L'écriture n'est pas mon fort. À vrai dire, j'ai
toujours détesté lire, et j'ai horreur de tenir un stylo dans la main.
Et pourtant, vous lisez aujourd'hui mon texte. La psy m'a dit que ça
faisait partie de ma ''thérapie''. Qu'il fallait que j'écrive pour
m'aider à oublier ma ''mésaventure'' et les ''illusions'' qui vont avec.
Tu parles... Comme si je pouvais oublier cette... chose !
La journée avait pourtant si bien commencé... J'avais réussi à
convaincre Annie de me laisser une chance lors du bal du lycée, mes
potes Léo, Kevin et Stephano avaient prévu une sortie méga-cool pour
samedi prochain, et l'anniversaire de ma petite sœur Myriam avait lieu
ce soir. Je lui avais acheté des bonbons, ses préférés, ainsi qu'un CD
de musique country. J'étais fier de mon cadeau, elle adore ce genre de
musique.
Mais le meilleur était encore à venir : une sortie scolaire dans le massif des Bauges !
J'adore les randonnées, le camping, les activités en plein air. Avant,
je ne ratais pas une occasion de pratiquer toutes sortes de sports
extrêmes. Maintenant, c'est un peu plus compliqué...
Bref, j'étais impatient de pouvoir me balader dans la montagne.
Bien évidemment, rien n'est parfait. Ainsi, la classe était divisée en
cinq groupes, tous accompagnés d'un pion, et je n'avais pas pu choisir
mes coéquipiers. Heureusement, Léo était avec moi. Kevin et Steph
n'avaient pas eu cette chance, ils étaient séparés.
Il y avait aussi
dans mon groupe Lisa, Marion et Sarah, trois pimbêches que je trouve un
peu stupide, Aurélien, un geek qui passe son temps sur sa console,
Lucius, un crétin fini, ainsi que Benjamin et Roméo, qui sont tous les
deux dans mon équipe de basket.
Le voyage en bus s'était
bien passé. Les profs nous avaient fait les recommandations habituelles,
et donné leurs numéros de téléphones en nous prévenant de ne pas
hésiter à les appeler en cas de problème. Je n'écoutais qu'à moitié,
trop concentré sur le paysage pour être attentif. À vrai dire, Lucius me
gâchait mon plaisir, en n'arrêtant pas de hurler à tue-tête en me
désignant :
« Au pire, y a le scout qui peux nous montrer le
chemin ! Hein, le scout, que tu sais que la mousse sur les arbres
indique le nord, et des conneries du genre ?! ».
Une fois sorti du véhicule, nous nous sommes regroupés et, hop ! Nous étions partis à l'aventure.
Pour être honnête, j'exagère grandement. La plus dangereuse étape du
voyage fut de franchir un torrent sans tomber dedans. Pour cela, Madame
Kiaf, notre surveillante, nous avait demandé de passer deux par deux, et
surtout en nous tenant la main.
Ça avait fait rire Benjamin. Je l'ai entendu murmurer à l'oreille de Roméo :
« On n'est plus des gamins ! »
Bizarrement, il a arrêté de ricaner quand il s'est retrouvé à tenir la main de Marion.
Avec Léo, on s'est jetés un regard entendu et on a foncé pour passer
les premiers. Une fois de l'autre côté, il m'avait chuchoté :
« C'est chiant, cette sortie ! En plus, les autres nous ralentissent... »
J'avoue avoir été assez d'accord là-dessus. Aussi, quand il a continué, j'ai tout de suite hoché la tête :
« Une petite escapade à deux, ça te dit? »
L'occasion s'était présentée presque immédiatement, lorsque nous avons
entendu un énorme bruit de plongeon. Madame Kiaf était tombée à l'eau,
entraînant avec elle Lisa, sa partenaire de passage. Nous avons profité
de l'agitation pour nous éclipser.
