Disclaimer

DISCLAIMER
Les contenus proposés sur ce site sont déconseillés aux personnes sensibles et aux mineurs de moins de 12 ans.
Nous encourageons largement les pratiques répréhensibles qui y sont décrites.
Consultez la page À propos pour plus de détails.

Script générateur de phrases

lundi 11 novembre 2019

Histoire d'Halloween

Halloween a toujours été une fête... quelconque chez moi. Même quand j'étais petite. Bien sûr, je me rappelle avoir passé plusieurs années à chasser les bonbons avec mes amies, déguisée en sorcière ou en ange, mais pendant qu'elles dansaient, riaient, et s'amusaient à se faire peur, moi... je m'ennuyais franchement. J'ai vite arrêté, de toutes façons je commençais à être trop grande pour défiler dans les rues et quémander des sucreries aux voisins du quartier. Depuis, Halloween est devenue une journée comme les autres. Mais je dois avouer que ça me fait sourire aujourd'hui, de voir les enfants sonner à ma porte et me demander des bonbons. Ça ma rend un peu nostalgique, malgré ce que j'ai pu dire à propos de ces soirées. C'est pour cela que j'achète toutes sortes de friandises quelques jours avant, histoire d'avoir toujours quelque chose à donner. Quand j'ai quitté la maison familiale, et pris mon premier appartement, je n'imaginais pas le nombre d'enfants qui sortiraient le soir d'Halloween dans mon nouveau quartier. Il était calme, un peu perdu, il n'y avait pas grand-chose à faire, alors j'imagine que pour beaucoup de gamins c'était l'une des seules activités intéressantes de l'année.

Tous les soirs d'Halloween, c'était la même chose : je ne pouvais pas me poser plus de cinq minutes sans qu'un groupe d'enfants, parfois accompagné d'un adulte, ne sonne à ma porte et scande "Des bonbons ou un sort !". Ça me faisait rire et, étant célibataire, ces interactions, bien que courtes, égayaient souvent ces soirées. Habituellement je ne recevais plus de visite après 22 heures, 22 heures 30 grand maximum. Mais il y avait cet enfant. Cet enfant qui arrivait toujours après les autres. Cet enfant qui était toujours seul. Cet enfant qui... m'a fait une impression particulière la première fois que je l'ai vu.

Il était plus de 23 heures. A cette heure-ci, je commençais à ranger dans les placards les derniers bonbons qu'il me restait, me disant que je ne recevrais vraisemblablement plus aucune visite pour ce soir. Mais non. On a sonné à ma porte. Après avoir lancé un rapide coup d’œil sur l'horloge, j'ai ouvert la porte, et je suis tombée sur cet enfant. Il portait un masque en forme de crâne, qui cachait non seulement son visage, mais enveloppait également toute sa tête, ainsi qu'un simple t-shirt bleu clair délavé en guise de costume. Il y avait quelques traces de sang sur le masque et le T-shirt, mais également sur sa peau extrêmement pâle. Je ne suis pas une personne qui aime juger, mais son accoutrement me laissait... un peu perplexe. Comme si ses parents n'avaient pas assez d'argent pour acheter un déguisement complet, et que ce gamin essayait de rattraper le tout en ajoutant du faux sang. Ça lui donnait un air particulier. Mais peut-être que cela était accentué par le fait qu'il ne parlait pas. Dès que j'ai ouvert la porte, il est resté silencieux pendant... cinq petites secondes j'imagine, avant de tendre ses bras, ouvrant bien grand son sac à bonbons. La chasse ne devait pas être bonne pour ce petit, le sac semblait plutôt vide. Je lui ai offert mes dernières friandises, et il m'a fait un rapide salut de la main avant de tourner les talons, toujours aussi silencieux. Je suis restée devant la porte quelques instants, et j'ai haussé les épaules. Halloween s'est arrêté de cette façon, cette année-là.

