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lundi 15 juin 2020

Fiche M : La Peste Noire

La Peste Noire est le nom donné par les historiens modernes à une pandémie de peste médiévale, au milieu du XIVe siècle. La mort noire faucha 25 millions d’européens, soit 30 à 50 % de la population, de Séville à Constantinople, de Londres à Florence. Mais certaines zones, telles que la Pologne, furent épargnées par la Faucheuse. Cette pandémie fut nommée par les contemporains « Grande Pestilence », « Grande mortalité », « Maladie des bosses », « maladie des aines ». Le terme de Peste Noire est postérieur, et ne donne a priori aucun renseignement clinique sur la maladie.

La peste est une zoonose (maladie commune à l'homme et à l'animal) due à la bactérie Yersinia pestis, qui se transmet le plus souvent des rongeurs à l'homme par les puces, mais également entre hommes par voie respiratoire. Sans traitement antibiotique approprié et rapide, son évolution est fatale dans 30 à 60 % des cas.

La peste présente plusieurs formes cliniques (septicémique, hémorragique, gastro-intestinale..., et même des formes bénignes), mais deux sont largement prédominantes chez l’Homme. La peste bubonique est la plus fréquente. Elle se déclare avec l’apparition brutale de fortes fièvres, de maux de tête, une atteinte profonde de l’état général et des troubles de la conscience. Elle est caractérisée par le gonflement des ganglions lymphatiques, souvent au niveau du cou, des aisselles et de l'aine (les bubons). La peste pulmonaire, elle, est la plus mortelle. Une toux muco-purulente avec présence de sang et des douleurs dans la poitrine s'ajoutant aux symptômes généraux de la peste bubonique.

Elle infecte les petits animaux et les puces qui les parasitent. Elle se transmet de l’animal à l’homme par les piqûres de puces elles-mêmes infectées, par contact direct, par inhalation et par ingestion de matières infectieuses. Les êtres humains piqués par une puce infectée développent, en général, la forme bubonique. Si le bacille Yersinia pestis atteint les poumons, l’individu développe une peste pulmonaire qui peut alors être transmise à d’autres personnes par voie respiratoire lors de la toux.

La première manifestation importante de la peste de Méditerranée date du milieu du VI siècle : cette peste, dite de Justinien, vint désoler le monde connu de 531 à 580. Partie de Péluse, elle gagna rapidement les autres joyaux de la ceinture de cette mer : Alexandrie, le Nord de l'Afrique, la Palestine, la Syrie, Constantinople, l'Italie, Marseille en Gaule, la Germanie.

Dans la deuxième moitié du VI siècle, la mort avait parcouru sur son cheval le monde occidental. Dans certaines parties de l'Europe, la dépopulation fut telle que des villes importantes devinrent des déserts. Imaginez aujourd’hui. Vous entendez parler d’une épidémie, que personne ne connaît, quelque chose d’étrange qui tue les gens. Progressivement, tous les gens de votre voisinage périssent, puis votre famille y passe, et vous apprenez finalement que toute la ville est touchée. Puis, seulement après avoir visité les rues où seul le vent parle, vous mourez, comme les autres. Mais les hommes se sont habitués à la peste. Ils l'ont prise comme faisant partie de leur vie. Quand on vivait, on avait une forte chance de passer par la case "mort par la peste", et puis c'était tout. Le commerce continuait. Il est vrai que le rapport à la mort de ces hommes n’était pas le même que le nôtre.

Une autre peste, sous Constantin Copronyme, fut beaucoup moins désastreuse et ne dura que vingt ans. Entre le VII et le XIV siècle, apparurent plusieurs épidémies de peste relativement bénignes.