Dès lors, fini la
surveillance et l'ennui ! Nous sommes partis de notre côté. J'étais
inquiet quant à savoir comment retrouver notre chemin, mais Léo a haussé
les épaules en me disant :
« Au pire, t'as Google Maps sur ton tél, non ? »
J'avais opiné, et bien vite oublié mon inquiétude devant les grands espaces qui s'offraient à nous.
J'avais insisté pour nous diriger vers la partie rocheuse de la
montagne. Léo avait hésité, mais finalement, il m'avait suivi. Quand
nous avions eu faim, nous nous étions assis, et avions sorti nos
sandwich. Léo avait même amené du soda, et du saucisson avec un couteau
de cuisine, le luxe !
« Eh, tu te souviens de mon père ? m'avait demandé mon ami.
– Celui qui est inspecteur de police ? »
– Ben oui, j'en ai qu'un, crétin ! »
Je lui avais donné un coup de poing amical dans l'épaule et, après une petite bagarre, il avait repris :
« Ouaip, donc, je disais... Mon père a travaillé sur un cas dans la
région, il y six ou sept ans... Un orphelinat isolé dans les
environs...
– Pourquoi construire un orphelinat dans ce trou perdu ? Y a même pas de route ! » l'avais-je coupé.
Léo adorait inventer puis raconter des histoires à faire frémir les plus courageux. Il était doué, il faut l'avouer.
– Mais j'en sais rien, moi ! Je fais que raconter ! Bref... J'écoutais
aux portes ce jour-là, donc je connais l'histoire dans les grandes
lignes. Les adultes retrouvés morts, j'ai pas bien compris comment...
Mais ça devait être dégueu, un des collègues de mon père s'est mis à
vomir quand ils ont sorti les photos... Et tous les enfants disparus
mystérieusement ! Tout ça à deux pas d'ici ! »
J'avais rigolé, et lui aussi. Mais il semblait moins assuré que d'habitude.
C'est alors que l'orage avait éclaté. Dans la montagne, le temps change
très rapidement, et j'étais le premier à le savoir... Pourtant, j'ai
suivi Léo lors de cette expédition... Putain.. Ce que je suis con...
Putain... Léo... Sale connard... Je suis désolé...
Re',
lecteur. Je me suis mis à pleurer en écrivant, et j'ai fait ce que ma
psy appellerait une ''rechute''. En gros, je ne sais plus ce que je
fais, je délire à propos de ce que j'ai vécu. D'après ma mère, je me
tape même la tête contre le mur. C'est vrai que j'ai mal au crâne...
Je vais arrêter là. Écrire, ça ne me fait rien de bien. Je devrais juste balancer ce torchon dans une poubelle.
… Je suis pas fier. J'ai pas tenu trois jours. Étrangement, ça me
manquait. Peut être que la psy avait raison, que ça me fait du bien,
d'écrire.
Bref... L'orage a éclaté, et on était bien moins
enthousiastes. À vrai dire, on pensait même à rentrer. Mais voilà, avec
le mauvais temps, la brume s'était levée. Impossible de retrouver son
chemin, même avec Google Maps.
« C'était peut être pas une bonne idée, de s'éloigner comme ça ! » ai-je hurlé pour couvrir le tonnerre.
Je pense qu'il a opiné de la tête, mais avec le brouillard, on ne
voyait pas plus loin que deux ou trois mètres. J'ai eu peur que l'on se
perde de vue, alors j'ai sorti de mon sac une corde. Léo m'a regardé
faire, avant de siffler.
« Wah, tu sors toujours avec la panoplie du parfait alpiniste sur toi ? »
Du moins, je suppose que c'est ce qu'il a dit, vu que je n'ai rien
entendu à cause de la tempête. Dans le doute, j'ai haussé les épaules.
Il est vrai qu'avant cet événement, je ne sortais jamais dans la nature
sans un couteau suisse, une corde robuste et un guide de survie.
