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dimanche 15 mars 2015

Mon frère (11/11)



Extrait du cahier #4 : «La guérison par la foi, part. III ».

Je crois que je me bats contre la dépression depuis longtemps maintenant.

Vous avez déjà fait un long trajet en bus sans avoir de destination précise ? N’importe quelle ville avec des bus est parfaite pour ça. Les sièges de bus vides la nuit sont les choses les plus tristes qui soient. C’était devenu une sorte de hobby pour moi de m’asseoir là et de regarder
passer le décor de la ville.

Il est devenu facile pour moi de me déconnecter complètement du monde et de ses problèmes. J’ai une compréhension parfaite de mes responsabilités, des choses que j’ai à faire, des attentes de ma famille et tout. Mais je les repousse au fin fond de mon esprit. C’est comme si j’étais dans le brouillard. Cet hiver là je me suis assise tôt le matin dans l’herbe mouillée devant chez moi juste en regardant le décor fixe.

Je suis allée chez F. dans cet état d’esprit.

La maison est belle dans le genre délabré. C’est hors des sentiers battus, dans une rue abandonnée, qui donne sur le 5ème district. Le portail en fer noir à l’entrée la fait ressembler à un manoir hanté comme on en trouve en Europe. Le garde a remarqué ma présence et m'a ouvert le portail.

Je ratais encore les cours. Plus tôt dans la semaine j’avais déjà prévenu mon chef que je démissionnerais à la fin du mois. J’étais juste une interne de toute façon. Je pourrais trouver du travail autre part si je le voulais. Il m’avait regardée d'un air sévère en me disant qu’il était déçu. Je ne pense pas que j’étais très bonne au travail pourtant.

Je marchais dans le parc sur le chemin qui mène à la porte d’entrée de F. quand j’ai senti un tremblement dans mes jambes et un goût sucré bizarre dans ma bouche. C’était une sorte d’anxiété.

Il a ouvert la porte au moment où j’allais frapper. Il avait l’air de ne pas avoir dormi.

On a parlé de tout et de rien pendant un petit moment et il jouait avec ses cheveux. Mais quand on s’est assis dans le salon, avec le lecteur de musique poussiéreux et les bibliothèques pleines de toiles d’araignées, il s’est lâché. Il a sangloté. Je ne l’avais jamais vu dans cette état là. Je ne savais pas du tout comment réagir pendant les premières minutes. Je me suis juste assise en sirotant le café qu’il m’avait apporté. J’ai regardé nerveusement autour de nous pour voir si son père arrivait, ou peut-être X., mais
à part nous la maison semblait vide. Je lui ai finalement demandé de se calmer mais il était abattu.

Il a enfin arrêté de pleurer et m’a expliqué ce qui s’était passé plus tôt ce matin. Il s’était réveillé et X. avait disparu avec la plupart de ses affaires, sauf quelques-uns de ses vêtements. Le lit où il avait dormi était renversé et faisait face au mur, comme si il avait été renversé par un vent puissant. F. dit qu’il avait entendu des bruits bizarres la nuit d’avant.

Il m’a ensuite amenée au patio. J’ai reculé de quelques pas, en essayant de réfléchir à tout ça. Quand il a ouvert la porte de la cuisine, une odeur puissante m’a frappée. C’était l'odeur de la décomposition.

Drogo, le chien de F., gisait au milieu du patio. Un pigeon essayait d’arracher son œil gauche.

J’ai instinctivement reculé et effrayé l’oiseau. Je m’étais
rapidement habituée à l’odeur. Drogo n’était pas mort depuis longtemps. J’ai observé son corps gris. Il n’y avait aucune marque visible. Je me suis tournée vers F. qui avait l’air mortifié.

Il a dit qu’il avait découvert le corps ce matin. Il n’avait pas eu le cœur de le bouger. Je lui ai demandé si quelque chose d’autre manquait. Il m’a dit que l’œuf avait disparu.

Je ne voulais pas croire à ce qu’il pensait.

Après le choc initial on est allés se promener dans la propriété et on a observé le portail, les murs, la porte de derrière. Aucun verrou n’avait été cassé et il n’y avait aucun signe d’effraction. Le père de F. avait un garde qui surveillait l’entrée jour et nuit. Ça semblait impossible que quelqu’un soit rentré sans que personne ne le remarque.

On a erré pendant une heure, cherchant une explication. Il m’a dit qu’il ne l’avait dit à personne à part moi. Il savait qu’il devrait le dire au reste du groupe, mais il voulait de l’aide sur quelque chose d’autre en attendant. Il voulait que je l’aide à incinérer le corps de Drogo.

La proposition semblait un peu morbide, et j’étais dégoutée à l’idée de toucher le corps. Mais F. avait l’air tellement abattu que je n’aurais pas pu dire non. Je savais que je n’irais pas en cours après ça ; j’étais déjà en train de rater mon année de toute façon. J’ai dit oui.

On a fait notre possible pour faire les choses respectueusement. Le corps était très lourd, alors on a dû utiliser le diable rouillé trouvé dans un coin du jardin. On a enfin mis le corps dans le fourneau, et F. a fermé la porte et allumé le feu.

Si F. avait vécu plus près de la ville, on aurait sûrement eu une douzaine de plaintes des voisins pour l’odeur et la fumée. C’était épais et noir, impénétrable. J’ai protégé mes yeux et couvert mon nez mais je ne pouvais détacher mes yeux du ciel, sur la colonne de fumée. F. restait silencieux à côté de moi. Ça a brûlé pendant une heure. On a pas dit grand chose.

Quand ça s'est terminé, F. m’a remerciée et m’a demandé si je voulais rester. Je me sentais bizarre à propos de tout ça. J’ai dit que je devais aller en cours et je suis partie. Il est resté sur le patio, là où il avait trouvé le corps de Drogo. J’ai fermé le portail derrière moi.

Mes habits sentaient la fumée. Puis ça m’a soudain frappé : X. avait disparu, quelqu’un était entré dans la maison de F. la nuit dernière et il était peut-être en danger. J’ai pensé à appeler F. et lui dire d’aller dormir à l'hôtel pendant quelque temps. Mais quand je suis rentrée chez moi, je me suis sentie mal et je suis tombée dans mon lit.

Je ne me souviens pas de mes rêves.

Je me suis réveillée à minuit, j’avais dormi 12 heures. La seule lumière dans ma chambre venait de mon téléphone. J’avais reçu une bonne vingtaine de messages de B., F., E., A. et N.
Ils disaient tous la même chose bien sûr. Le corps de X. avait été trouvé sur le rivage.


[FIN]




Court échange avec A. au port.

Le garçon appelé A. dans les cahiers a maintenant 31 ans. Je n’ai pas pu apprendre grand-chose de lui. Il était dans le même collège et lycée que mon frère, mais il a été viré en 1997 et a eu son diplôme en 1999 dans une école différente. Il a passé l’examen d’entrée d’une université et a étudié l’ingénierie industrielle. Apparemment il aurait remporté trois championnats de Valetudo à la suite, en 1998, 1999 et 2000. Il bosse maintenant en tant que superviseur dans une compagnie de transport maritime qui appartient à son père. Il ne s’est pas marié.

Ça n’a pas été très dur de le trouver, au port un matin d’été. Il ressemble beaucoup à l’adolescent qu’il a été, mais il a des cheveux plus courts et cet air fatigué qui vient avec le temps. J'ai remarqué une marque noire qui est une partie d’un tatouage plus grand en dessous de sa chemise.

Je me suis présenté à lui en temps que petit frère de B. et il m’a presque immédiatement reconnu. Il m’a pris dans ses bras et m’a demandé comment allaient ma famille et mes études. Puis A. s’est souvenu de mon frère et a regardé la mer pendant un instant, d’où un épais brouillard venait. J’ai dit que je voulais lui poser quelques questions sur un projet de famille que je faisais pour le cours d’arts plastiques. C’était une excuse bidon mais il m’a cru.

On s’est assis sur la terrasse d’un des nombreux cafés du port. A. a déserré sa cravate et a croisé les bras, s’adossant à sa chaise. Un groupe de mouettes festoyaient des poissons déchiquetés à quelques mètres de nous. Je me suis souvenu qu’il était un homme de parole pendant son adolescence, mais les années avaient l’air de l’avoir ramolli.


Tu as connu mon frère pendant presque toute sa vie, non ?
Oui... On est devenus amis en maternelle, et on est resté amis jusqu’à l’université. À partir de là on n'a plus pu se voir autant mais on y arrivait parfois.


 

Je sais que ça peut paraître bizarre, mais qu’est ce qui fait que vous vous entendiez si bien ?
On... on avait le même sens de l’humour... je pense. Nous étions dans un plus grand groupe, ce qui était mieux.
 

Quel plus grand groupe ?
Ben, tu te souviens probablement de nous quand on allait voir ton frère quand tu étais plus jeune. On était toujours avec T., F., E...
 

Je me souviens de tous ces gens.
T. et F. étaient aussi à l’université avec nous. Tous les quatre, on a continué de se voir après avoir eu nos diplômes. On a tous étudié quelque chose de différent bien sûr, alors on ne les a pas eus en même temps.
 

Tu as des nouvelles de T. et de F. ?
Je sais que T. est à New York. Après qu’elle ait laissé tombé le droit, ses parents l’ont envoyée dans une école de design, et je crois qu’elle s’est faite embaucher rapidement.
Je ne sais pas grand chose de F... En 2006 il est parti au Honduras pour y vivre et bosser dans le social un moment. Il me donnait des nouvelles tous les mois, de vraies lettres, par la poste. Puis il est allé en Afrique pour prendre des photos pour un magazine, du coup j'ai entendu parler de son père. J’ai eu une réunion de business avec lui il y a une semaine, d’ailleurs. Il possède la moitié de cet endroit après tout.
 

Et E. ?
E. est partie en Europe la dernière année de lycée... Personne n’a de nouvelles d’elle depuis. Je crois que T. a quelques mails mais c’est tout.
 

E. était la fille que F. aimait, non ?
[rires] Oui... Je ne peux pas croire que tu te souviennes de ça.
 

J’essaye de me souvenir d’une autre personne qui trainait avec vous.. Son nom commençait par un N ?
Oh... oui, c’était N. Il était à peu près pote avec nous les deux dernières années de lycée, mais je ne l’ai pas vu beaucoup puisque j’ai été viré.
 