Puis vint la grande peste du XIVe siècle, la Peste Noire, la mort dense, qui vint du fond de l’Orient, de la Chine, l’Empire Céleste, où il mourut, dit-on, 13 millions de personnes. L’épidémie aurait commencé dans les zones de guerre des Chinois et des barbares Mongols, où les conditions avaient permis l’émergence de maladies fortes. Après avoir parcouru l'Asie Mineure, l'Arabie, l'Afrique, le fléau arriva en Europe. Les mongols de la Horde d’Or assiégèrent Caffa, comptoir génois sur la Mer Noire. La légende dit que ravagés par la peste depuis quelques temps, ils renvoyèrent des cadavres des leurs par-dessus les murs pour contaminer les assiégés. Le siège fut finalement levé, faute de combattants valides en nombre suffisant : Génois et Mongols signèrent une trêve. Les bateaux génois eurent le droit de quitter Caffa. Ces navires maudits disséminèrent la peste dans tous les ports où ils faisaient halte. Constantinople, deuxième Rome, fut la première ville touchée en 1347, puis la maladie atteignit Messine en Italie, fin septembre 1347, Gênes et Marseille, parmi les plus beaux ports de cette mer, en novembre de la même année. Pise est atteinte le premier janvier 1348, puis c'est le tour de Spalato, la peste gagnant les ports voisins de Sebenico et de Raguse, d'où elle passa à la grande Venise le 25 janvier 1348. En un an, la peste se répandit sur toute la ceinture méditerranéenne. De ces ports de la ceinture de la Méditerranée, elle infecta le corps continental de l'Europe, et passa en France, en Germanie, en Angleterre, en Espagne, au Danemark, partout en Europe.




Carte de l'Europe avec diffusion de la Peste Noire, le vert symbolisant les zones épargnées.           
       
Mais notre chère Europe ne fut pas la seule touchée. Les musulmans d’Orient furent également fauchés. La plus grande ville de l'Islam à cette époque était Le Caire avec près d'un demi-million d'habitants.  sa population chuta en quelques années à moins de 300 000. La ville avait 66 raffineries de sucre en 1324, contre 19 en 1400. On dit même qu’elle atteignit l’Afrique Subsaharienne. Au total, cette pandémie provoqua 200 millions de morts sur la planète, sur une population d’un peu plus d’un milliard, donc près d’un cinquième de la population. Actuellement, ce serait comme si un milliard et demi de personnes périssaient.

Certaines villes et régions échappèrent à cette peste, sûrement par des mesures drastiques d’isolement. On raconte que des provinces entières pestiférées furent isolées, une mort rapide étant garantie aux personnes essayant de passer ces murs.

Mais cette catastrophe fut-elle vraiment le fait de la Peste ? Bien que les contemporains la désignent aussi par « Peste Universelle », il faut savoir que « Peste » désignait à l’époque un fléau quelconque, et qu’ainsi, les médiévaux parlaient de « Fléau Universel ». Observons les symptômes de la Peste.

Voici, une source directe et très peu citée sur cette fameuse "Peste Noire", contée en vers par le musicien Guillaume de Machaut, dans son livre Le Jugement du roi de Navarre, dédié à Charles de Mauvais, comte d’Évreux. La rédaction de ce texte date de 1349.


C’était chose trop merveilleuse

Trop redoutable ou trop périlleuse

Car les pierres du ciel choyaient

Pour tuer quiconque elles atteignaient,

Les hommes, les bêtes, les femmes,

Et en plusieurs lieux, à grandes flammes,

Tombèrent les tempêtes et la foudre

Qui maintes villes mirent en poudre.

Personne n’avait été si hardi

Qu’il n’eut le cœur alourdi

Car il semblait, que détruire

Voulait le monde et en finir;

Mais nul endurer ne put;

Et pourtant, durer ceux temps, dut.

Sitôt que les tempêtes cessèrent,

Les telles bruinent engendrèrent,

Telles ordures, et telles fumées,

Qui ne furent guère aimées.

Car l’air qui était net et pur

Fut alors vil, noir et obscur,

Laid et puant, trouble et pus;

Par la nuit, tout fut corrompu.

Aussitôt de sa corruption,

Eussent les gens l’opinion

Que corrompus ils en devenaient

Et que leur couleur en perdaient.

Car tout était maltraité,

Décoloré et dévitalisé.

Bubons avaient, et grands abcès

Dont on mourait, les bouches enflées.

Peu osaient à l’air aller,

Ni, de près, ensemble parler.