Question d'habitude.
On s'est attachés l'un à
l'autre, et on a repris la marche. Au début, on se racontait des
blagues, afin de ne pas paniquer. Ensuite, ça a été le tour des derniers
potins au bahut, puis des histoires d'horreurs. Puis, on s'est mis à
parler en même temps, à se raconter n'importe quoi, même les infos les
plus basiques. J'ai entendu Léo répéter trois fois qu'il était
allergique à la lavande. Et je sais que ce que je disais n'était guère
mieux. À la fin, on ne faisait que s'appeler toutes les trente secondes.
Je pense que tout ce que nous voulions, c'était entendre la voix de
l'autre. Savoir qu'on était pas seuls.
Petit à petit,
l'orage s'est effacé, mais pas la brume. Ce n'est qu'après une
demi-heure de marche environ que Léo a commencé à se comporter
bizarrement.
« Dis, tu as entendu ? a-t-il lâché brusquement.
– T'es lourd, mec, ai-je articulé. Arrêtes de vouloir me faire peur.
– C'est sérieux ! » a-t-il répondu.
J'ai voulu rire, mais mon ricanement s'est coincé dans ma gorge. La
voix de mon ami était trop tendu pour que ce soit une blague. Alors,
j'ai lâché d'un ton presque assuré :
« C'est le vent sur les rochers.
– Je ne crois pas, a-t-il insisté. Sinon le brouillard aurait déjà dégagé. C'est la cinquième fois que j'entends ça.
– Peut être un tout petit vent ? Une brise ? » ai-je fait sans trop y croire.
Cela ne l'avait pas convaincu.
Après un moment, je l'ai entendu aussi. Un long gémissement plaintif,
presque enjôleur. Pensant que cela n'était que mon imagination, je me
suis mis à siffloter pour cacher ma peur. Presque immédiatement, un
deuxième hululement a retenti, plus insistant, plus fort, comme pour me
répondre. C'était bizarre, on ne savait pas exactement d'où ça venait,
on aurait dit une sorte d'écho qui retentissait dans toutes les
directions.
J'ai sursauté, et un mouvement dans la brume m'indiqua que Léo avait fait de même.
« Tu l'as entendu, cette fois ! m'a-t-il chuchoté.
– Ouais... ai-je répondu sur le même ton.
– C'est super flippant... »
Je n'ai rien répondu.
« On devrait se casser d'ici vite fait... a-t-il continué. T'imagines si ce truc nous trouve... »
À ce moment précis, un autre grognement a retenti, plus proche et plus
agressif. Sauf que cette fois, je compris qu'il ne s'agissait pas que
d'une créature, mais de plusieurs créatures, hurlant à l'unisson...
On a pété les plombs et on est partis en courant, gueulant comme des
malades. Ce n'était pas une réaction appropriée, c'est sûr, mais nos
nerfs avaient trop souffert de la pluie, du tonnerre, de la brume et des
hurlements pour supporter davantage. Encore maintenant, je me demande
ce qui se serait passé si nous n'avions pas détalé ainsi...
J'étais
en tête, mais je sentais Léo, derrière moi, qui courrait aussi vite
qu'il le pouvait, hurlant de terreur, saisi par la même terrible peur
qui serrait mes propres entrailles. Je ne me souviens pas vraiment de la
durée de notre course. Je me souviens juste que celle-ci s'arrêta
brusquement lorsque mes pieds rencontrèrent le vide. Je tombais
soudainement, sans cesser de hurler, dans un abysse de ténèbres,
entraînant Léo à ma suite.
Ce qui me réveilla, ce
fut la douleur. Une horrible douleur, telle que je n'en avais jamais
ressenti auparavant, dans ma jambe droite.
« ...tin ! Martin ! Putain, mec, tu vas te réveiller, oui ? »
C'était Léo. J'ouvris les yeux.