Euuh, pourquoi tu as été viré déjà ?
[rires] Je me suis battu.
 

Et... Que fait N. maintenant ? Tu le sais ?
[raclement de gorge] Il est mort, en 2006, dans l'incendie du supermarché.
 

Je vois... il y avait d’autres gens avec vous ?
C’est à peu près tout... D. était avec nous parfois, tu te souviens probablement d’elle, une rouquine. Je ne pense pas que tu aies rencontré K.



Je crois que si...
Vraiment ? K. était très bizarre.. elle ne sortait pas beaucoup. Je crois que c’est vraiment tout.
 

Attends, K. c’est celle qui a failli faire exploser la chaufferie de l'école ? Ils parlaient  encore de ça quand j’étais au lycée.
[rires] Oui c’était elle. Je suis sûr qu’elle ne l’avait pas fait exprès.
 

Qu’est ce qu’ils font maintenant ?
Pas grand chose... D. est retournée vivre en Angleterre avec ses parents après ses études, et K. a en quelque sorte disparu... Même si je pense qu’elle vit encore ici.
 

Je me souviens aussi d’un autre mec... Il avait un look... spécial. Je ne me souviens plus très bien de son prénom...
Qui ? [Longue pause] Dis-moi la vérité, qu'est-ce que tu cherches à savoir ?
 

Je voulais juste confirmer les souvenirs que j’ai de mon frère et de ses amis... J’ai rêvé de ça dernièrement, comme des souvenirs d’enfant enfouis très loin.
[Pause] Je crois que ton frère était ami avec un mec de l’école qui a eu pas mal de soucis... Je crois qu’il est mort.
 

Tu te souviens de son nom ?
Pas vraiment.
 

Et ... que faisiez vous dans le groupe ?
Bah, des trucs d’ado...
 

Des magasins de musique ?
[Pause] Pas de magasins de musique, je pense pas, pourquoi ?
 

Juste comme ça, je pense que c’est tout. [CLIC]
 
[fin de l'interview]



 

Je n’ai pas grand chose à dire. A. était sur la défensive à la fin de l’interview. Je me demande s’il savait que j’avais trouvé les cahiers.

Peut-être que tout ça était de la fiction, et que A. était juste embarrassé que j’aie trouvé leur travail collectif...

Ou bien il ne voulait pas me dire qui était X. tout simplement.

À part K., il semblerait que A. soit le seul membre du groupe encore vivant en ville. Contacter quelqu’un d’autre serait difficile.





Et c'est la fin. Elle se termine un peu en queue de poisson... On va supposer que LB aura fait une mauvaise rencontre avant d'arriver au bout de ses recherches.

vendredi 13 mars 2015

Pourquoi les enfants pleurent à leur naissance ?

Essayez de vous rappeler vos souvenirs les plus anciens. Quel âge avez-vous dans ces souvenirs ? Quatre ans ? Cinq ?
La neuroscience cognitive du développement nous dit que nous ne formons pas de mémoire épisodique avant l'âge de trois ans. Soi-disant, les souvenirs d'avant cette époque sont à peine des fantômes – des erreurs dans le processus de formation de la mémoire du cerveau. Des rêveries ordinaires, confondues avec des faits. C'est ce que nous dit la recherche actuelle. Il est important que vous sachiez cela. Laissez-moi une chance ; je ne gaspillerais pas votre temps avec des préliminaires sans fin. Voici mon histoire :
Je suis un jeune diplômé, étudiant la linguistique. Mon travail est souvent associé avec le département des neurosciences, et je me suis fait plusieurs contacts là-bas. L'un de ces contacts est le sujet de notre histoire. Je l'appellerai DV.

DV est aussi un étudiant diplômé. Il étudie la mémoire. Il utilise une procédure appelée la stimulation magnétique transcrânienne. Cette procédure utilise les radiations magnétiques pour stimuler des parties ciblées du cerveau.

Imaginez une baguette magique que vous pouvez pointer sur un groupe de neurones, et leur dire : « Dansez. » Et ils dansent.
Deux mois plus tôt, DV m'a demandé de l'assister dans un projet qu'il développait. Il m'avait assisté dans le passé quand j'apprenais comment utiliser un EEG pour mes recherches. Je lui devais beaucoup. Je n'avais pas d'autre choix que de l'aider dans son travail. DV était ce que j'avais de plus proche d'un ami.

Je suis arrivé à son labo après les heures de service, comme il l'avait demandé. Il attendait à la porte. Il portait sa blouse. Elle était bien trop grande pour sa carrure, et les manches étaient trop longues. Il avait l'air tellement enfantin.

“Tu es prêt ?”
“Prêt à quoi ?” Il ne m'avait pas donné de détails sur son projet.
“J'ai juste besoin d'entraînement pour ajuster la machine. Je vise une partie du cerveau que personne n'a encore visée avec cet appareil.”

J'ai donné mon accord, sans hésitation. Il avait avec joie servi de sujet-modèle quand j'apprenais les EEG. Le milieu universitaire est construit sur les échanges de faveurs. De plus, sa machine ne perce même pas la peau.

Je me suis installé confortablement dans sa chaise d'examen. Elle avait des sangles de poignet en cuir, mais elles n'étaient jamais utilisées. J'étais en face d'une baie vitrée. Le labo était en hauteur, sur la colline du campus. La nuit surgissait au dessus des lumières orange de la ville. Quelques voitures roulaient sur l'autoroute.

“Essaye de te détendre,” a dit DV. Son souffle était mentholé, avec des relents de gin.
Il a allumé la baguette magique, et j'ai senti le bourdonnement familier de l'électricité sur mon cuir chevelu. Les vibrations ont convergé vers deux points juste derrière mes oreilles, un de chaque côté de ma tête. Les points ont commencé à brûler. Mes cheveux se sont hérissés.
“Comment tu te sens ?” a demandé DV. Il chuchotait, mais sa voix était pleine de tension. Je pense qu'il savait déjà comment j'allais répondre à sa question.

Avant que je puisse répondre, j'ai entendu des pleurs venant du fond du couloir. Quelqu'un pleurait dans la cage d'escalier. Quelqu'un hurlait comme un animal touché à la patte. J'ai entendu de la chair craquer. J'ai entendu des tendons sauter. J'ai entendu une voix qui butait sur des mots. Quelqu'un vomissait mon prénom dans la cage d'escalier.

“Je crois que j'ai besoin de faire une pause.” J'ai essayé de me tourner pour regarder DV, mais j'ai senti des mains maintenant ma tête en place. J'ai essayé de bouger mes mains, mais les sangles de poignets avaient été attachées.
“Depuis combien de temps je suis là ?” Personne ne m'a répondu.

Le grognement dans le hall devint de plus en plus fort. Quelqu'un cognait sur les portes. Elles étaient verrouillées. La porte du labo ne l'était pas.

“S'il te plaît, éteints ça,” j'ai dit. Le courant de la machine faisait comme des éclairs bouillonnants derrière mes yeux. La fenêtre s’agrandissait. Les voitures sur la route dérapaient, hors de contrôle. J'ai observé les phares plonger dans la rivière. J'ai observé les phares qui se percutaient les uns avec les autres. Les lumières de la ville s'éteignirent, une à une. L'obscurité du paysage était tellement dense, je pouvais plonger dedans. C'est ce que je fis.

J'étais dehors, dans le vide. Il y avait plus de distance devant moi que n'en procuraient les horizon de la Terre. Je fus seul, durant un précieux instant. Puis, les ténèbres furent brisées par un homme. Il était l'homme du couloir. Il était l'homme sans peau. Les muscles et les nerfs tout agités, les veines et les artères toutes giclantes. Je pouvais voir son cœur se flétrir dans sa poitrine quand il me regarda. Il n'était que boucherie, sans humanité. Il était trop près, je pouvais sentir la viande pourrissante sur ses os d'argent.
“Tu te souviens de moi ?”, a-t-il dit. Ses dents étaient avancées, comme un cheval de course. Sa silhouette était indistincte, comme disloquée dans le temps. Sa bouche ressemblait à des photo à exposition lente d'une carcasse en flamme.
J'ai répondu “Oui”, parce que je m'en souvenais.

Quand j'étais jeune - trop jeune pour former des souvenirs -, j'ai fait un rêve. Dans ce rêve, un homme marchait derrière moi et me disait des choses sur l'univers que je ne voulais pas savoir. Il était l'homme sans peau. Il était l'homme qui se tenait devant le vide. Il me suivait dans les salles de cinéma, dans les parcs urbains, dans les tunnels sifflants et les forêts hirsutes et les maisons d'enfance, juste pour me trouver blotti dans un coin de l'armoire de ma chambre. Il parlait peu, je n'ai pas de mot pour les choses qu'il a dites. Je me réveillais peu après, imprégné de sueur froide, mes lèvres brûlées par le vomi, les yeux douloureux de rouler dans leurs orbites. Mon esprit essayait de rejeter le souvenir. J'ai cherché dans tous les langages les mots que j'avais entendus cette nuit, mais aucune langue humaine n'avait jamais prononcé les choses que j'avais entendues.

Ici, dans le vide, ici, dans le labo, l'homme m'avait trouvé à nouveau. La machine avait fracturé mes défenses, et l'avait laissé entrer. Pour la seconde fois, il prononça ces mots, et pour la seconde fois, mon esprit refusa de les accueillir. À un certain point, qui sembla être une éternité après, DV enleva l'appareil de ma tête. Comme si je me réveillais subitement d'un rêve, j'ai repris conscience.
“Depuis combien de temps j'ai été branché ?” j'ai demandé.

“Moins d'une minute,” DV a répondu. Il avait perdu son timbre de monsieur je-sais-tout. Sa voix était faible, et il tremblait en parlant.
“Détache-moi,” ai-je dit. J'ai ensuite réalisé que mes poignets n'étaient pas entravés. DV était pétrifié dans le coin de la pièce.
Je me suis levé, et j'ai rassemblé mes affaires. Mes oreilles sonnaient, chacune d'un ton différent. Ils étaient discordants. Ils étaient les dernières notes d'une chanson que je n'avais pas entendue depuis vingt ans.

“Je ne reviens pas,” j'ai dit. “S'il te plaît, ne me contacte pas.” DV a acquiescé. Sa peau était aussi blanche que sa blouse de labo.
J'ai marché dix kilomètres jusqu'à chez moi. Je ne me faisais pas confiance au volant d'une voiture. La nuit était silencieuse tandis que je marchais. Même les criquets se taisaient pour moi.