Car leurs corrompues haleines

Corrompaient les autres, saines.

Et si certains malades étaient,

Si des amis à eux les visitaient,

Ils étaient en pareil péril

Dont il en mourut cinq cent mille.

De sorte que le fils faillait au père

La fille faillait à la mère

Pour la peur de la morille.

Aucun n’était un vrai ami

Que ne fut donc arrière mis

Et qui n’eut petit oubli

S’il fut tombé en maladie

Si physicien n’était, ni mire

Qui bien sut la cause dire

D’où cela venait, ni ce que c’était.

Quand Dieu vit de sa maison

Du monde la corruption

Qui partout était si grande

Nul étonnement s’il eut envie

De prendre cruelle vengeance

De cette grande désordonnance.

Si bien que sans plus attendre

Il fit sortir la mort de sa cage

Pleine de fureur et de rage (…)

Et par le monde elle courait,

Tuait tout et tout supprimait

Autant qu’il s’en présentait contre,

Nul ne pouvait aller à l’encontre.

Et en peu de temps trucida

Tant en occit et dévora

Que tous les jours à grands monceaux

Trouvait-on dames, jouvenceaux,

Jeunes, vieux et de toutes guises

Gisant morts au milieu des églises.

On les jetait dans de grandes fosses

Tous ensemble et tous morts de bosses; (= bubons)

On trouvait les cimetières

Si pleins de corps et de bières,

Qu’il fallut en faire des nouveaux (…)

Le nombre de ceux qui moururent,

De tous ceux qui sont et ceux qui furent

Et tous ceux qui sont à venir

Sans pouvoir s’en départir

Sans savoir s’en débarrasser

Personne ne pourrait les dénombrer,

Imaginer, penser ni dire

Se figurer, montrer ni écrire,

Car plusieurs alors certainement

Ouïr dire communément

Qu’en MCCCXLIX

De cent n’en demeurait que neuf.

Donc vint par défaut de gens

Que maint bel héritage

Demeurait à labourer;

Nul ne s’occupait des champs à sarcler,

De lier les blés et de vendanger

Que celui qui en donnait triple salaire

Non certes pour un denier vingt!

Tant était mort et il advint

Qu’à travers champs les bêtes mues

Gisaient toutes éperdues.

Les blés et les vignes passaient

De partout on volait.



Observons ce passage :

« Eussent les gens l’opinion

Que corrompus ils en devenaient

Et que leur couleur en perdaient.

Car tout était maltraité,

Décoloré et dévitalisé.

Bubons avaient, et grands abcès

Dont on mourait, les bouches enflées.

Peu osaient à l’air aller,

Ni, de près, ensemble parler.

Car leurs corrompues haleines

Corrompaient les autres, saines. »



Les gens devenaient donc pâles, ce qui est un trait commun à de nombreuses  maladies. Cela ne donne pas grande information. Mais leurs bouches étaient enflées, et ils avaient des bubons et des abcès, paraît-il. Cela peut faire penser aux symptômes de la peste, effectivement, de même que l’haleine corrompue peut être associée à la diffusion aérienne par la respiration, pour la peste pulmonaire. On aurait ainsi une combinaison de peste bubonique et de peste pulmonaire.

Il y a aussi Giovanni Boccaccio (Boccace en Français), l’auteur du Décaméron, né apparemment en 1313. Soi-disant, il écrivit le Décaméron entre 1349 et 1353. Nous avions l’Europe qui perdit le tiers de sa population, et dans les villes, c’était souvent les deux tiers de la population. Mais alors que le monde s’effondrait autour de lui, cet homme écrivit un recueil de nouvelles. Et par ailleurs, alors qu’il écrivait son livre, il voyageait dans toute l’Europe, soi-disant touchée par la peste. Par exemple, en 1350, il alla à Brandebourg, Milan et Avignon. En octobre 1350, il se rendit à Florence, et rencontra Francesco Pétrarque qui lui conseilla d’étudier le grec ancien et la littérature latine.