Là haut, le soleil brillait de nouveau, éclairant une minuscule caverne
à travers la crevasse béante dans laquelle nous étions tombés. J'étais
sur une plate-forme quelque peu surélevée, allongé. Je jetais un œil à
ma jambe douloureuse : j'avais vu suffisamment de blessures sportives
pour savoir qu'elle était cassée. Mais où était Léo ?
« Martin ! S'il te plaît, réveilles-toi... »
La voix provenait d'en-dessous de moi. Je baissai la tête pour voir : à
peine quelques centimètres en dessous se trouvait mon ami. Lui-même
était assis sur une plate-forme liée au fond de la crevasse par une
pente douce. Un large sourire de soulagement éclaira son visage lorsque
je croisai son regard.
« Putain, mec ! Tu m'as fais une de ces peurs ! T'es resté évanoui au moins une bonne heure... »
Je tentai vainement de rassembler mes esprits, malgré la douleur.
« J'ai mal partout, j'ai peur de bouger... »
J'ignorai cette plainte, concentré sur les battements de mon cœur. Si
ça continuait à ce rythme, je risquais de faire une putain de crise
cardiaque !
« J'ai paumé mon téléphone lorsque je courais. J'espère que t'as le tien, sinon on est mal.
– Non... répondis-je d'une voix rauque en tâtant tant bien que mal mes poches vides.
– Merde ! Attends, il est peut être dans la grotte... »
Fatigué, abasourdi par la douleur, je fermai de nouveau les yeux. J'entendis des bruits de verre cassé quand il bougea.
« Vieux, j'espère que tes parents sont pas trop à cheval sur l'argent,
autrement ils vont te tuer. Je suis assis sur ton téléphone.
– Léo, je crois que j'ai une jambe cassée...
– Oh, putain... Merde ! T'inquiètes, on va sortir de là... Merde ! » paniqua-t-il.
Il jura encore un moment, et j'entendis des bruits de mouvements plus
bas. Manifestement, il se passait les nerfs sur quelque chose.
« Et toi ? Rien de cassé ? lâchai-je, les dents serrées.
– Non, rien, m'assura-t-il. Mais j'ai mal partout... »
Je n'avais toujours pas ouvert les yeux, si bien que je ne faisais
qu'entendre Léo jurer, et chercher dans son sac quelque chose d'utile.
« On pourrait utiliser la corde pour remonter, proposa-t-il.
– Trop courte... soufflai-je. Et avec ma jambe cassée...
– De toute façon, ça fait longtemps qu'on est dehors. Ils ont déjà dû
appeler les secours, et ils vont nous retrouver bientôt. » tenta-t-il
maladroitement pour me rassurer.
Il lui fallut un moment pour aborder le sujet qui nous inquiétait tout les deux :
« Dis, Martin... Tu crois que les créatures de dehors sauront nous retrouver... ? »
Je ne répondis pas.
Un dérangeant silence s'était installé, et durait depuis maintenant
plusieurs heures. Durant cette période qui fut pour moi un véritable
calvaire, tant la souffrance était présente, me faisant souvent sombrer
dans des états de mi-conscience, aucun secours ne se présenta. Léo avait
fait l'inventaire de ce qui nous restait de notre festin dans la
nature, ainsi que tout ce qui pouvait être utile, dont le couteau de
cuisine, qui nous servirait d'arme contre un éventuel agresseur.
L'ambiance aurait presque pu être calme, tant le silence autour de nous
était constant, si ce n'était ce malaise que nous ressentions au plus
profond de nous. C'est à cause de ce silence que je captai le premier
le retour des gémissements, faibles et lointains, mais curieusement
réverbérés.
Cela me glaça le sang : cet écho ne pouvait signifier
qu'une chose. Les créatures nous avaient rejoint dans les souterrains.
Peut être même ne les avaient-elles jamais quitté. Peut être nous
étions-nous précisément jeté dans leur antre....