Quand je suis rentré, j'ai vomi dans le lavabo de ma salle de bain. J'ai regardé mon petit-déjeuner, déjeuner et dîner tourner autour de la canalisation giclante. J'ai regardé dans le miroir. Ma chemise était mouillée de sang, sauf des marques de côtes sur le devant. Le sang était toujours tiède au toucher. Mes poches étaient remplies de cartilages. Mes chaussettes étaient trempées de placenta.
J'ai jeté mes vêtements dans la poubelle cette nuit-là. DV et moi ne nous parlons plus. Je ne le vois pas dans le campus. Je fais régulièrement mes travaux scolaires. Je paye mon loyer à temps. Je m'endors grâce à des talk-show les nuits de semaine, et grâce au whisky les week-ends.

Je ne fais pas beaucoup de rêves, ces derniers jours. Je ne pense pas spécialement à mon enfance. Quelque part, dans les alcôves inexplorées de souvenirs inaccessibles, il y a des mots qui ne devraient pas être entendus. Un homme sans peau a choisi de me dire ces mots, et j'ai choisi -deux fois maintenant- de ne pas me les remémorer.


Au début de ce texte, je vous ai demandé de rappeler à votre mémoire votre premier souvenir. J'espère que c'était quand vous aviez quatre ou cinq ans. J'espère que c'était simplement un souvenir de votre première blessure, ou quelque chose du genre. J'espère tout cela, parce que quelque part dans votre cerveau, il y a un souvenir de quelque chose que votre cerveau développé a choisi de ne pas retenir. J'espère tout cela, parce que l'horreur infinie de ces mots oubliés est trop grande pour que l'esprit humain la comprenne. J'espère que vos rêves sont sereins, et que vos cauchemars vous laissent heureux d'être réveillé.

Surtout, j'espère que cette histoire vous empêchera d'explorer ces damnées voûtes sans bornes de votre esprit. Quand nous naissons, nous n'avons aucune défense contre le monde, physiquement ou mentalement. Peut être que cela nous prend quelques années pour construire ces défenses. Peut être que les choses que nous avons vu avant devraient mieux être oubliées.




 Traduction : BloodyTree

Texte original

mardi 10 mars 2015

Mon frère (10/11)

Entrée 1
Entrée 2
Entrée 3
Entrée 4 
Entrée 5
Entrée 6
Entrée 7
Entrée 8
Entrée 9
Entrée 11

Texte original sur creepypasta.org


Entrées originales sur The Books of Sand :
Excerpt from Notebook 1 : "Warning, goodbye"
Excerpt from Notebook 1 : "Origin/To remember"
Excerpt from Notebook 5 : "Dog killer"


Je l’ai trouvé.



J’ai cherché le dessin après avoir lu la dernière entrée. J’ai commencé à me demander si l’image pouvait être quelque part. J’ai regardé encore dans le trou en dessous des planches dans la chambre de mon frère, là où j’avais trouvé les cahiers. Il était caché dans un coin. J’ai trouvé autre chose aussi, que je n’avais pas vu la première fois. Je m’excuse pour la mauvaise qualité, ça a
manifestement été plié plein de fois et j’ai dû retirer pas mal de poussière pour pouvoir le scanner proprement.

J’ai relu quelques entrées après avoir vu cette image.


Extrait du cahier #4 : « Attention, au revoir ».

  1. Les meurtres n’étaient pas justifiés. L’intention était pourtant bonne. Il est hors de contrôle. La maison de F. empeste ça. ÇA. L’odeur de la mort.
  2. Le magasin de jour n’est pas sûr. Ne t'associe pas avec la fille. Si tu le fais, alors ne le fais pas seul.
  3. NP a tes numéros. Je croyais que vous leur aviez donné de fausses informations. Pourquoi ne l’as tu pas fait ? Il ont appelé chez moi toute la journée. Pourquoi vous leur avez donné mon numéro ? Qu’est ce que vous leur avez donné d’autre ?
  4. J’ai rêvé d’un homme bloqué dans une pièce au deuxième étage, avec une famille qui vivait en dessous, coincé dans son corps, dans une baignoire pleine de glace. J’ai rêvé de N. très souvent depuis qu’il nous a quittés. Je sais que c’est dur à entendre.
  5. E. m’a parlé en ligne. Elle veut que j’écoute des musiques qu’elle a faites.
  6. L’enterrement de N. est dans le cimetière ____, rue ___, le 21 de ce mois, à 7h00. Tu seras là.
  7. Je ne savais pas pour les statues de D. à l’époque. Je l’ai déduit grâce à ce qui est arrivé avec F.
Je n’ajouterai plus rien aux cahiers. Désolé.
K


C’est une des seules entrées signée dans les cahiers. Il n’y en a aucune autre signée par K avant ou après celle-là.


Extrait du cahier 1 : « Genèse / À se rappeler ».


A. m’a raconté une histoire l’autre jour. Je sais pas si il plaisantait ou pas.

Quand A. avait douze ans et que ses parents l’emmenaient voir un psychologue après le foot, il se rappelait voir une femme tous les jours. Le psy avait son cabinet au troisième étage d'un immeuble. À la fin de la séance A. prenait l’ascenseur jusqu’en bas et attendait à l’entrée que ses parents le récupèrent. Ils lui demandaient comment ça s’était passé et il leur répondait par un simple « bien ».

À côté de ce building il y avait un petit magasin, il vendait des robes d’été et des chaussures pour femme. Quand A. attendait ses parents, la propriétaire revenait de son déjeuner pour rouvrir le magasin. C’était une femme de 45 ans, qui portait des habits colorés avec des motifs dépareillés. Avant de rouvrir elle fumait une cigarette d’un air exaspéré devant le magasin. Parfois elle jetait un regard furtif à A. Il se disait qu’elle devait savoir qu’il allait chez le psychologue. Elle avait dû voir beaucoup de garçons comme lui attendre à ce même endroit que les parents arrivent.

La vitrine du magasin était composée de mannequins ; auxquels il manquait parfois un bras ou des bouts de visage, dans des tenues démodées même pour l’époque. A. les regardait parce qu’il n’avait rien d’autre à faire, et aussi parce que la dame le rendait nerveux. Parfois elle se mettait juste à côté de lui pour fumer. Mais elle rentrait toujours dans son magasin avant que ses parents arrivent. Elle était ridée et portait énormément de maquillage, et elle regardait toujours dans la rue, comme si elle s’attendait à assister à des choses graves.

C’est là que A. a commencé à se rendre compte après tant de rencontres silencieuses, que les vêtements que portaient la fille ressemblaient beaucoup à ceux qu’elle vendait dans son magasin. C’était comme une pub pour elle-même. Mais ce qui intriguait A., c’est que lorsqu’elle portait un modèle de robe en particulier, cette même robe disparaissait de la vitrine. C’était comme si elle prenait une robe d’un mannequin chaque soir et qu’elle le portait le lendemain, puis une autre. A. s’est dit que personne d’autre ne devait travailler dans le magasin. Il n’a jamais vu personne entrer ou sortir du magasin. Il la regardait un peu confusément et n’a jamais parlé d’elle à ses parents.

Des mois après que ça ait commencé, le rendez-vous de A. avait été déplacé en fin d’après-midi. Un jour, il a pris l’ascenseur et a attendu devant la porte. Il est devenu impatient et a frappé à la porte, même si il pouvait entendre parler, et probablement sangloter de l’intérieur. Il a reconnu la voix du psychologue qui lui disait d’attendre un moment. Alors il s’est assis par terre, contre le mur. Quelques minutes se sont passées avec des intervalles de silence et de sanglots. Il a finalement entendu des pas dans sa direction et la porte s’est ouverte brutalement. La femme du magasin en est sortie.

Elle a essuyé ses yeux avec un mouchoir brodé et est restée immobile à le regarder un moment, évidemment surprise de le voir là, comme si il l'avait surprise en flagrant délit de péché. Son visage s’est transformé en celui qu’elle avait d’habitude : anxieux, désespéré. Elle est ensuite partie et la psy a invité A. à rentrer dans son cabinet.

Les derniers jours, lorsque les parents de A. se sont rendus compte qu’il n’était plus nécessaire de payer les consultations (ils s’étaient assez plaint sur le prix qu’elle coûtaient), A. était triste de voir que le magasin avait fermé et qu’il était vide.

J’ai demandé à A. d’écrire cette histoire lui-même, mais il a refusé.


 

Extrait du cahier #5 : « Le tueur de chiens ».

C'est pas nouveau que le journal télévisé du matin aime le sensationnalisme. Tu te souviens probablement du conducteur de taxi qui prenait des filles et qui les poignardait avec un tournevis. Un tournevis. Ils l’ont appelé le « psychopathe au tournevis » parce qu’ils ne sont pas très créatifs dans le coin. Le tueur de chiens était de ce genre-là. C’était dans les années 90. T. sait probablement l’année exacte.

Vers cette époque là, les chiens du 2ème district ont commencé à tomber comme des mouches. Ils étaient étranglés pour la plupart, même si plus tard le tueur de chiens s'est mis à développer un goût pour le gore et leur défonçait le crâne. Quelques-uns avaient aussi été empoisonnés, mais les voisins cruels empoisonnent souvent les chiens quand ils aboient tout le temps ou trop fort, alors c’est pas comme si tous les meurtres pouvaient lui être attribués.

L’histoire du tueur de chiens a attiré l’attention des médias quand ça a commencé à toucher le voisinage. Les animaux de compagnie des familles commençaient à mourir de la même façon dans certains secteurs de la ville. Toutes races et tailles confondues, et souvent plusieurs victimes à la fois. Il n’y avait aucune motivation particulière derrière ces actes affreux. On s’est dit que tous les chiens qui étaient morts en ce temps là avaient été tués aussi, mais les chiens meurent tout le temps, alors ça reste une hypothèse. Ce qui effrayait les gens était que comme les victimes étaient choisies sans logique apparente, il était juste probablement fou (ou il détestait vraiment les chiens) ; et comme beaucoup de ces meurtres impliquaient des effractions au moins jusque dans le jardin des maisons, on pouvait facilement s'imaginer que le Tueur de chiens pourrait tuer des personnes. Le fait qu’il ne s'embêtait pas à voler chez les gens chez qui il s'introduisait effrayait encore plus les gens, parce que ce n’était pas rationnel. Je me souviens que mes parents avaient mis un système d’alarme à la maison pour la première fois. Ils avaient aussi bougé le landau de mon frère pour qu’il dorme avec eux pendant un temps. J’étais encore en primaire, alors je ne savais pas encore quoi faire si je tombais nez-à-nez avec un fou, mais avec un bébé c’est différent je suppose. Je ne suis pas rancunier de toute manière.