Ce premier Halloween sans ma famille a également été marqué par un autre événement, beaucoup plus grave. Le lendemain, derrière un bâtiment, près des poubelles, un concierge a retrouvé un corps. Le corps d'un enfant. Une petite fille, poignardée plusieurs fois à l'aide d'un morceau de verre. La nouvelle a choqué tout le quartier, dont moi bien évidemment. Ce voisinage si paisible s'était soudainement... transformé. Par la peur et la paranoïa. Parmi les habitants se trouvait un meurtrier. Je ne me rappelle pas très bien comment se sont déroulés les premiers jours qui ont suivi le drame, de mon côté. Comme tous les autres j'imagine, l'horreur en premier lieu, puis la crainte, l'insécurité. Mais ça n'a pas duré, bien évidemment. C'est peut-être horrible à dire, mais passés les premier mois, les marches blanches, les hommages... Nous avions déjà tous oublié. La vie avait repris son cours, après tout, ce n'était qu'un fait divers parmi tant d'autres. Même si le meurtrier n'avait pas été retrouvé... finalement, je m'étais trompée : le voisinage était redevenu paisible, comme si cette affaire n'avait jamais existé. Une information en efface une autre, comme on dit.

Le deuxième Halloween que j'ai vécu dans ce quartier était quasiment identique au premier. En réalité, il était parfaitement identique. Cette histoire n'avait eu aucune incidence, et je pense même qu'il y avait encore plus d'enfants dans les rues cette année-là. Et, vous vous en doutez, en toute fin de soirée... l'enfant était là. Comment j'ai réussi à le reconnaître ? Il avait le même déguisement. Le même masque en forme de crâne, un t-shirt sobre, et plusieurs tâches de sang sur le corps et les vêtements. Les mêmes gestes que l'année dernière : un silence de mort, son sac grand ouvert, un rapide geste de la main, et il a disparu. Comme je vous l'ai dit, cet Halloween était similaire au dernier. En tout point. Le lendemain... on a retrouvé un nouveau cadavre. Encore une enfant, une nouvelle fois tuée de manière extrêmement violente. Et c'est à ce moment précis que tout a changé pour de bon. Cette fois-ci... Toutes ces émotions, toutes ces peurs, tous ces soupçons... ne se sont pas dissipés. Deux meurtres deux années de suite le soir d'Halloween, et un assassin toujours en liberté... Ce fut dur. Pour tout le monde.

Inutile de dire qu'après ce deuxième incident, les derniers Halloween ne se sont pas spécialement  passés dans la joie et la bonne humeur. Au fil des ans, je recevais de moins en moins d'enfants à ma porte. Ce n'était pas vraiment une peur exagérée, à vrai dire. Chaque année, on avait droit à une nouvelle atrocité. Malgré les gendarmes, malgré les bénévoles chargés d'ouvrir l’œil, personne n'a réussi à empêcher les meurtres de se reproduire. Année après année. Ça a duré encore trois ans. Quatre enfants avaient déjà perdu la vie. Le cinquième Halloween après le premier meurtre, mis à part quelques groupes d'enfants, plus personne ne faisait la fête. Après, plus grand-monde ne s'intéressait à Halloween dans le village, il faut l'avouer, mais disons que les meurtres ont accéléré le processus. J'étais en pleine période de déménagement, et ça m'arrangeait de ne pas avoir à ouvrir la porte constamment. Certains enfants étaient bien là à vouloir des bonbons, mais leur nombre chutait au fil des années. Cependant, il y en avait un qui était toujours à son poste. Ce gamin. Le même masque, un t-shirt banal... Mais cette fois, aucune trace de sang. Ça ne m'a pas surpris plus que ça, je me disais que laver ces affaires à la main devait être compliqué pour sa mère ou son père. Comme vous pouvez vous en douter, le même comportement, les mêmes petits gestes de sa part. Néanmoins, j'ai essayé de lancer une conversation. Après tout, je le connaissais depuis cinq ans maintenant. Je lui ai juste balancé "Tu n'es pas un peu trop vieux pour participer à Halloween, maintenant ?". Il n'a rien dit, a haussé les épaules, et ç'a été notre dernière rencontre.