Dans son Décaméron, il parle des bubons : « aux hommes comme aux femmes, venait d’abord à l’aine ou sous les aisselles certaines enflures, dont les unes devenaient grosses comme une pomme ordinaire, d’autres comme un œuf, d’autres un peu plus un peu moins, que le vulgaire nommait bubon. » Donc, il n’y avait pas un bubon mais plusieurs. Ce que dit Boccace, c’est que ça commençait à l’aine ou sous les aisselles. Cela reste dans le cadre de la peste bubonique : les ganglions gonflent, et ceux-ci sont présents en nombre à l’aine et aux aisselles. En revanche, ensuite en venaient donc d’autres, à différents endroits du corps. Or, il y a peu de ganglions lymphatiques ailleurs sur le corps. Ce n’était donc pas que des bubons. Peut-être les bubons de l’aine et des aisselles en étaient-ils, mais sur le reste du corps, nous avions affaire à des espèces de cloques. Par ailleurs, Boccace dit « la propriété de la maladie en question est de se transformer en taches noires ou livides qui apparaissaient sur les bras, sur les cuisses » : des taches noires sur le corps. Plus loin, il parle d’enflures noires. Il y a donc des cloques noires sur tout le corps. Il y a autre chose que la peste, c’est sûr.


Ainsi, notre fameux « fléau Universel », la malnommée « Peste », serait une combinaison de plusieurs maladies. On reconnaît évidemment les pestes buboniques et pulmonaires, par les bubons et les crachats, avec en plus la contamination aérienne. Mais d’autres épidémies se combinèrent avec celles-ci pour former une abomination.


Cependant, une autre maladie sembla se superposer à ces combinaisons : le feu sacré, le feu de Saint-François, l'ergotisme.

En 945, 983, 1039, 1041 et à d'autres périodes du XIe siècle, une maladie terrible, dont les contemporains retracent l'effrayant tableau, visita la Lorraine, la France, l'Italie. C'est un feu caché, dévorant, le feu sacré : Ignis plaga, ignis sacer;  il attaque les membres, les consume, les détache du corps, sorte de gangrène spontanée, d'érysipèle gangréneux, s'étendant à un grand nombre  de personnes de tout sexe, de tout âge. Le moine Sigebert écrit (pour  l'année 1089) :


« multo sacro igne interiora consumente, computrescentes exesis membris  instar carbonum nigrescentibus, aut miserabiliter moriuntur; aut manibus  et pedibus putrefactis truncati, miserabiliori vitae reservantur; multi  vero nervorum contractione distorti tormentantur. »

Sous une peau livide (souvenez-vous du vers « Et que leur couleur en perdaient. »)  de là, ce mal ronge les chairs; les patients sont d'abord enveloppés d'un froid glacial que rien ne peut combattre, puis surviennent des chaleurs intolérables. Cette affection paraît sans remède humain et quelques auteurs y voient le châtiment de dérèglements honteux. Maintenant faut-il, comme les commissaires de la société Royale de chirurgie (1776), distinguer le feu sacré, de ces  pestes inguinales connues sous le nom de mal des ardents ? Les opinions sont partagées à ce sujet.

Cette maladie désola différentes parties de la France au Moyen-Âge. La relation la plus ancienne est celle de Flodoard, relative à l'épidémie de Paris et de son territoire dans le cours de l'année 945: deux autres qui eurent lieu en 994 et 1039 sont mentionnées brièvement par Raoul Glaber.  Le mal des Ardents apparut de nouveau en 1120 et envahit les régions du Nord et de l'Ouest, le pays Chartrain, Paris, le Soissonnais. Un  siècle auparavant, le chroniqueur Adémar de Chabannes  avait rapporté que ce mal avait enlevé 40 000 personnes en Aquitaine. En 1354, autre  épidémie en Picardie et en Artois; on parle encore souvent du feu  redoutable dans le cours du XVe siècle; cependant, les cas ne furent plus  aussi nombreux; la maladie devenant sporadique. Cette maladie était a priori elle aussi extrêmement dangereuse.