Le tueur de chiens a frappé pendant environ 5 mois, et était toujours dans les journaux, même si il ne faisait pas les gros titres. Il était un peu comme une énigme, un puzzle dans l’esprit de chacun. Beaucoup de gens dormaient avec leur chien dans la maison avec eux. Plus encore se sont débarrassés de leur chien pour que le Tueur de chien n’ait aucune raison de rentrer chez eux. Descendre dans les rues voulait dire voir beaucoup de chiens errants, quelques-uns avec des colliers, abandonnés par leur propriétaires, quémandant pour de la nourriture.

Pendant sa période d’activité, beaucoup de gens se sont dits être le tueur de chiens. Mais quand les meurtres continuaient c’était dur à croire. Il y avait un certain jeune homme qui était apparu dans beaucoup de journaux et de talk shows après avoir supposément fourni la preuve de sa culpabilité, mais ça avait été démenti. Je ne suis pas sûr de pourquoi tant de gens voulaient se faire passer pour lui, certainement pour la notoriété.

J’ai dit que T. connaissait certainement l’année exacte des meurtres parce que ça avait commencé dans son quartier. En fait, le chien de ses voisins avait été une des premières victimes si je me souviens bien. Nous n’avions même pas de chien, alors mes parents étaient juste parano avec leur alarme et tout, comme d’habitude.

À un moment, une personne qui avait retrouvé son chien décapité un matin avait prétendu apercevoir le tueur de chiens alors qu'il sortait de son jardin. C’était une très vieille dame dont le chien était le seul compagnon. Son histoire était devenue populaire dans les médias. Elle était aussi très superstitieuse. Elle disait que le tueur de chiens n’était pas un homme mais un démon. Elle disait que c’était une ombre avec des yeux rouges qui s’évanouissait quand tu la voyais. La plupart des gens ont pris ça comme des élucubrations d’une vieille dame, mais une bonne partie des gens dans ce pays sont très superstitieux également alors les autres l’ont prise au sérieux.

Puis, les pubs de nuit ont commencé.

Je ne l’ai vue qu’une fois moi-même. Elles passaient très tard la nuit. J’étais resté
une fois jusque genre 2h du matin, à regarder des rediffusions de X-men, quand soudain la TV a changé et une image granuleuse est apparue. Elle durait à tout casser 30 secondes. C’était en ralenti, de mauvaise qualité. On voyait des chiens étendus par terre, probablement morts. Je ne sais pas si c’était une vidéo prise des news ou filmée par un curieux, mais les chiens étaient apparemment des victimes du tueur. La « pub » était troublante en elle-même, mais le plus bizarre était la musique de fond. C’était une sorte de chant rituel, de ce que je me souviens. Le genre de truc qu’on entendrait chanter dans une manif, mais dans un ton bizarre. En même temps que ces plans sur des chiens morts. Puis, à la fin, imposé en lettres blanches : « ARRÊTEZ S’IL VOUS PLAÎT ». Puis la pub se finissait dans un fondu au noir, qui était instantanément remplacé par la suite du programme. C’était déroutant. 

Quand l’existence de ces pubs s’est fait connaître du grand public, il est devenu clair qu’elles étaient sur toutes les chaines, interrompant les dessins animés, les opéras et la pornographie sans discrimination, entre 2 et 5h du matin. Et plus intrigant encore, elles n’étaient pas diffusées par les chaines. Ce n’était pas des pubs officielles ; quelqu’un piratait le signal de ces chaines la nuit pour diffuser cette pub. Personne n’a jamais su qui c’était, et ça s’est arrêté quelques semaines après.

Le tueur de chiens aussi. À l’époque les gens s’étaient lassés d’entendre parler de lui aussi, mais les meurtres tendaient à s’arrêter. Dans toutes les grandes villes les chiens meurent dans les rues tous les jours, mais aucun ne portait la marque du tueur ou ne correspondait à son modus operandi. Alors on s’est dit qu’il était sûrement redevenu un psychopathe normal, ou était retourné dans les profondeurs de l’enfer (pour ceux qui croyaient en l’histoire de la vieille dame).

L’identité du tueur de chiens, tout comme celle de l'auteur de la pub, sont inconnues à ce jour, du moins de ce que je sais. (Des amis à moi ont probablement leur théorie de toute manière). Le mec qui mettait des vidéos de vieilles pubs populaires sud-américaines avait une de ses pubs, mais d’après A., elle a été enlevée. Juste une autre histoire étrange de notre ville.

[ FIN ]


C’est clair que cette histoire a été écrite par mon frère. Le bébé mentionné, c’était moi. Je me souviens à peine du tueur de chiens. On n'en parle plus vraiment aujourd’hui. Je n’ai jamais su pour les diffusions pirates. J’ai demandé à mes parents mais ils ne se souviennent pas, alors c’était peut-être une fiction inventée par mon frère pour épicer l’histoire. J’ai regardé sur YouTube mais je n’ai eu aucun résultat. (Même s’il y a beaucoup de vidéos de gens qui battent des chiens malheureusement, mais rien de ce mon frère a décrit ici).



dimanche 8 mars 2015

Une petite escapade

Si vous êtes là, c'est surement que vous aimez  tout ce qui touche à l'étrange, à l'inexplicable. Alors juste pour vous, je suis prête à raconter une petite anecdote:


C'était il y a 3 mois environ, en juillet donc. J'étais avec Marina, ma meilleure amie. Comme d'habitude on n'avait rien d'intéressant à faire, alors on marchait en parlant, on "errait sans but", comme on s'amusait à dire. Un moment pourtant, on a eu une petite idée sympa:  En remontant la route qui menait à l'église, on est passées devant une maison abandonnée. Vous savez la vieille maison de la commune que vous êtes tellement habitué à croiser que vous n'y prêtez même plus attention. Celle-là même.  À vrai dire je connaissais un peu les lieux, en fait j'étais déjà allée une fois dans le jardin, pour faire un peu le tour. Mais aucune de nous deux n'était jamais vraiment entré à l'intérieur.

Alors forcément, une bonne dose d'ennui, une petite envie de découverte, et voilà, 30 secondes plus tard, on était entrées dans la propriété. Oh, ce n'était pas compliqué, une simple grille de fer barrait  l'entrée, ne prenant même pas toute la largeur du passage. Quant aux voisins, il y avait bien des maisons de l'autre côté de la rue, mais personne ne semblait nous prêter attention.

Le passage pour entrer  se trouvait au fond de la propriété, cachée par une abondante végétation. Une petite pancarte "Danger, entrée interdite" nous y accueillait. Il en fallait plus pour nous décourager!  En fait ce sont plus les tags qui nous ont effrayées. Enfin pas les tags en eux-mêmes, mais l'idée qu'on puisse tomber sur leurs auteur d'un moment à l'autre. Mon amie ne croyait pas du tout aux esprits et autres phénomènes paranormaux, moi un peu plus, mais pas de quoi en faire toute une histoire. Par contre, c'était l'endroit idéal pour tomber sur une bande de squatteurs, ou d'alcooliques agressifs. Bah oui, à 16 ans, on s'invente facilement des tas de choses improbables. En deux temps trois mouvements votre imagination vous fait atterrir dans un vieux sous-sol crasseux, enfermé, ligoté à un poteau ou je ne sais quoi!
Mais bref, oui forcément, on est quand même entrées.

L'intérieur était banal, enfin, pour une maison abandonnée. Des ruines, un plancher écroulé, des tas de gravats, de la poussière partout... Franchement ça n'avait rien de palpitant, surtout que le toit largement effondré laissait passer pas mal de lumière. Pleines de confiance, on a d'abord traversé la première pièce, en faisant nos malignes à sauter de planche en planche, hop! Une latte bancale, hop! Un trou énorme, hop! Un clou évité de justesse.

Ok, on ne recherchait pas des sensations très fortes en explorant ce bâtiment, on était même pas venues de nuit... mais là c'était carrément inintéressant. Mais bon de toute façon on avait du temps à perdre, alors on est passées dans la deuxième pièce. Toute semblable si ce n'est que la luminosité était un peu moins forte.

Il nous restait donc une dernière pièce à voir (on a laissé tomber l'étage, carrément inaccessible). C'est en arrivant sur le pas de la porte qu'un petit sentiment d'inquiétude a commencé à nous titiller. Cette partie était plongée dans le noir complet, d'ailleurs j'avais bien vite allumé la "lampe torche" de mon téléphone. Une lourde porte en bois, un évier à demi écroulé et surtout ... une volée de marches qui s'enfonçait dans l'obscurité, au fond de la pièce. On s'est regardées avec mon amie, ahah, notre courage était bien superficiel. Tous nos souvenirs de films d'horreur, de livres, d'histoires qu'on avait pu voir/lire/entendre sont remontés d'un seul coup. Seule, j'aurais aussitôt fait demi-tour, mais on était deux, et c'est agrippées l'une à l'autre qu'on a descendu les deux premières marches...

Un bruit! C'est à ce moment là que nous avons entendu un bruit. Mon dieu! Un bruit léger, furtif, mais qui a suffit à nous figer sur place. La peur est montée en flèche, quelle bande de poules mouillées! Ce n'était surement qu'un caillou qui roulait, quelque chose dans le genre, mais dans ce genre de situation le moindre élément vous fait devenir parano, la moindre émotion est amplifiée. Tout ça pour dire qu'on a réussi à nous calmer, pour descendre jusqu'en bas.
Rien, encore une fois il n'y avait rien. À droite, une cave avec des débris de bouteilles, comme le reste quoi. À gauche, le trou qu'on voyait quand on marchait sur le parquet écroulé au-dessus. Bref, pas grand chose, mais c'était pas pour ça qu'on avait envie de rester plus longtemps. La visite était terminée, en tout cas on en avait eu assez. Rattrapées par toutes les angoissantes émotions qui nous avaient envahies peu à peu, on est bien vite sorties, heureuses de retrouver le cadre rassurant de la rue.
 