J'ai quitté le quartier quelques jours plus tard, après un cinquième meurtre. Néanmoins, peu après mon départ, ils ont enfin trouvé l'assassin. Je pense que beaucoup ici l'ont déjà deviné : il s'agissait de cet enfant. Les tâches de sang sur ses vêtements n'étaient pas de la décoration, c'était de l'hémoglobine véritable, appartenant à ses victimes. Une fois ses pulsions calmées, comme tous les autres enfants, il allait toquer aux portes pour récupérer des bonbons. J'ai également appris qu'il avait étranglé sa dernière proie, ce qui expliquait l'absence de sang sur lui. Je ne me rappelle plus comment j'ai réagi. Un peu... choquée je dirais ? Je ne sais pas. Mais voilà, c'était une histoire que je voulais raconter. J'aurais aimé vous inventer une chute extrêmement terrifiante, un "plot twist", mais ce n'est pas le but. C'est une anecdote sur Halloween. Le fait d'avoir croisé la route de l'assassin pendant toutes ces années, le fait qu'il était un enfant... C'est tout. Une histoire de ce genre, qui... en quelque sorte, forge un peu plus le côté mystique de cette fête. La rend un peu plus éternelle, un peu plus... effrayante. Ce sont ce genre de faits qui nous font nous rappeler Halloween.

Voici donc la deuxième creepypasta siégeant sur le podium du concours à être publiée, écrite par Luidi. Je trouve que l'originalité et l'étrange simplicité de cette histoire font tout son charme, et ce sont sans doute eux qui lui ont valu cette victoire.

lundi 4 novembre 2019

Mémoires

Aujourd’hui, j’ai 65 ans. La majeure partie de ma vie, je l’ai passée à récolter des témoignages dans le but de monter un documentaire sur la Grande Guerre. Mais les années passant, j’ai eu de sacrés problèmes, autant sur le plan familial que sur celui de la santé. Je crois que j’ai peu a peu transformé mon projet de documentaire en une arlésienne, condamnée à jamais à rester une suite de pages traînant sur mon bureau poussiéreux. Avec la mort du dernier vétéran de la Grande Guerre en 2012, une aviatrice anglaise si je me souviens bien, j’ai relégué mon projet au deuxième plan. En fait, je pensais ne jamais le ressortir des placards.
Ma femme m’a beaucoup aidé à monter ce projet. C’est elle qui m’a obtenu la plupart des rendez-vous avec les vétérans, étant donné qu'elle était infirmière en maison de retraite. Du moins, elle m’aidait pour ceux qui se trouvaient dans son établissement. Pour les autres, ceux qui résidaient dans d’autres coins de la France, je me débrouillais seul. Bien souvent, elle me traduisait ce qu’ils disaient, car n’étant guère habitué à leur diction approximative, je ne saisissais rien de ce qu’ils tentaient de me dire. C’était en 1979, j’avais donc 30 ans. La plupart des vétérans étaient déjà octogénaires, et nous avons passé du temps à écouter leurs histoires, recueillir leurs témoignages. Souvent par petites séances, pour les ménager.
Je n’ai vécu aucune guerre, et je ne peux pas imaginer ce que cela a dû être pour ces hommes de raviver de tels souvenirs. Certains se plongeaient dans le mutisme sans crier gare, quand d’autres se mettaient à sursauter au moindre claquement de porte. Nous savions alors qu’il était temps de laisser ces gens se reposer. Il nous fallait néanmoins nous hâter, car la condition de ces hommes n’allait pas en s’arrangeant. Entre 1979 et 1991, j’ai rencontré vingt-trois vétérans de la Première Guerre mondiale. Des français pour la plupart, mais aussi deux allemands et un italien. Et ma femme m’a suivi presque à chaque fois.
Ces hommes avaient déjà été sollicités maintes et maintes fois pour raconter ce qu’ils avaient vécu, pour des documentaires ou des émissions de télévision. En lisant mes interviews aujourd’hui, je me rends compte qu’il n’y a plus grand-chose à en tirer. Tout ce que ces hommes m’ont dit, ils l’ont aussi dit à d’autres qui ont été plus ambitieux que moi, et actuellement, le contenu de mes pages ne comporte plus rien de nouveau qui justifierait qu’on en fasse un documentaire. Malgré tout, j'ai trois interviews qui sortent du lot.
Les trois hommes que j’ai interviewés ont tous évoqué une même chose qu’ils ont décrite presque unanimement. C’étaient deux vétérans français, et un italien. Ils n’étaient pas au même endroit au même moment, et n’étaient pas non plus dans les mêmes régiments ou unités. Ainsi, la première fois que j’ai entendu parler des «  nègres fins », c’était en 1982. J’interviewais Michel Augier, qui avait servi à Verdun en 1916, dans le 106e régiment d’infanterie territoriale. Voici le passage en question :