Quelle en était la cause ? Cette maladie, l’ergotisme était une maladie affectant l'humain ou les animaux herbivores et résultant d'une intoxication par ingestion d’alcaloïdes produits par l'ergot du seigle (Claviceps purpurea) ou d'autres espèces du genre Claviceps. Ces champignons parasitent notamment le seigle, mais aussi d’autres céréales ainsi que des graminées fourragères. En bref, on mangeait du blé contaminé par des champignons, et on chopait une gangrène, causée par une intoxication faible et prolongée. Cette forme gangréneuse, la plus fréquente à l’époque, débute par des démangeaisons et des fourmillements au niveau des pieds, puis des sensations de chaleur brûlante alternant avec des sensations de froid intense. Puis surviennent une perte de sensibilité, un affaiblissement du pouls périphérique, une desquamation. D'énormes vésicules remplies de sérosité se forment sous la peau, pour se rompre et former des ulcères. Les membres très douloureux se nécrosent avec une gangrène sèche, le plus souvent, aboutissant à des mutilations.


Cette gangrène sèche entraîne également un noircissement. Tout cela ressemble furieusement à ce qui est décrit par les contemporains, d’autant plus que l’absence de moyens efficaces de supprimer les ergots de seigle au Moyen Âge rendaient les cas nombreux. Plus tard, les pesticides règlèrent ce problème. 



Détail d'un retable de Grünewald montrant un malade du feu sacré


Mais ce n’est pas terminé. On constate aussi durant la Peste Noire des cas de Danse de Saint-Guy : des personnes sont prises de convulsions, et se mettent à danser de manière frénétique. Expliquer ce mal étrange par une hystérie collective n’est pas satisfaisant sachant qu’il se retrouve dans toute l’Europe. Il est avéré que ce phénomène était une autre forme d’ergotisme, provoquée par l’absorption brutale d’une plus grande quantité d’ergots de seigle. Les symptômes convulsifs comprennent des crises de convulsions et des spasmes douloureux, des diarrhées, des maux de tête, des nausées et des vomissements. Habituellement, les effets gastro-intestinaux précèdent les effets nerveux. En plus des convulsions, il peut exister des hallucinations ressemblant à celles déclenchées par le LSD et des troubles psychiatriques comme la manie ou la psychose.

En plus de ces épidémies, certains croyaient distinguer dans des sources littéraires les traces d’autres événements, venant parachever le tableau déjà bien chargé du Fléau Universel. Je rappelle, pour l’instant, nous en sommes à peste bubonique + peste pulmonaire + ergotisme convulsif + ergotisme à gangrène.

Regardons de nouveau un passage de Guillaume de Machaut :

« C’était chose trop merveilleuse

Trop redoutable ou trop périlleuse

Car les pierres du ciel choyaient

Pour tuer quiconque elles atteignaient,

Les hommes, les bêtes, les femmes,

Et en plusieurs lieux, à grandes flammes,

Tombèrent les tempêtes et la foudre

Qui maintes villes mirent en poudre. »

Le prieur parisien Jean de Venette tint une chronique durant cette période et lui aussi décrivit une sorte de météorite [voir C. Beaune, Chronique dite de Jean de Venette, Paris, 2001]:

"L’an  du Seigneur 1348, le peuple de France et pour ainsi dire du monde entier fut frappé par une autre calamité que la guerre. En effet à la  famine et à la guerre qui existaient déjà sont venus s’ajouter dans les diverses parties du monde les épidémies et les tribulations. Cette  année-là, 1348, au mois d’août, on vit au-dessus de Paris une étoile,  dans la direction de l’Ouest, très grande et très claire, après l’heure de vêpres, et alors que le soleil n’était pas encore couché… La nuit venant, cette grosse étoile éclata en rayons qu’elle projeta sur Paris  et vers l’Orient, avant de se désintégrer totalement… II est possible que ce soit le présage de la pestilence qui allait venir, pestilence qui s’ensuivit, à Paris et par toute la France. (...) On disait que cette pestilence venait d’une infection de l’air et des eaux, car en ce temps il n’avait ni famine ni pénurie de vivres, au contraire". 