On avait eu notre petite dose d'adrénaline, et  on en était encore toutes chamboulées le soir, sur Skype, au moment de faire le "débriefe" de notre journée.
Ce moment d'ailleurs où mon portable a vibré. Numéro inconnu? Tiens, de la pub? Non, un fichier vidéo. Après l'avoir ouvert, je suis restée figée 5 bonnes minutes devant la caméra, jusqu'à ce que Marina me montre le même message, reçu sur son téléphone:



La vidéo envoyée était celle-ci:




C'est quoi ce bordel?! Eh bien c'est nous, pas de doute, les mêmes geste, les mêmes habits, on n'est pas tarées, on sait encore se reconnaître! Il y avait quelqu'un, quelque chose! Pourtant on avait croisé personne, c'est sûr, il n'y avait aucune caméra, aucun objet suspect, rien, vraiment rien! Une caméra cachée? Non, non, non, la vidéo est quand même courte, et surtout, on nous l'a envoyée! Une blague peut-être? Mais c'était pas du tout prévu qu'on aille là-bas ce jour là! Une blague de Marina? Impossible, elle était (elle est toujours) aussi effrayée que moi. Je ne sais pas!


Aujourd'hui encore on n'ose pas en parler, et on évite soigneusement la rue qui remonte vers l'église.


jeudi 5 mars 2015

Les rats quittent le navire (#4 - Zamia : retours et hypothèses)

Il s'agit de la suite d'une creepypasta dont la publication a commencé en décembre, les premières publications sont disponibles via ces liens :
Post#1
Posts#2-3

 
lrqln.tumblr.com/ - Le 23/2/2015, 19:19
#4

Je me dois de faire un retour sur Zamia ainsi que sur les vidéos postées sur sa chaîne (la plupart après notre dernière conversation) et dont je n'ai pas encore parlé, simplement parce qu'elles ne nous apprenaient rien de bien solide. Mais elles commencent à s'accumuler et il faut que je partage l'idée que je m'en fais, aussi vague qu'elle puisse être.


acculé
Celle-ci précède “L'ouverture” (partagée plus haut dans ce blog) et remonte à novembre. La vidéo n'est pas claire ; Zamia poursuit quelqu'un dans une ruelle (du moins je le suppose car je n'ai vu personne), se retrouve face à cette petite idole dont j'ignore la signification, et se retourne comme si la personne s'était glissée derrière lui et qu'il venait de s'en rendre compte. La première idée que j'ai eue est qu'il ne poursuivait rien de réel. Qu'il avait eu une hallucination ou quelque chose comme ça. Mais on entend clairement des pas qui s'éloignent à la fin, alors que lui est immobile. Je suppose que la caméra n'a pas pu capter la silhouette de l'homme dans cette lumière trop faible. Une première altercation directe?




BB1214

Datée de décembre. Celle-ci est à mettre en rapport avec un court blog, assez semblable au mien, reblogué plus haut, dont Loup_bleu m'a donné le lien (il l'a lui-même obtenu de quelqu'un d'autre). Le "Dossier d'Iconographie" comporte un seul post, constitué d'une dizaine de photos de paysages annotées en bas à droite de codes à 2 lettres et 4 chiffres comme "LY0113". J'avais déjà eu l'occasion d'en voir certaines (sans leurs annotations). Le titre de cette vidéo reprend la même nomenclature, qu'on connaissait déjà par la "Collection de Faits et Rapports de faits" transmise par Column (voyez ici pour mémoire).
Nous sommes tous d'accord pour dire que les lettres représentent une ville (LY=Lyon ?) et les 4 chiffres une date (0113=janv. 2013).
Ainsi BB1214=Bourg-en-Bresse/Bobigny/autre ville ? - déc. 2014. On peut s'inquiéter qu'Arthur (autant l'appeler par son prénom) utilise des codes qui, il me semble, sont propres à nos ennemis, mais le contenu de la vidéo n'est pas plus rassurant.
Je ne sais pas d'où vient le frottement métallique qu'on entend avant que la lumière s'allume ni quel instrument peut le produire, mais il me semble bien qu'il se rapproche. À la fin, la main d'Arthur (?) emballée d'une manière ridicule, l'est par les bandes rayées qui, de ce que j'ai vu, font partie de l'imagerie favorite des fidèles de l'Alpha.
Il y avait quelqu'un chez lui alors - ou peu importe l'endroit où il était à ce moment. Ça me semble assez clair.




"Quelques regrets" et "Passage de relais"

Les deux ont été uploadées à peu d'intervalle vers la fin janvier. Pour des raisons évidentes, je pense pouvoir dire que la première a été tournée immédiatement après la deuxième. Les deux vidéos présentent des mutilations légères qu'Arthur s'inflige à la main droite. Dans "Passage de relais", la scène implique le crâne d'un chien que de toute évidence il cherche à souiller de son propre sang. Cette "icône", je la reconnais. Les taches déjà présentes dessus sont les mêmes que celles sur l'objet trouvé dans "piste2". Il avait pourtant dit qu'il s'en était débarrassé. Du moins je l'avais interprété comme ça.
Qu'en conclure ? Ces types réalisent ce rituel, avec l'icône et la végétation ambiante, et ils espèrent lier les deux en utilisant du sang humain et donner ainsi momentanément une forme physique à la chose qu'ils vénèrent. Non, je ne crois pas que ça marche. Mais Arthur semble si convaincu du contraire qu'il en vient à utiliser son propre sang -en quantités dérisoires. Et il pense pouvoir retourner la chose contre eux ?






LY0215

La dernière vidéo uploadée sur le compte "Zamia". Je ne vais pas retranscrire tout le discours, qui est sans intérêt et plutôt incohérent. Noter quand même le fait qu'il lit un texte, et que peu de phrases semblent dites spontanément. C'est plutôt le fait même qu'il le fasse avec détachement qui est surprenant par rapport à certains détails, je vous laisse juger par vous-mêmes.



Je sais pas ce qu'il a fait dans ces bois. J'ose même pas l'imaginer. Avant ça je m'inquiétais pour lui tous les jours et je regrettais de l'avoir perdu de vue... aujourd'hui, je m'en félicite. Ce garçon n'a jamais fait preuve d'aucune prudence, et maintenant il se croit capable de défier l'Alpha sur son propre terrain. Je crois qu'on l'a définitivement perdu. Il n'en retirera que quelques cicatrices, et très certainement une traque accrue.


Je dois vous avouer quelque chose. Je ne suis pas revenu sur ces vidéos par hasard. L'autre jour, en revenant sur mon ancien compte Skype histoire de voir si je n'avais rien raté, j'ai vu qu'il m'avait laissé un message. C'était un numéro de téléphone. Ça avait une vingtaine de jours.
Je lui ai envoyé un texto en lui demandant si tout allait bien, et il m'a répondu presque immédiatement, comme s'il n'avait attendu que ça pendant tout ce temps. Il voulait qu'on se rencontre, il avait des choses importantes à me dire en face. J'ai prétexté que j'étais très pris et que je ne pouvais pas annoncer de créneau précis. Il m'a répondu qu'il serait patient.

J'ai donc jeté un oeil à ses dernières productions, histoire de bien considérer la question. 

Ma conclusion sur tout ça ? Aller à la rencontre d'Arthur présente un danger certain, et je ne suis pas prêt à prendre ce risque. Possible meurtrier, tendance errante, violences infligées sur lui-même - et ça ne m'étonnerait pas qu'il ait fini par en faire sur d'autres... Cet homme n'est décidément plus très fréquentable.

Est-ce qu'il l'a jamais été d'ailleurs ? Je me le demande.



Partie 5 (résumé des parties précédentes)

mardi 3 mars 2015

Mon frère (9/11)



Extrait du cahier #4 : « La guérison par la foi ; Part. I »

Notre université a interdit de fumer sur le campus récemment, ce qui a surpris la plupart des gens. Je pense que peu de monde savait que le tabagisme passif était dangereux, mais jusqu'à récemment, la plupart des campus autorisait leurs étudiants à fumer. Maintenant, à certains moments de la journée vers midi et dans la matinée, il y a une masse d’étudiants qui se réunissent pour aller fumer dehors. B. fait partie de ce groupe bien sûr, il a essayé d’arrêter un nombre incalculable de fois sans succès. F. et A. l’accompagnent par solidarité, ou parfois pour s'en griller une aussi.

Ce mouvement de masse des étudiants qui rentrent et sortent s’est fait remarquer et des gens en profitent pour faire passer des prospectus pour plein de choses : cours du soir, offres de boulots d’été, préservatifs gratuits, et bien sûr les Nouveaux Patriciens.

Dire que les Nouveaux Patriciens est une secte serait exagéré, mais personne n’est sûr de ce que c’est. Le local est à une vingtaine de minutes du campus en voiture et ses brochures mettent en scène des concepts vagues de découverte de soi et d’exploration philosophique. Pour nous, la partie la plus intéressante était que les flyers étaient distribués par un petit groupe d'allumées, shootées à la caféine, des femmes d'âge moyen qui déblatéraient des slogans et qui posaient à haute voix des questions rhétoriques (« tu ne veux pas connaitre le sens de la vie ? »), et les garçons en avait déduit que les Nouveaux Patriciens étaient une sorte de rassemblement New Age tendance club de lecture ; un club ouvert par des femmes au foyer.

On avait pas grand chose à faire tous ensemble dans le groupe à l’époque. Depuis le fiasco avec la fille du magasin de musique, la Merde Bizarre n’avait pas croisé notre chemin. Alors B., F., et A. avaient décidé d’enquêter là dessus, pour le fun. L’histoire qui suit est un compte-rendu de ce qui s’est passé vu par A., qui, comme vous le savez, est un homme de parole.

 

Sur la route du Kenny’s (un petit snack à deux pâtés de maison de l’université) un Jeudi après midi. F. avait appris un petit nombre de pamphlets sur les Nouveaux Patriciens de différentes femmes qui lui tendaient les prospectus. Le thème récurrent de leur propagande était « philosopher », un terme gênant qui réfère  à la fois à la découverte de soi et à la socialisation plus qu’une vraie discussion sur la philosophie elle-même. Il y avait aussi une pub pour une réunion pour les nouveaux membres Samedi à 3h. Apparemment B. et A. ont grommelé sur ce point, disant que ce serait un séminaire ennuyeux sur l’importance des buts dans la vie avec des phrases pseudo-spirituelles et des textes accrocheurs, alors ils étaient hésitants sur le fait de gâcher un précieux samedi après-midi. Mais F. était impossible à dissuader et ils s'y sont rendus.