Lorsque je fis part de ma réflexion à Léo, je vis son visage blanchir.
« Ok... On garde notre calme ! me chuchota-t-il d'une voix pourtant
tremblante. Si elles ne nous entendent pas, elles ne nous trouveront
pas... »
Je ne partageais pas l'espoir de mon ami. Et j'avais raison...
La nuit était tombée, lorsque Léo remarqua que les bruits se
rapprochaient. Bientôt, un immonde bruit de succion accompagna les
plaintes, qui devinrent plus fortes, insistantes. Je croyais même avoir
distingué des phrases. Ce manège infernal, cette attente dura jusqu'à ce
que les bruits se fassent touts proches. Léo me murmura, d'une voix
saturée par l'horreur :
« C'est juste dans le coin, là-bas... »
Quelques secondes plus tard, nous vîmes la menace. La lune était ronde,
pleine, et les étoiles lumineuses, si bien que nous aperçûmes pleinement
la Chose.
C'était... Quelque chose d'atroce.
Quelque chose que l'on ne peut décrire sans ternir toute l'horreur qui
s'empare de vous quand vous l'observez.
Il n'y avait pas plusieurs créatures. Il n'y en avait qu'une, si l'on peut dire.
Une monumentale masse de chair sanguinolente se dirigeait vers nous,
indistinguable ensemble de plusieurs corps humanoïdes. Des bras, des
jambes, des pieds, des yeux, des bouches, parfois même des têtes
émergeaient de l'abominable amas boursouflé qui en était le centre. Et
ces êtres marmonnaient des phrases, pour la plupart incompréhensibles.
Léo et moi, nous hurlâmes de concert.
A
nos cris de terreur, la créature sembla répondre par une accélération
de son rythme de « marche », par des gémissements plus forts, plus
enjôleurs et plus plaintifs que jamais. Elle se dirigea droit vers nous,
déplaçant son infâme corps sur les parois rocheuses.
C'est fou. Je me souviens des phrases que les êtres psalmodiaient. Je
me souviens de leurs voix rauques et sourdes. Je me souviens avoir
réalisé avec horreur, que c'étaient des voix d'enfants.
« Rejoignez-nous !
– Rejoignez-le !
– Il est la mère.
– Elle est le père.
– Nous sommes l'ensemble qu'il est.
– Il est tel qu'il devrait être.
– Rejoignez-nous !
– Rejoignez-le !
– Nous sommes... orphelins et parents. »
Des cris de douleur et des plaintes terribles accompagnaient ces phrases terrifiantes.
La créature ne pouvait m'atteindre. Elle était trop petite. C'est pour ça que j'ai hurlé à Léo :
« Grimpe ! Grimpe ! »
Je vis qu'il avait saisi le couteau de cuisine. Il se tourna vers moi, en pleurant. Je ne devais pas être mieux.
Derrière lui, la créature avançait à toute vitesse.
Je lui tendis la main, qu'il attrapa aussi rapidement qu'il pût.
Aussitôt, la douleur dans ma jambe me fit me crisper, et je le lâchai. Il
retomba sur sa plate-forme, avant de se relever vivement.
« Encore une fois. » lâchai-je, les dents serrées.
Il m'attrapa la main, et commença à grimper, s'aidant des appuis sur la
paroi. J'avais tellement peur qu'il me fasse tomber avec lui, ou que
la créature ne parvienne à l'attraper...
Il était à
moitié sur ma plate-forme quand, brusquement, il lâcha un cri de
douleur atroce, inhumain. Je ne mis qu'un moment pour comprendre.
Une des mains, émergeant du corps de la créature, venait de le saisir à la jambe.
Dés lors, ce fut fini pour lui. Je vis sa cheville, lentement, se
transformer à son tour en une masse informe de chair. Il hurla plus fort
encore quand l'infection se répandit jusqu'à son genoux. Petit à petit,
la créature avançait, absorbant le corps de mon ami en son sein.