« Michel Augier : […] C’était un sacré bourbier, donc. Mais il n’y avait pas de tirailleurs avec nous, c’est un détail qui a son importance, vous devriez le noter. Dans le coin où on était, vers la côte 304, enfin dans le coin où j’étais moi en tout cas, la visibilité était mauvaise. J’avais trouvé un petit recoin, un renfoncement dans la tranchée et je m’y étais installé. Au-dessus de ma tête on avait disposé des planches, pour s’abriter de la pluie et des shrapnels. Ces planches faisaient une sorte de pont, au dessus de la tranchée. Mais si un imbécile heureux avait eu la bonne idée d’y marcher en dessus, il se serait fait tuer par les allemands.
Une nuit, j’essayais de dormir, un peu plié comme je le pouvais, n’est-ce pas. Je partageais mon trou avec Maurice, un autre soldat qui venait de… je crois qu’il était des Vosges. […]Je l'ai senti bouger à côté de moi et quand je l’ai regardé, il levait la tête par-dessus la tranchée. Je lui ai attrapé la manche pour le faire se coucher et c’est là qu’il m’a dit qu’il avait vu un boche s’approcher. Je me suis levé à mon tour et j’ai jeté un coup d’œil. On avait pas le droit de se servir de nos jumelles parce qu’elles brillaient dans le noir et on aurait été pris à partie. Au premier coup d’œil je n’ai rien vu. Il faisait noir, on voyait juste des lumières oranges dans les tranchées d’en face. C’est qu’il faisait froid aussi, donc les allemands avaient allumé des feux.
Et puis j’ai vu bouger là, dans le noir. C’était pas loin hein, peut-être à cent mètres de nous. J’ai pris mon fusil discrètement et j’ai mis l’intrus en joue, puis j’ai tiré. Bien sûr, ça a réveillé tout le monde et je me suis empressé de replonger dans ma tranchée, vous imaginez. Je pense pas l’avoir touché, mais je suis sûr que c’était pas un boche. Pour être franc, je sais pas ce que c’était. Mais quand j’avais tiré, ça s’était mis à cavaler à quatre pattes alors que c’était debout avant la seconde d'avant. Et ça courait pas comme un chien ou quoi que ce soit d’autre. C’était debout comme votre femme là, puis d’un coup à quatre pattes. Je pense que Maurice et moi avons été les seuls à le voir parce que si quelqu’un d’autre l’avait vu, il l’aurait aligné tout comme. »

Ne sachant trop si Michel Augier me racontait un souvenir déformé par le temps ou une affabulation, je lui ai demandé sans conviction de me décrire cette chose. J’étais à ce moment-là persuadé que c’était un animal. Il faisait noir, Michel l’avait dit. Et puis, il n’avait pas regardé longtemps, il aurait été abattu sinon. Tout laissait place à l’erreur.