Bien entendu, tout cela peut être purement symbolique : en voyant une comète passer dans le ciel en même temps que l’épidémie, on fait vite des corrélations. Mais, si on veut vraiment y croire : en 2006, le dendrochronologue Mike Baillie publia New light on the Black Death, the cosmic connection. S'appuyant sur les citations de sources directes de Rosemary Horrox (The Black Death, 1994), il affirme que la "Mort Noire" de 1348 est due à la chute d'une ou plusieurs météorites. Il est même possible qu'il y ait eu deux événements destructeurs en 1348: une date est citée par Pétrarque. Le 23 janvier 1348, à l'heure des vêpres, la terre se mit à trembler alors que le poète italien séjournait à Vérone. Ce tremblement de terre fut effroyable et ressenti dans tout le nord de l'Italie jusqu'en Bavière. Il semble que l'épicentre ait été le sud de l'Autriche. Dans les Alpes, plusieurs villages se retrouvèrent écrasés par la chute de montagnes. Jean de Venette parle lui du mois d'août pour la météorite...

Une autre théorie explique que la comète aurait pu agir comme un "Feu de Prométhium". Le prométhium est un élément n'existant pas sur terre à l'état naturel. Il a été recréé en laboratoire en 1945, et la spécificité d'émettre des particules bêta. La comète, en explosant dans l'air, aurait ainsi répandu le prométhium qu'elle contenait, et contaminé la population par ses radiations mortelles.

Personnellement, je ne crois pas que cela suffise à faire 25 millions de morts, d’autant plus que l’explication symbolique de la météorite paraît plus sensée. Mais peut-être qu’une mortalité supplémentaire fut ajoutée par un événement de ce genre, qui sait ?

Le Fléau Universel eut donc des conséquences démographiques graves : 25 % de la population européenne, et même mondiale périrent. Mais n’oublions pas que cela ne signifie pas que 25 % des habitants de chaque ville moururent. Certaines villes furent touchées à hauteur de 10 %, d’autres à hauteur de 90 %, voire 100 %. Imaginez une grande cité Italienne comme Florence ou Venise, ses rues marchandes, ses riches patriciens, ses armées de chevaliers, tout cela réduit à néant. Les rues marchandes vides, les nobles agonisants dans leurs palais, les armées décimées, les flottes de commerce sans équipage. Imaginez une ville vide. Les seules images nous permettant de nous représenter cela sont celles des atrocités commises par les Khmers Rouges, au Cambodge, communistes ayant décidé de forcer un retour au communisme primitif. Pour cela, un moyen. Vider les villes. Par la force : enlever les enfants des crèches, faire sortir les malades des hôpitaux, brûler ceux qui restent chez eux.


     
     Ville vidée par les Khmers rouges


De même, des champs laissés à l’abandon. Personne pour mener les  récoltes, personne pour traire les vaches, personne pour fabriquer du  pain. Des régions désertées. Des villages fantômes par dizaines, avec  interdiction de sortir de ces régions confinées.

Il est intéressant de faire le parallèle avec les épidémies ayant touché  les Empires amérindiens juste avant l’arrivée des premiers colonisateurs  européens. L’Empire Aztèque avait perdu à cause de la rougeole, de la  variole, etc, la moitié de sa population de 25 millions d’habitants : 12  millions de victimes. Bien entendu, ils furent par la suite vaincus.  C’était inévitable puisque ce jeune empire (moins de 400 ans) était en  pleine catastrophe démographique.

Ce Fléau eut également des conséquences culturelles très fortes, notamment sur la représentation de la Mort.

Au Moyen-Âge, et même jusqu’à la moitié du XXème siècle, la Mort faisait partie intégrante de la vie. Lorsqu’un enfant mourait en bas  âge, on accrochait sa photo dans la maison, habillé comme s’il était  vivant. De même, on avait l’habitude de relever des cadavres à l’aide de  mécanismes pour les faire tenir debout le temps de prendre une dernière  photo avec un proche. La mort était commune. Mais durant le Fléau, elle  passa de commune à omniprésente. Les gens continuèrent à vivre dans ce  climat de mort, marqués par celui-ci. Les représentations de la Mort sont très nombreuses. Les cercueils de même. On peinait même à creuser  assez de fosses pour enterrer les morts. Il faut donc ajouter au tableau  apocalyptique déjà décrit des cadavres gisant chez eux, laissés à  l’abandon.



