée calcinée. À partir de ce jour, Pierre sombra dans la folie et plus personne n'eut de ses nouvelles.

Quelques années plus tard, dans les eaux antillaises, une certaine frégate fut repérée. Le nom des bâtiments étant indiqué sur le flanc de la coque, celui de ce navire a donc rapidement été identifié : Le Purgatoire. Le Purgatoire et son équipage avaient terrassé plusieurs navires marchands. Le plus inquiétant résidait dans l'équipage, que des rumeurs décrivaient comme monstrueux, mené d'une main de fer par un capitaine portant un intriguant masque rouge. Un simple masque rouge laissant uniquement visibles ses yeux et dissimulant ainsi son nez et sa bouche, lui donnant le surnom de Masque Rouge. Les capitaines souhaitant garder l'anonymat étaient vraiment rares, surtout dans ces temps.

Évidemment, à cette époque la piraterie était courante, mais ce cas-là était un peu plus spécial. Ici, les hommes de Masque Rouge avaient réitéré un même schéma à de nombreuses reprises : après avoir abordé le bateau ciblé et avoir pillé toutes ses richesses, ces derniers décimaient l’ensemble de l’équipage adverse. Tout l’équipage ? Non, car en réalité, d'autres rumeurs circulaient dans les ports. D’après elles, l’équipage du Purgatoire laisserait un choix à une unique personne dans chaque équipage vaincu.

Ce choix, ce n'était pas le fameux capitaine du Purgatoire qui le posait au prisonnier. Il était généralement posé par un des anciens de l'équipage. Masque Rouge ne parlait jamais, puisqu'un simple regard lui suffisait pour se faire comprendre. Le dilemme reposait sur une simple question, trois mots, que j'ai retournés sans cesse dans mon esprit : « Enfer ou Purgatoire ? ». Dit comme ça, ça ne veut pas dire grand-chose, bien sûr. Mais en réalité, deux options s’offraient au prisonnier : la première proposition n'était pas très avantageuse, car s’il choisissait l’Enfer, on lui réservait un triste sort; il serait brûlé vif jusqu’à sa mort, et son corps calciné serait hissé en haut de l'un des 3 mâts. Ainsi, le choix du Purgatoire était en fait beaucoup plus intéressant, car il permettait au prisonnier de devenir un membre à part entière de l’équipage du Purgatoire.

Je me souviens avoir interrompu mon père à ce moment là.

« Un choix ? », m’étonnais-je.

Cette question n’avait rien d’un choix. Nulle personne censée ne choisirait de brûler vive alors qu’elle pouvait tout simplement survivre en rejoignant un équipage.

Il fronça les sourcils. Je regrettai immédiatement ma question stupide, et il me répondit d’un ton agacé :

« Oui, il y a bien un choix, j’y viens. »

Il reprit donc. Le choix du Purgatoire impliquait une contrainte majeure, car l’homme devait choisir une partie de son corps à sacrifier. Oui, sacrifier est le bon mot. Le membre choisi était alors entièrement brûlé. Ce rituel n'était jamais oublié puisque les marins sadiques du Purgatoire appréciaient de rendre la douleur qu'ils avaient subie auparavant. En fait, c’est ce qui faisait la singularité de l’équipage, chacun d’entre eux était un grand brûlé : parfois une jambe, un bras ou encore le dos d'un marin, qui était consumé par le feu. Mais l'exécution de ce rituel entraînait le plus fréquemment la mort, puisque certains ne se remettaient pas de la blessure, quand d'autres encore devenaient fous. C’était donc ça, le vrai choix imposé par Masque Rouge, la dure décision de la partie de son corps dont on souhaitait se défaire. Masque Rouge ne se lassait jamais de ce genre de spectacles, il n'en perdait pas une miette, même si, encore aujourd'hui, on ne sait toujours pas si c'est l'odeur de la chair brûlée, durablement installée au bord du navire, ou les cris de la victime qui lui plaisait le plus. L'ensemble des marins officiant dans les Antilles était terrifié de croiser un jour le Purgatoire.