Je fais de la paperasse et des tâches subalternes dans un cabinet d’avocats plutôt prestigieux, et ils me payent une misère pour ça. Je fais principalement ça pour avoir de l’expérience une fois que j’aurai mon diplôme. Le truc est que sur la route du travail je suis passé devant le local des Nouveaux Patriciens plusieurs fois. Il est plutôt discret. Blanc comme une coquille d’œuf, un immeuble de trois étages caché par des immeubles plus petits à côté, avec une petite entrée et pas plus de cinq-six voitures garées devant. Encore une fois, si c’était une sorte de culte je m’attendais à quelque chose comme ça, de pas très voyant. Apparemment les trois gars sont arrivés 15 minutes en avance, F. avait garé la voiture de son père un pâté de maison plus loin. Cet endroit était plutôt vivant cet après-midi là. Lorsqu’ils allaient rentrer ils ont été accueillis par des personnes assez âgées qui portaient « invariablement des chandails, des chemises blanches avec des boutons fermés ou des tee-shirts de sport ». C’est comme ça qu’A. m’a décrit ça. Je m’en souviens parce que j’avais trouvé ça hilarant, comme A. n’est pas le genre à donner son avis sur la mode.

Les mecs ont été conduits dans le bâtiment principal avec une trentaine de personnes, la plupart étaient plus vieux. Apparemment ils ont eu le droit à des regards curieux parce qu’ils étaient étudiants. À leur grande surprise, la porte d’entrée donnait sur un spacieux patio entouré de fins murs de briques. L’endroit semblait plus grand que de l’extérieur, et A. a dit qu’il avait entendu parler d’une cave dans les discussions. Ils ont été regroupés au centre du patio devant une estrade. Il y avait des petits stands sur les côtés où les membres attendaient derrière des comptoirs ; un d’entre eux avait une machine à café et les autres donnaient plus d’informations avec des flyers. Il y avait aussi des marchandises ; apparemment F. a acheté un tee-shirt, ça lui ressemble bien.

L’attente ressemblait à l’attente avant un concert, et les trois se sont mis à l’ombre. Les membres parlaient entre eux ; A. a dit qu’il devait y avoir trois cent personnes qui encadraient l’évènement, ce qui parait bizarre.

Le temps que quelqu’un monte sur le podium, l’après midi s’était refroidi et les gars se sont joint à la foule. Beaucoup d’entre eux portaient maintenant un tee-shirt des Nouveaux Patriciens. F. a mis le sien aussi. A. a remarqué quelque chose de bizarre dès qu’il l’a mis. Les autres membres ont eu l’air de soudainement reconnaitre son existence, comme s’il était un fantôme juste avant. Une vieille femme a placé sa main sur son épaule en signe de support. Il a échangé des conversations amicales avec beaucoup des membres les plus jeunes, qui devaient avoir une trentaine d’années d’après A. Les deux autres [A. & B.] sont restés en retrait, en regardant de loin avec une fascination morbide.

L’homme qui était monté sur le podium avait un air royal. Une tête pleine de cheveux grisonnants et une moustache bien taillée. Il portait un blazer marron et exhibait une poitrine parfaite. B. a dit qu’il avait déjà vu ce mec dans les journaux : apparemment il était ministre de l’agriculture. Pour des étudiants en université, on doit admettre qu’on était pas les plus au courant de la politique.

La partie suivante de l’histoire ne m’a pas été raconté par A. parce qu’il a dit que c’était "ennuyeux". En gros, le mec a donné un speech élégant mais sans aucun sens sur la valeur de l’âme humaine et la mission des Nouveaux Patriciens qui a duré presque 45 minutes. Il y avait des applaudissements périodiques entre certaines phrases, qui a tourné en effusion de furie vers la fin. Les gens attrapaient F. par l’épaule pour le soutenir et le saluer. F., toujours le premier à plaisanter sur les gens comme ça, applaudissait avec eux. B. et A. ont hésité à laisser F. tout seul pour se barrer tant que la voie était libre. Mais ils sont finalement restés, et d’après A., ils ont quand même relevé quelques trucs intéressants dans le discours du mec. Pour la plupart ça ne voulait rien dire. Apparemment le mec parlait d’une « mesure dimensionnelle précise du potentiel humain », de « l’ignoble esprit de charité », de la « valeur spirituelle des objets inanimés dans notre vie de tous les jours » et d'un « nouvel âge de l’adoration de l’esprit humain et de la créativité divine ». Si vous êtes déjà allés à une réunion de ces mouvements New Age pour quelque raison que ce soit, des phrases sans fondement comme ça ne doivent pas vous paraître étranges, vu que c’est une technique commune à tous les leaders charismatiques. Mais A. a dit que le speech qui avait eu lieu ici avait un air bizarre, pas l’habituelle dévotion aveugle qu’on vouait habituellement à un culte, mais une sorte d’intensité dans le regard de tout le monde. A. et B. ont commencé à se sentir comme des intrus au beau milieu d’une confrérie à laquelle ils n’appartenaient pas. Ils sont alors retournés dans le bâtiment et ont décidé d’attendre la fin du speech pour que F. les ramène chez eux.

Ils ont trainé pendant un moment sans que personne ne leur dise rien, même si la secrétaire derrière le bureau les regardait bizarrement de temps en temps. Ils ont regardé le tableau d’affichage plusieurs fois, où il y avait un agenda des différents événements à venir, qui semblaient tous être des séminaires du même genre. Ils avaient des noms étranges tel que « Conférence sur les derniers développements de l’étude des liens homéopathiques avec nos amis les animaux ». C’est le seul que A. a pu réciter de tête. Je pense que les deux pensaient simplement que les Nouveaux Patriciens étaient juste un autre pseudo-culte débile pour les gens qui manquaient de buts dans la vie.

Le séminaire s’est enfin terminé et la masse des suiveurs a commencé à sortir. B. et A. ont attendu que F. apparaisse. Il a émergé, il portait encore le tee-shirt, et il avait une lueur espiègle dans le regard. Il leur a dit de retourner à la voiture parce qu’il devait leur montrer quelque chose.

De retour dans la voiture qui sentait encore la weed de la dernière fois, F. a révélé le fruit de son travail : une petite boîte noir mat rembourrée de mousse à l’intérieur, qui contenait un oeuf. D’après A. c’était un peu plus gros qu’un oeuf de poule mais ça avait la même forme et la même couleur. F. a expliqué qu’à la fin du séminaire, tous les nouveaux avaient fait la queue devant une des assistantes qui a sorti une grande boîte chinoise et a commencé à distribuer ces oeufs, un par personne. Personne n'avait l'air de s'en étonner, apparemment tout le monde savait qu’il y avait une distribution à la fin de la réunion. F. n’était pas le genre de mec qui abandonnait au milieu de quelque chose et jamais il n’abandonnerait quelque chose d’aussi étrange que ça, il avait donc pris un oeuf pour lui.

D’après A., F. gardait l’œuf dans une boîte en carton dans sa chambre, s’assurant qu’il était chaud. Je ne pense pas que F. sache s’occuper d’un œuf, ou de quoi que ce soit d’autre de vivant. Ça faisait quatre jours qu’il avait reçu cet œuf et il n’avait ni éclos ni changé d’un pouce. Cet après-midi je me suis arrêté chez lui pour voir par moi-même. B. a dit que ça ressemblait à un œuf de serpent, et qu’il avait vu une peinture d’un serpent vert au fond de la salle. Je ne pense pas qu’ils avaient prévu d’y retourner. Avant de partir, la secrétaire leur avait demandé leurs nom, numéro de téléphone et e-mail pour qu’ils gardent contact pour les détails du prochain séminaire, mais ils ont donné des faux. Je ne suis pas sûr de quoi penser sur le moment. Je vais demander à quelqu’un s’il connaît quelque chose là-dessus.





Extrait du cahier #4 : « La guérison par la foi, Part. II »

La maison de F. est un joli foutoir. Son père est un collectionneur obsessionnel. Des choses comme des enregistrements, des encyclopédies, des bibelots qui existaient avant même qu’on soit nés, des choses inutiles, des masques de Halloween, des décorations de Noël, des restes de feu d’artifice du nouvel an, des détritus de la pop culture. Il ne jette rien.

Heureusement il est riche (de ce que je sais) et vit dans une grande et vieille maison avec des statues dans le jardin qui ressemblent à des créatures sorties d’une peinture de Bosch, une piscine toujours vide, des barreaux métalliques qui couvrent les fenêtres déjà cachées par des vignes. Elle est spacieuse et vide, elle est à côté d’un terrain qui était une école avant les années 80. La première fois que j’y suis allée, j’ai dû demander à un agent où c’était. Je lui ai donné l’adresse, et il m’a dit que la maison n’existait pas. Une demie-heure de marche plus tard, je l’ai trouvée.

J’étais à ma deuxième année d’université, je m’ennuyais et j’en voulais à mes parents de m’avoir fait choisir ce parcours, alors toutes les semaines je séchais de plus en plus. Ça me rappelait le lycée (comme plein d’autres choses). Il y avait des policiers qui faisaient des rondes dans le quartier et des femmes au foyer sortaient leur chien en survêtement. Les autres travaillaient, étudiaient ou faisaient quelque chose d’utile. Le temps était gris. 

Ouvrir le portail était difficile. Je me suis dit que j’aurais pu tout aussi bien m’arrêter et voir l’œuf de mes propres yeux. Je suis rentrée dans le salon pour le trouver avec X.

Ils écoutaient une vieille cassette que je n’ai pas reconnue et se faisaient face, assis en tailleur, regardant fixement une boîte en carton posée entre eux deux avec une lampe au-dessus. J’ai deviné ce qu’il y avait à l’intérieur. Quand j’ai salué X., il ne m’a pas répondu ; il n’avait probablement pas encore remarqué ma présence, ce dont j’avais l’habitude ; F. était cordial comme d’habitude. Il a dit que X avait eu un autre souci avec son frère et qu’il resterait ici pendant un petit moment. Je me suis demandée ce que cette dernière partie signifiait exactement.