Image d'un Codex Tchèque de 1376, représentant le Fléau emportant un homme
     

Au niveau religieux, une sorte de folie expiatrice s’empara de nombreuses personnes. Des processions de flagellants passaient dans les rues, se fouettant pour expier leurs péchés. Le Fléau fut interprété, dans la perspective médiévale, comme un châtiment divin contre les péchés commis par les humains. Ils devaient se prendre pour des habitants saints de Sodome et Gomorrhe. Les processions de flagellants étaient mises en avant comme un effort pour détourner ce châtiment. La zone de développement du mouvement se situa principalement en Europe centrale, de la Pologne à l’Allemagne et jusqu’aux Pays-Bas et à la France. Les flagellants se déplaçaient entre villes par bandes de cinquante à cinq cents hommes ou plus. Plusieurs régions furent prises l’une après l’autre d’une grande agitation où le mouvement prenait une grande importance avant de s’éteindre peu à peu. Dès la seconde moitié de 1349, le mouvement des flagellants avait pris une dimension anarchique. Les flagellants allemands en particulier devinrent les ennemis implacables de l’Église. Non seulement ils condamnaient le clergé, mais ils déniaient toute autorité surnaturelle de celui-ci, répudiant même le sacrement de l'eucharistie comme étant absurde. Ils avaient tendance à interrompre les services religieux et n’accordaient de valeur qu’à leurs propres rites ou hymnes.




Les processions  de flagellants étaient connues pour avoir une organisation nettement  définie. Ils portaient un nom collectif comme « Porteurs de la croix »  ou « Frères flagellants ». Ils étaient vêtus d’une sorte de sarrau blanc  frappé devant et derrière d’une croix rouge et un chapeau ou un  capuchon munis du même signe. Chaque groupe de flagellants était placé  sous les ordres d’un chef qui devait être obligatoirement un laïc.  Appelé sous le nom de père ou maître, celui-ci imposait des pénitences et accordait l’absolution.  Durant la procession, les fidèles devaient jurer obéissance absolue à  leur maître. La durée de la procession était fixée selon des règles précises. Il s’agissait toujours d’une durée de trente-trois jours et  demi. Durant cette période, les flagellants étaient soumis à une  discipline rigoureuse. Ils n’avaient pas le droit de se baigner ou de se  laver. Ils devaient demander l’autorisation de leur maître pour converser entre eux. Il était surtout interdit d’avoir le moindre  rapport avec des femmes. C’est pour cela qu’ils devaient se tenir à  l’écart de leurs épouses et ne pouvaient pas être servis par des femmes chez leurs hôtes. Lorsqu’ils arrivaient dans une nouvelle ville, les  flagellants se dirigeaient tantôt vers une église, se rassemblaient en cercle et revêtaient une sorte de jupon qui leur descendait de la taille aux talons. Ils commençaient alors à défiler en cercle et se jetaient  l’un après l’autre face contre terre, puis ils demeuraient immobiles les  bras en croix.

 Ceux qui passaient derrière eux enjambaient leurs corps  et leur donnaient de légers coups de fouet. Lorsque le dernier était  allongé à son tour, tous pouvaient alors commencer à se flageller. À  certains passages de l’hymne qu’ils chantaient, les hommes s’acharnaient  sur le sol les bras en croix pour prier en sanglots. Après un certain  temps, ils se redressaient, levaient les bras au ciel et entonnaient des  hymnes pour reprendre leur flagellation. Il faut noter que si par  hasard une femme ou un prêtre pénétraient à l’intérieur du cercle, la  flagellation était considérée comme échec et il fallait tout reprendre  du début. Les disciplinati faisaient deux sessions complètes par jour aux yeux du public. Chaque nuit, une troisième se déroulait dans l’intimité de leurs chambres. Ils étaient tenus de faire cette tâche avec tant de force que les piquants de leurs fouets se coinçaient dans leur chair et qu’il fallait les enlever à la main.