Je l'avoue. Je voulu le lâcher. J'avais trop peur d'être absorbé à mon tour. Léo, je suis désolé... Tellement désolé...
Mais cela ne servit à rien. Malgré tous mes efforts pour me détacher de
lui, pour éviter d'être emporté, je ne pus rien faire. Nos mains
étaient comme soudées, nos peaux s'étaient reliées, nos chaires s'étaient
mêlées.
Je ne ressentais pas encore la douleur de la
transformation, mais Léo, lui, si. Au fur et à mesure que sa jambe se
transformait en un amas sanglant et gonflé, il hurlait sans
interruption. Soudainement, il se tut, et posa sur moi un regard que je
ne lui avais encore jamais vu. De la terreur pure, de la douleur. Il
commença lui aussi à chuchoter :
« Il est moi... Je suis lui. Ensemble... Pas de pièces détachées... Nous. Plus jamais seuls... »
Il cria soudainement :
« Non ! Arrêtez, arrêtez ! Stop.... »
Le flot de larme avait doublé sur son visage, et je ne pouvais que le
regarder souffrir ainsi. Il arrêta de nouveau de se lamenter, et reporta
son attention sur moi. Ses yeux étaient emplis d'une sorte de
compassion, mêlée à une folie indéniable.
« Oh ! Pouvoir être toi
aussi, comme je suis les autres... Mais tu ne veux pas, non, tu ne
veux... Pas. Pourquoi ? Douleur. Peur. Je suis ça. Je ressens ça. Elle
te veut en elle. Il n'est pas rien, il est tout. Il est l'Orphelin.
Mais... NON ! Mon ami, non. Je peux encore aider. Tant aider... »
J'étais terrifié. Je ne comprenais pas ce qu'il racontait. Jusqu'à ce
qu'il lève le couteau de cuisine, qu'il tenait toujours dans sa main
libre.
Et ne l'abatte sur mon avant-bras.
La douleur me traversa
tel un éclair. Je hurlai, tressaillis. Mais il ne s'arrêta pas. Il
continua, encore et encore. À la morsure du métal, s'ajoutait la
souffrance de ma jambe cassé. C'était trop dur, et la terreur, en plus
de la fatigue, eurent raison de moi.
Je m'évanouis.
Lorsque je me réveillai, j'étais allongé sur un lit d'hôpital, une jambe
dans le plâtre, un moignon à la place de mon avant-bras. L'école avait
envoyé les secours à notre recherche, et ils m'avaient trouvé, inconscient,
allongé sur ma plate-forme au fond de la crevasse. Il n'y avait
aucune trace de mon membre manquant, ou de Léo.
Léo... Je ne sais
pas si je dois le haïr ou lui être reconnaissant. Mais au fond, je
connais la réponse. C'était mon ami. Il ne m'avait pas abandonné, malgré
ma jambe cassée, pour trouver une issue. La douleur, et sûrement ce que
cette créature faisait subir à son esprit, avait dû le rendre fou. Il
avait voulu me libérer, et y était arrivé. J'aurais tant voulu faire de
même pour lui...
Désormais, je ne fais plus de sport. Je ne vais
plus en camping ou en randonnée. Je ne m'éloigne plus des autres en
pensant que c'est une bonne idée. Et, plus encore, je ne m'approche plus
jamais d'une quelconque montagne. Surtout pas du massif des Bauges.
Soyez prudents si vous vous y rendez. Quelque part, dans les crevasses,
erre l'Orphelin, une créature de cauchemar. Je suis persuadé qu'elle
est liée à la disparition des enfants de l'orphelinat, et à la mort du
personnel. Ce qui veut dire qu'elle peut sans doute sortir des
crevasses.
Si un jour vous entendez de longues plaintes enjôleuses, faites attention. Parmi elles se trouve la voix de mon ami Léo.