Je me suis baissée et ai regardé dans la boîte, me sentant un peu de trop entre eux deux. Nous étions seuls dans la maison. Son père était parti prétendument au « travail » (il était du genre qui pouvait ne jamais aller à son bureau et se contenter de regarder ses mails pour le restant de sa vie). Il y avait juste quelques chants d'oiseaux stridents pour nous interrompre. J’ai tendu la main pour prendre l’œuf mais X. m’a arrêtée. La teinte était un peu trop terne pour un œuf de poule, il était un peu plus gros et plus elliptique. J’ai posé un doigt doucement dessus : il était très très chaud.

Après une minute ou deux à être assis là, F. m’a expliqué que l’œuf n’avait pas bougé depuis qu’il l’avait reçu il y a trois jours à la réunion des Nouveaux Patriciens. Il ne connaissait rien à l’incubation, mais il se débrouillait plutôt bien. F. a une très haute opinion de lui même. X. l’a interrompu pour dire de son ton charmant, que l’œuf était important et crucial pour quelque chose, et il venait souvent ici pour le surveiller et être sur qu’il se développait bien. Je ne sais pas si je devais le croire ou pas.

« On peut prouver qu'il y a un lien ». « On peut montrer aux autres que ces gens sont liés au groupe, au groupe qui a pris la maison de E. ».

Il touchait à un sujet sensible.

« Ce n’était pas son père dans une espèce d'association caritative ? » a demandé F. 


X. a dit que non. Il nous a assuré que le Clan n’était pas seulement une association de charité, ou un club d’hommes riches, et encore moins une organisation New Age comme les Patriciens étaient supposés être. C’était infiniment plus que ça.

« Je pense que ça va être un noble », murmura t-il.

Il a alors eu un silence. Pour la première fois ce jour, j’ai remarqué qu’il sentait l’alcool. « Nobles ? » a demandé F. en fronçant les sourcils.

X. nous a regardés comme si on lui avait demandé combien faisaient 1+1. Il nous a lancé un regard profond et long, comme si il allait nous révéler un secret particulièrement difficile. Parfois c’était difficile de voir ses yeux derrière sa chevelure épaisse. Il s’est levé brutalement et a demandé du papier.

On n'a rien trouvé pour écrire, alors F. a arraché une page des documents de son père et a laissé X. se débrouiller avec ça. Il a commencé à griffonner des trucs avec un crayon taillé et retaillé au point qu’il ne faisait plus que quelques centimètres qu’il avait sorti de sa poche arrière. Des fois, il effaçait
sans raison des parties du dessin et faisait par-dessus des choses encore plus embrouillées qu’au début.

Il nous a alors tendu le dessin. Il a pointé chaque dessin en faisant un commentaire à chaque fois :

« Nobles. Reptiles, comme les serpents. Rampants. »

« Vierges. Jolis oiseaux. Aquatiques. »

« Gardiens. Rats. Mais en réalité, tous les rongeurs. »

« Légion. Cafards. Araignées. »

Puis il a pointé le dessin tout en dessous.

« Zéro. Mauvais. Chiens. Ils les détestent. Le Clan les hait. Je sais pas. »


J'ai fixé le dessin un moment. Cinq animaux avec des noms exotiques.

« Alors tu es en train de nous dire que c’est ça le Clan ? » 


« Je ne sais pas ce que c'est que le Clan », il a répondu. C’était après qu’il se soit fait agresser dans le Parc. Il a dit qu’il savait que ça avait un rapport avec eux. Il a suggéré que tout ça était peut-être une blague.

F. a froncé un sourcil et lui a demandé d’où il tenait ça. 

« Les connards du parc » a t-il répondu nonchalamment. Apparemment il avait tout remis en ordre depuis cette rencontre et un nombre d’autres incidents, comme l’hôtel, la maison de bains, et la décharge. Tout est dans les cahiers. C’était sa théorie à lui je suppose. Je me suis rappelé de dire tout ça à B. pour le consigner.

X. était resté silencieux après ça. On a essayé de le pousser à nous en révéler plus, en pensant qu’il en savait plus, mais il continuait à fixer l’œuf sans prêter attention à ce qu’on lui disait. Mes jambes s’engourdissaient et j’ai demandé à F. si je pouvais sortir pour fumer une clope. Il m’a accompagnée.

On s’est assis sur les chaises de jardin près de la piscine vide, sale et couverte de toiles. J’ai regardé le ciel, quelque chose de très facile à faire quand le ciel est douloureusement monochrome, comme un voile drapé sur les environs. F. fumait en silence. Je lui ai demandé si X. habitait chez lui en ce moment.

Il a marqué une pause, et il a répondu après un moment. Il a ajouté qu’il ne voulait pas que X. retourne chez lui pour le moment parce qu’il avait besoin de quelqu’un pour s’occuper de l’œuf quand il faisait ses petits boulots. 

Je lui ai demandé ce qu’il voulait faire maintenant qu’il n’était plus à l’université. Il a hoché la tête doucement. Il m’a dit que son père avait quelque peu arrêté de parler avec lui mis à part les bonjour, au revoir, et les passe-moi le sel. Il l’envoyait juste faire les courses qu’il avait la flemme d’aller faire. Il devait livrer un paquet au 11ème district le lendemain. Je l’ai regardé tristement. L’ambition de F. avait disparu. Il faisait tellement de choses à l’école, et il excellait dans tous les domaines. À l’époque, on avait un futur. Le futur est arrivé... et il est tellement différent de nos attentes. Il ne nous reste que le passé.

J’allais dire quelque chose comme ça mais on a entendu crier à l’intérieur de la maison. C’était X.

Quand on est revenus, on l’a vu en train de tenir le carton au dessus de sa tête alors que le chien de F. se tenait sur les pattes arrières et essayait de le piquer, en aboyant et grognant. C’était un beau braque de Weimar que F. avait depuis l’enfance. Son nom était Drogo, je crois. Il apparaissait et disparaissait de la maison. Parfois on ne le voyait pas du tout.

F. l’a attrapé par le collier et l’a emmené dans la cuisine, et a fermé la porte à clé. C’était très difficile vu que le chien essayait de s’échapper, mais on lui criait dessus et ça allait.

On pouvait entendre gratter de l’autre côté de la porte. F. a demandé à X. si l’œuf allait bien. Il a hoché la tête affirmativement.

X. a dit qu’il était temps de bouger l’œuf dans un endroit plus sûr. F. est venu vers moi et m’a invitée à aller avec eux dans sa chambre, mais j’ai refusé. Ça faisait deux heures que j’étais là et il était l’heure d’aller en cours. Je ne voulais pas y aller mais je ne voulais pas rester non plus. J’avais l’impression d’être de trop.

Alors je leur ai dit au revoir, j’ai pris mon sac et je suis sortie en fumant une cigarette. J’avais pris cette habitude d'après B., d'ailleurs. J’aurais aimé ne pas l’avoir, mais c’est réconfortant quand on est au milieu de la rue et qu’on n'a rien à faire. Je suis passée dans les rues venteuses et à côté de beaucoup de joggers et de types qui promenaient leur chien, qui me regardaient avec curiosité ou désapprobation, jusqu’à l’arrêt de bus. Je me suis senti engourdie et bizarre comme si tout s’était arrêté autour de moi. C’était peut-être les cigarettes, je n’y étais pas encore complètement habituée. C’était calme, pas forcément agréable. Comme une sorte de fatalisme face à la mort.

Je me suis assise pour attendre le bus et j’avais envie de pleurer. Je ne suis pas allée en cours ce jour là.

[FIN]


J’ai cherché le dessin mentionné dans cet extrait. Il ne semble pas être dans les cahiers, du moins plus maintenant.




Il doit rester à peu près deux entrées (ou peut-être trois) après celle-là, d'après mes estimations.

dimanche 1 mars 2015

Mon frère (8/11)



 Extrait du cahier #1 : « Genèse / vide sanitaire ».

[7]

Beaucoup de choses me dérangeaient dans le passé, comme les « maisons hantées » et les poupées « effrayantes », mais quand tu es un gosse il est plus facile de pardonner (et d’oublier). Il y avait un moment particulier où j’ai réalisé que les choses qui me poursuivaient et essayaient de m'attraper pendant la nuit n’abandonneraient jamais.

Je devais avoir douze/treize ans. Il n’y avait pas école et c’était l’été le plus chaud que la ville ait connu depuis des décennies. Une partie de mes amies faisait de la corde à sauter à la plaza, ou essayaient d’ouvrir une bouche d’incendie. À l’époque, les rues étaient plus sûres et j’étais autorisée à errer dans le quartier, avec une robe d’été et des sandales. J’étais plutôt une fille mignonne.

Tu te souviens d’Alex ? Il est parti entre le collège et le lycée, et il n’était pas très très causant. Je me souviens que les autres se moquaient de lui parce qu’il était pauvre et apparemment ses parents devaient emprunter de l’argent à une autre famille pour payer ses cours. Son père tenait une clinique dans sa maison tu sais. Le rez-de-chaussée abritait la clinique et ils habitaient au premier, dans ce petit complexe d’appartements qui leur appartenait. En ce jour particulier je suis allée voir ce garçon particulier, parce qu’on avait convenu d’un rendez-vous.

Alex avait quelque chose à me montrer. Je lui ai toujours raconté mes histoires, celles sur les gros chiens qui vagabondent dans la nuit et sur Monique, et sur les fantômes que je voyais à côté de ma maison quand j’essayais de dormir. Et je prenais plaisir à l’effrayer, parce que c’était mon passe-temps favori avec les garçons, mais il était visiblement intéressé par ces histoires. Il a dit que des choses similaires se passaient dans sa maison. Apparemment j’avais trouvé un esprit innocent. 

J’ai marché quelque 8 pâtés de maisons jusque chez lui, la petite clinique où une secrétaire s’ennuyait derrière le comptoir, et il est descendu pour m’accueillir. Il portait un vieux tee-shirt Thundercats, je crois, avec un vieux jean délavé et des baskets blanches. Je lui ai offert un chocolat que j’avais piqué de la réserve de ma mère. Il m’a invitée à rentrer.