Mais, comme je l’ai dit précédemment, mon récit a comme source l'un de mes ancêtres, Edouard. En effet, il eut la malchance de croiser la route de Masque Rouge et de son macabre équipage, mais qui put, malgré tout, nous rapporter beaucoup d'éléments relatifs à ce dernier. Son bateau de pêcheur fut pris pour cible par l'équipage des grands brûlés. Sans surprise, l’ensemble de ses collègues fut exécuté, sauf lui évidemment, puisque Masque Rouge l’avait désigné du doigt comme le prisonnier. On lui proposa alors, comme prévu, l’Enfer ou le Purgatoire. Edouard aurait répondu sans aucune hésitation, le Purgatoire.

Ils placèrent donc son bras au-dessus d’un feu de soufre pendant 30s. Son membre s’embrasa complètement. Lorsque le feu fut enfin calmé, le bras de mon aïeul était méconnaissable. Il resta cloué dans sa couchette pendant plusieurs journées avant d’être opérationnel de nouveau. Cette réaction était, paraît-il, assez commune. Ceux qui avaient surmonté l’épreuve avaient, de ce fait,  réussi le rituel d’initiation de Masque Rouge. Il faisait partie intégrante de la troupe d'immolés.

Edouard navigua ainsi pendant des années aux côtés de Masque Rouge, enchaînant les abordages, les pillages et, je n’en doute pas, les meurtres. Ce dernier était toujours isolé, dans sa cabine ou sur la dunette. Masque Rouge était vraiment craint de ses hommes, sa cruauté était réputée sans limite.

Petit à petit, les agissements du capitaine, sa cruauté et tous les sévices qu’il avait pu infliger à son équipage ont participé à une accumulation de rancœur, et l’idée d’une potentielle vengeance avait vite émergé. Un jour, l’inévitable se produisit, et toute la haine de l’équipage envers son capitaine éclata lors d’une mutinerie. Beaucoup reprochaient à Masque Rouge d’être le seul à ne pas avoir été confronté à son supplice, et tout l’équipage était bien décidé à y remédier.

L’équipage s’était ainsi rassemblé sur le pont principal, faisant maintenant face à la cabine de Masque Rouge, qui lui était, comme à son habitude, seul dans la cabine supérieure. Elle surplombait la totalité du pont principal. Masque Rouge était un homme intimidant, peu de membres de son équipage, même les plus robustes, voulaient réellement s’engager dans le long escalier menant au capitaine.

Alors que l’un des estropiés allait être désigné par défaut par la troupe de mutilés, Masque Rouge sortit de sa cabine, accompagné de son fidèle masque écarlate, dévisageant son équipage pendant un long moment, toujours calme, sans dire un mot.

En voyant Masque Rouge sortir de sa cabine, Edouard prit l'une des décisions les plus importantes de sa vie. Il s’engagea dans l'effrayant escalier en bois grinçant, tout en fixant le capitaine droit dans les yeux. Chaque marche franchie le rapprochait de ce dernier, la tête de Masque Rouge devenant de plus en plus nette, et il pouvait maintenant parfaitement observer une peau fripée, complètement écarlate : une peau déformée par la brûlure. On ne pouvait même plus distinguer ses lèvres, seuls ses yeux bleus étaient intacts. Edouard racontait qu'il avait senti son cœur s'arrêter, et qu'il aurait préféré mourir plutôt que de franchir l'une des dernières marches le séparant de Masque Rouge.

En voyant son mutin se décomposer de terreur, Masque Rouge sourit, laissant paraître des dents anormalement jaunes. L’horreur s’était installée parmi l’équipage, encore spectateur de la scène. Personne ne s’était douté qu’il puisse s’agir de son vrai visage, et non pas d’un masque.

Maintenant, tout le monde connaissait le choix du capitaine, il n’avait pas choisi de se brûler un bras ou une jambe. Non. Il avait choisi de se détruire le visage.

La mutinerie prit immédiatement fin.