« Michel Augier : Oh bah ça, vous m’en demandez de bien bonnes aujourd’hui ! Bon… c’était plutôt gringalet, n’est-ce pas. C’était noir, mais je ne saurais pas vous dire si c’étaient des poils, des plumes ou quoi que ce soit d'autre. Ç'avait deux bras et deux jambes. Et lorsque cette chose s'est mise à courir, elle avait le dos voûté. Quand on en a parlé avec les autres, ils nous ont dit que c’était surement un sénégalais qui était devenu fou. Ça nous a bien fait rire sur le moment, mais on avait pas de tirailleurs dans notre coin, ils étaient bien plus bas sur le front. On a quand même gardé cette version-là parce qu’elle nous faisait rire. On a appelé ça un nègre fin. Nègre parce que c’était noir et fin parce que c’était gringalet. »

En sortant, j’ai mis toute la fin de l’interview entre parenthèses, parce que je pensais qu’elle ne me serait pas utile pour mon projet. Pour moi, encore une fois, malgré tout le respect et l’admiration que je portais à Michel Augier, il ne s’agissait là que d’une interprétation farfelue et biaisée par l’enfer des tranchées d’une rencontre avec un animal.

En 1983, presque un an plus tard, j’interviewais Jean-Eugène Servant, près de Bordeaux. Âgé de 82 ans, il avait servi à Verdun mais également pendant la bataille de la Somme, au sein du 418e régiment d’infanterie. Après qu'il m'a raconté en détail son expérience de ces deux grandes batailles, je lui ai demandé à tout hasard et sans trop de conviction s'il avait déjà entendu parler de « nègres fins ». Je lui ai décrit sommairement le témoignage de Michel Augier. Jean-Eugène paraissait mal à l’aise, presque honteux. Finalement, il a acquiescé. Lui les avait appelés les « bougnats ». Un bougnat était un marchand de charbon, il a donc rapproché la couleur de ces choses à celle du charbon.

« J-E Servant : […] Après ça, nous nous sommes enterrés dans les bois. C’était en novembre et on avait un temps exécrable. Parfois même, on écopait nos trous avec nos quarts ( Ndla : un quart est une tasse métallique dont le militaire se sert pour boire ou manger ), on faisait ce qu’on pouvait mais le confort était aux abonnés absents. Je crois que pendant toute la période pendant laquelle je suis resté là-bas, je n’ai pas eu de vêtements secs, pas une fois. Nous, on était dans les bois, ceux de Saint-Pierre-Waast pour être exact, pas loin de Rancourt si jamais ça vous dit quelque chose. Alors imaginez ceux qui n’étaient pas autant à l’abri, en dehors des bois. De la boue partout, tout le temps.
On avait pas mal de rats aussi, qui cherchaient à s’abriter, mais aussi à se nourrir. Ces salopiots taillaient dans les sacs de vivres, trouaient nos vêtements, nous amenaient poux et puces. Des fois même, ces fils de putains nous mordaient dans notre sommeil. Nous avions développé des stratagèmes pour nous en débarrasser, ou du moins réduire leur nombre. On avait installé des pièges un peu partout, et certains faisaient même la collection des rats morts. Vous savez Patrick ( Ndla : c’est mon prénom ), j’ai mangé des choses immondes dans ma vie. Mais la viande de rat, c’est une des pires.
En fait, ce n’est pas tellement le goût, mais le fait de s’imaginer que l’on mange la même bestiole qui a sûrement grignoté les orteils des morts gisant quelque part dans la boue. Parce que faut le dire, c’était courant qu’en écopant l’eau de la tranchée, on bute sur quelque chose de dur sous l’eau. Et en général, c’étaient des corps. Mais je m’égare.
Une nuit, pendant mon tour de garde, je marchais dans la tranchée. Il n’avait pas plu, l’eau avait donc laissé place à une couche épaisse de boue. D’ailleurs, j’avais bien du mal à me déplacer rapidement, dans la tranchée. Je vérifiais si tout le monde allait bien, je jetais de temps en temps un coup d’œil discret par-dessus le parapet pour voir si les casques à pointe ne tentaient pas quelque chose, ou si je voyais une tête dépasser de leur tranchée. Ah, j’oublie de vous dire que ces cadavres qu’on trouvait dans l’eau, on les laissait pas en plein milieu du passage. On les avait entassés… je n’aime pas ce mot mais c’est malheureusement le plus représentatif. On les avait entassés donc, à une extrémité de la tranchée. Ils bouchaient le passage, en quelque sorte.
J’arrive donc au niveau de la pile de corps, et du coin de l’œil, je crois voir bouger un bras. Je me tourne vers le monticule de cadavres, un peu désarçonné. Et je ne rêve pas, un corps bouge. Puis un autre. Très vite, je me rends compte que ce ne sont pas les corps qui bougent, mais quelque chose dessous. J’arme mon Berthier (Ndla : Fusil de dotation de l’armée française durant la seconde moitié de la Grande Guerre ) et instinctivement, je mets en joue l’endroit d’où je pense que provient le mouvement. Je m’approche tant bien que mal, mes pieds s’enfonçant dans la boue. Du bout de mon canon, je tâte les corps et j’entends un grognement strident. De surprise ou de terreur, le tir m’échappe, et les corps se soulèvent d'un coup avant de me tomber dessus. Je ne comprends pas tout de suite ce qui m’arrive, mais je me retrouve allongé sur le dos, enfoncé dans la boue par les deux ou trois cadavres qui ont atterri sur moi. Et devant moi, je vois… comme un animal, voûté, qui respire en haletant. Il a la peau noire, et je dis peau parce que ce n’étaient pas des poils, mais bien un cuir. Je pouvais voir ses muscles.
Je m’apprête à hurler, à appeler n’importe quel sous-verge (Ndla : Sous-officier ) qui passerait par là. Mais là, cette chose se relève lentement et se juche sur ses deux pattes arrières. J’ai prié. Enfoncé dans ma boue, j’ai prié. […]C’était debout, et c’était grand. Surtout, ça se tenait parfaitement debout. Pas du tout chancelant comme un ours qui essaierait de se dresser, non non, bien fixe. Ça a enjambé le tas de cadavre et c’est sorti de la tranchée comme vous montez un escalier. »