Comme je l’avais compris la famille d’Alex était dans des ennuis financiers très compliqués, tellement qu’aucun de nous deux ne nous en préoccupions ou ne comprenions, et ses grands-parents vivaient avec lui. Ils venaient de la campagne et étaient très superstitieux ; un des passe temps favoris de sa grand mère était d’interpréter les rêves (apparemment c’était toujours de sombres présages, et à cette occasion elle m’a parlé d’un truc ou deux à propos des miens, mais c’est encore une autre histoire).

Alex m’a amené dans la cave, qui ressemblait plus à un couloir voûté. Apparemment c’était un espace utilisé pour l’isolation ou bien une partie de quelque chose de plus grand ; d’après mon père ce bâtiment faisait partie d'un complexe ou quelque chose comme ça. On y accédait via une porte en bois grinçante de la taille d’un placard. La pièce servait aussi d’entrepôt pour les fournitures médicales. On devait se faufiler derrière son père et les adultes présents comme ils n’aimaient pas qu’il aille la bas.

Si j’avais été ne serait-ce qu’un peu claustrophobe je crois que jamais je n’aurais pu m’en sortir. Même un enfant de mon âge devait gigoter en rampant sur le sol en béton avec les sons grinçants de la maison au-dessus de ma tête. J’avais peur que tout nous tombe dessus. Alex avait volé un briquet à son père avant d’entrer, mais il était devant moi et le peu de lumière qu’il faisait ne me rassurait pas vraiment. Après avoir rampé dans le chemin pendant une ou deux minutes, on est arrivés à un cul-de-sac, où il a dit qu’on pouvait se lever. Il avait raison, on devait maintenant suivre un mur, je suppose qu’on devait être à l’autre bout de la maison, entre les murs intérieurs et extérieurs. Je pouvais entendre la télé quelque part, sur laquelle diffusait quelque chose qui semblait très vieux.

Finalement, Alex a dit « regarde ». Il a pointé le briquet sur un point devant lui. J’ai dû plisser les yeux pour voir, et même comme ça je ne voyais pas vraiment grand chose dans l’obscurité dense, alors je lui ai pris le briquet des mains et j’ai regardé par moi-même. Et là j’ai pu réussir à voir.

C’était... un trou dans le mur je pense. À l’opposé de là où on se tenait, vaguement en forme d'œuf, avec des fils coupés et des bouts de métal qui en sortaient, comme si une petite météorite avait atterri ici. Je ne pouvais voir que de vagues contours dans le noir, mais je pouvais voir des marques à l’intérieur, qui étaient d’une couleur marron, et comme amorphes par leur forme.

Alex m’a dit que c’était, d’après ses voisins, l’homme à qui appartenait cette maison il y a longtemps qui avait laissé son fils mourir dans ce trou quand il avait découvert qu’il était en fait le fils d’un amant de sa femme. Le bébé avait fini par mourir de faim et personne n’avait su. Il a raconté cette histoire avec une certaine fascination, avec le même ton qu’un guide touristique aurait en décrivant un massacre vieux de plusieurs centaines d’années et qui n’aurait plus grande importance émotionnelle maintenant.

 

J’ai hoché la tête et suis restée là pendant un moment. On est enfin repartis par le chemin, on a joué aux cartes un moment et je suis rentrée (sa mère m’a offert de la limonade, ce qui était très gentil mais elle avait l’air crevée). Je me souviens avoir raconté ça à A. et à B. et ils ont dit qu’Alex avait probablement inventé cette histoire pour m’impressionner. Puis il y a eu l’habituelle boutade qui disait qu’Alex et moi on se marierait et qu’on aurait des bébés, mais que Alex serait trop pauvre pour s’en occuper. Je jure que quand la maîtresse m’a dit que les filles devenaient matures plus rapidement que les garçons j’ai ressenti comme si la vie dans son entièreté m’avait été expliquée.

Honnêtement je pense qu’Alex voulait juste être mon ami, parce que sa famille, ses vêtements et son accent de la campagne repoussaient la plupart des enfants de mon école. Je ne suis retournée chez lui qu’une seule fois après, genre une semaine plus tard. C’était un jour aussi chaud que la semaine d’avant et j’y suis donc retournée. Je me souviens qu’à ce moment là, il y avait la peur du Tueur de Chiens et que les enfants s’étaient vus avisés de ne pas sortir mais je n’y ai pas fait vraiment gaffe. Cette fois Alex a dévalé les escaliers en me disant qu’il fallait VRAIMENT que je voie quelque chose.

On est retournés dans le vide sanitaire de la dernière fois. Une minute à ramper dans ce couloir étroit, trente secondes dans l’isolation et on y était. Cette fois Alex m’a dit « regarde » avec une expression presque diabolique, et a sorti une lampe de poche, ce qui était une amélioration par rapport à la dernière fois.

Maintenant on y voyait plus clair. Le trou correspondait à peu près à ce que j'avais vaguement vu la première fois, mais maintenant je pouvais voir correctement ces taches à l’intérieur. Elles aurait pu avoir été faites par des excréments ou autre chose de tout aussi dégueulasse. Elles formaient une forme bizarre. Alex m’a dit de reculer. Il a dit que ça ressemblait à un bébé — il a commencé à pointer du doigt ce qu’il disait être le visage et le corps — mais je n’ai pas vraiment vu grand chose. Juste des taches et des marques. J’ai levé les yeux au ciel et lui ai dit qu’on devrait partir.

Au moment précis où j’ai dit ça, il y a eu ce son, comme si tout l’air était aspiré hors de la maison, c’est le bruit qu’aurait fait une rivière qui coulerait sous nos pieds. Le son s’est intensifié, a commencé à bouger les planches et a soulevé de la poussière du sol et du plafond. Et soudain on a entendu ce craquement, comme si un réfrigérateur était tombé à l’étage au dessus, et on a cru que tout allait nous tomber sur la tête. On a couru en criant pour retourner d’où on venait.

Quand nous sommes sortis sa mère nous attendait, les bras croisés avec un air de désapprobation. On était couverts de peinture et de poussière. Elle nous avait sûrement entendu crier comme des idiots, et elle était furieuse contre Alex, et lui a interdit d’y retourner. Elle a dit qu’elle bloquerait l’accès dès demain.

Je n’ai pas eu la chance de retourner chez Alex après ça. Il avait été puni pour le reste de l’été, apparemment, et quand l’école a repris nous n’étions pas dans la même bande et on a perdu contact. Comme je l’ai dit, il a déménagé dans une autre partie de la ville quelques années plus tard. Je suis à peu près sûre que les gars s’en souviennent. Oh, et d’après sa mère le gros craquement qu’on avait entendu était un camion poubelle dehors, mais je n’y ai pas cru.

Ce qui est vraiment bizarre et qui mérite d’être écrit ici est que, ben, je suis passé près du complexe d’appartements où Alex vivait plusieurs fois avant d’aller à l’université. Son père a fermé la clinique quand il a déménagé, maintenant c’est une résidence privée ; et le bâtiment a été modifié. Mais je suis passée devant et j’ai regardé sous tous les angles, et j’ai beau remonter aussi loin que je peux dans mes souvenirs, ça ne correspond pas. Le couloir je veux dire. Il n’y a aucun endroit dans cette maison — AUCUN ENDROIT — pour ce passage, et le mur avec l’isolation, et le trou. Ça n’a simplement aucun sens. J’ai demandé à une amie qui est en architecture à quoi pourrait servir une structure comme ça, et elle m’a dit que ça n’avait rien à faire dans une construction de ce genre. Et que ça n’a probablement sa place dans aucun bâtiment. 

Est-ce que quelqu’un est toujours en contact avec Alex ? 

[FIN]


Pas grand chose à dire honnêtement. Je pense que c’est clair que ça a été écrit par T., mais cet Alex est un mystère pour moi. J’ai demandé à mes parents s’il y avait une clinique près de chez T., mais ils n’ont pas pu me répondre.




Extrait du cahier 4 : « Entrevue avec J. »

Il y a quelques jours je suis allé chez J. et je l’ai interrogé sur l’incident avec la maison hantée, quand il était enfant. Incident qui impliquait aussi T. J’ai dit que c’était pour une collection de témoignages ou un truc comme ça. Elle n’était pas très partante, elle n’aime pas en parler et elle ne m’aime pas beaucoup non plus. Mais je vais retranscrire ce que j’ai pu en tirer. T. va sûrement être en colère.


Que penses-tu que c’était ?
J : Qu’est-ce que tu veux dire ? C’était un chien, le chien du mec.
Tu l’as revu après ça ?
J : Nope. Je n’avais pas envie de retourner à cette maison, T. non plus. Mon père est allé parler aux propriétaires après que ce soit arrivé et il s’est presque battu, le père de T. aussi d'ailleurs. Papa s'était vraiment énervé à l’époque. Il a dit qu’il allait empoisonner l’animal. Mais je pense pas qu’il l’ait vu non plus.
Il a dit qu’il allait l’empoisonner ?
J : O-Ouais.. Tu sais, il était vraiment en colère parce que ma mère était vraiment remuée par tout ça. Mais le mec a déménagé et on a tout oublié.
Et toutes les autres choses étranges ? T. a dit que ces gens faisaient un genre de thérapie par les cris. Et qu’ils gardaient ces oiseaux autour de chez eux.
J : C’était des paons. Je crois que le couple voulait faire de leur propriété une auberge de luxe pour les touristes étrangers, et ils voulaient y mettre une sorte de zoo privé, avec des animaux exotiques comme des paons.
Comment tu sais ça ?
J : Bah, des années après tout ça j’ai posé des questions aux voisins à leur sujet. C'était un couple sans enfants tout ce qu'il y a de plus normal, ils venaient d'Europe, mais ils avaient beaucoup de visites. Apparemment le mari était une espèce de franc-maçon. Tu sais, genre le Lions Club, mais pas vraiment le Lions Club. Je pense qu’ils faisaient beaucoup d'actions caritatives mais qu’ils étaient un peu New Age aussi.
Peut-être le clan de l’adoration ?
J : Peut-être. Ça semble bizarre. Honnêtement je ne me souviens pas du nom, c’était il y a longtemps. C’est bon ?
Tu penses que ton père a fait quelque chose pour retrouver ce mec ?
J : Quoi ? Non, bien sûr que non. De quoi tu parles ? Tu sais qu’il est dans un fauteuil roulant ?

[FIN]


Je ne sais pratiquement rien de J., mais je me souviens que son père avait eu un accident qui l’avait laissé paraplégique. Apparemment il était tombé d’une fenêtre du deuxième étage.