Masque Rouge n’avait pas dû supporter la mutinerie, puisque pendant la nuit suivant la tentative, il mit le feu aux barils de poudre dans la cale, déclenchant alors un immense incendie.

Je ne connais pas le nombre exact de morts lors de ce drame, mais il paraît qu’il n’y eut pas plus de dix survivants. D’ailleurs, personne ne sait ce qu’il est advenu de Masque Rouge. Son corps n'a jamais été retrouvé.

Pierre Egron est l’hypothèse la plus probable quant à l’identité de Masque Rouge, son vécu et toutes les dates coïncident parfaitement entre elles.

Cette histoire a donc donné vie à une légende connue seulement de rares marins, dont ma famille. Car si l’on voit au large une frégate en feu, il s’agit du Purgatoire de Masque Rouge. Et elle serait le présage d’une très mauvaise nouvelle, celle d’un incendie qui toucherait celui l'ayant vue.

Un long silence se fit entendre après qu’il ait prononcé les derniers mots de la légende. Je me sentais mal. Mon père avait toujours été superstitieux mais il s’efforçait de rester rationnel. Nous finîmes par rentrer, toujours dans un silence pesant. Je me rassurai comme je le pouvais, ce n’était qu’une légende après tout.

Pourtant, en rentrant chez nous, aucun de nous deux ne fut surpris de retrouver notre immeuble en feu. Je ne suis pas superstitieux, mais je ne crois pas aux coïncidences non plus.  

vendredi 3 mai 2019

Envoyez de l'aide.

Opératrice : 911, quelle est votre urgence ?

??? : Oui, bonjour ? S'il vous plaît, envoyez de l'aide ! Il y a quelque chose dans la maison et je pense que ça a blessé ma mère !

Opératrice : Ok. Quel est votre nom, et quelle est votre adresse ?

Ionah : Mon prénom est Ionah, et, heu, mon nom de famille est Tiller. J'habite au 60, Goldale Boulevard.

Opératrice :  Ok Ionah, est-ce que tu as vu le visage de l'intrus ?

Ionah : Non, je me suis précipité dans ma chambre quand j'ai vu ma mère sur le sol et que j'ai entendu des bruits de pas. Je suis désolé. Je ne sais pas quoi faire d'autre.

Opératrice :  Ce n'est pas grave, Ionah. C'était très malin et mature de ta part d'appeler le 911. Juste, reste en ligne avec moi, d'accord ? Et reste bien caché à l'endroit où tu te trouves.

Ionah : Ok, je ne bougerai pas.

Opératrice :  Maintenant, Ionah, j'ai besoin de toi. Sois un grand garçon et réponds à quelques questions très importantes. Tu peux faire ça pour moi ?

Ionah : Ok, je vais essayer.

Opératrice : Quel jour sommes-nous aujourd'hui ? Regarde sur ton téléphone.

Ionah : On est le, heu... le 28 Mars 2019.

Opératrice : Très bien. Et quelle est l'heure exacte ?

Ionah : ... C'est affiché 13h30.

Opératrice : ...Je vois.

Encore un.

Ionah : Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas perdre ma mère.

Opératrice : ...

Ionah : Envoyez de l'aide, s'il vous plaît !

Opératrice : Ionah, là ou tu te trouves, il devrait être 03h42. En plein milieu de la nuit.

Ionah : enyovez ed l'eida.

Opératrice : Je suis désolé Ionah, mais je ne peux pas envoyer de l'aide à l'endroit que tu nous as indiqué.

??? : voeynze ed l'iaed.

---Fin d'appel---

Super, maintenant, ils imitent des enfants.
À cause de ces "imitateurs", beaucoup de personnes, tant dans la police que dans les services d'hôpitaux, ont disparu après leur départ pour ce genre d'endroit, desquels provenaient des appels à l'aide similaires.
Tout récemment, "ils" ont appris à dire la date avec précision. J'espère seulement qu'ils n'apprendront pas aussi vite à donner l'heure exacte.