Les conséquences culturelles du Fléau se faisaient encore sentir deux siècles plus tard. Par exemple, l’œuvre magistrale de Bruegel l’Ancien,  Le Triomphe de la Mort, symbolise excellemment le Fléau Universel. Voici un lien de téléchargement du tableau en  haute-définition : on peut voir tous les détails, amusez-vous à les  observer, c'est comme un film. https://www.sendspace.com/file/op32c7

Une  armée de squelettes rabat les hommes vers un noir tunnel marqué  d’une  croix rouge. Des civils sont attaqués. Une femme sur le point d’être  fauchée implore Dieu, mais nous savons bien qu’elle va périr.

Quelques chevaliers tentent de résister. Trois brandissent déjà des  armes et un troisième se prépare à se jeter dans la mêlée, saisissant  son épée. Un Roi gît. Il a beau faire son geste de justice, la main avec  deux doigts levés, c’est inutile, il est mort. Ses richesses ne le  sauveront pas, ses tonneaux de pièces sont renversés.

Un couple se réfugie dans l’amour, mais ils ne remarquent pas que le  violon est tenu par un squelette, et que cet amour ne les sauvera pas.  Un bouffon tente de se cacher sous la table, mais il sera retrouvé et  traîné vers la Mort. Un autre homme se cache dans un arbre creux mais  est touché par une flèche : on ne se dérobe pas !

Des squelettes déguisés en servants arpentent la scène, enlevant d’autres hommes déjà morts.

Les religieux ne sont pas épargnés. Soit ce sont des squelettes vêtus  de blanc et portant des croix, repêchant les hommes se jetant à l’eau,  soit ils sont abattus individuellement : un homme en train de prier  devant une croix est en sursis : il s’apprête à être fauché.

Les êtres vivants ne sont pas laissés en paix. La mer est, de même,  morte. Des poissons sont jetés sur le rivage, des bateaux coulent. Les  cloches de l’Apocalypse sonnent, entraînées par des squelettes.


Cependant, dans les ténèbres, nous voyons aussi l’espoir. Il faut  tenir. Une armée semble s’être reconstituée en arrière et se dirige vers  une troupe de squelettes. Elle est formée de troupes régulières,  soldats en armures, et de paysans, brandissant toutes les armes  possibles, bêches, haches, fourches. Les humains luttent toujours contre  la Mort.



8 commentaires:

  1. La Peste noire serait un mélange de plusieurs maladies, et pas juste une épidémie de peste bubonique ? Intéressant.
    Sinon, excellente creepypasta, qui montre que la réalité est bien plus effrayante que toute fiction parfois.

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  2. J’aime bien mais trop long, j’ai pas pu finir..

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  3. J'ai toujours adoré l'art de cette époque. Les squelettes, la danse frénétique de la mort... C'est glauque à souhait. On voit quelle impression psychologique la peste a pu avoir, et pourtant à cette époque la mort on y était habitué.

    La chute démographique a aussi signé (entre autres, ça n'a pas du tout été le seul facteur) la fin du féodalisme et la reprise de contrôle progressive du roi de France. Sans la peste, l'Histoire aurait peut-être été très différente.

    Sinon elles sont très bien, ces petites fiches, même pour un néophyte (en Histoire ou autre) c'est bien foutu !

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  4. Belle recherche documentaire suscitant de l'intérêt pour cette période historique et un effroi morbide.

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  5. bravo pour cette pasta tres interressante ,c'est vraiment passionnant, on voit qu'il y a de la recherche

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  6. Un poil Trop long, et pour en revenir aux ganglions ; la peste bubonique s'attaque également aux nœuds lymphatique dont on en dénombre plus de 800 dans le corps humain, donc oui cela peut être du a une seule et même maladie, pour le reste par contre c'est très intéressant ! Bravo pour cet Pasta.

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  7. Extrêmement intéressant, merci pour ce gros travail !

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