La description ressemble à s’y méprendre à celle de Michel Augier. C’est à ce moment-là que je me suis dit qu’il ne pouvait pas s’agir d’une coïncidence. Ces deux hommes ont vu la même créature, l’ont décrite et ne se sont jamais rencontrés. J’ai fait quelques recherches, interviewé d’autres vétérans après ça, mais je n’ai plus entendu parler de « nègres fins » ou « bougnats » jusqu’en 1991.

En 1991 donc, j’ai interviewé Pavi Trapanese, vétéran italien de la première guerre mondiale. Il était soldat dans la 52e division d’Alpini, spécialisés dans le combat en milieu montagneux. Comme avec les autres, je n’ai pas abordé tout de suite le cas de ces créatures. Trapanese me racontait donc difficilement ( il avait 95 ans à ce moment-là ) comment il s’était battu pour reprendre le Mont Ortigara, dans la région de Venise. Après plusieurs pauses, j’en suis venu à lui demander s'il avait vu des choses étranges durant la guerre. Tout d’abord, il m'a répondu que non. Il a réfléchi quelques instant, puis m'a à nouveau assuré qu'il n'avait rien vu d’étrange. Alors que je me préparais à mettre un terme à l’entretien pour le laisser se reposer, Pavi Trapanese a semblé avoir un éclat de lucidité. Son regard fixé dans le mien, il m'a dit que si, il se souvenait. Notez que ce qui va suivre est une retranscription de l’enregistrement que j’ai fait à l’époque. Trapanese y parlant en italien, j’ai traduit en français, il se peut qu’il y ait des erreurs.

« A la toute fin… quand nous avons déplacé les corps de nos camarades, mais aussi ceux des austro-hongrois, je me souviens de quelque chose. C’est très fugace, je l’avais presque oublié. Je me souviens d’une image. Je regarde les chariots de cadavres qui descendent dans la vallée, depuis un point en hauteur. A l’orée de la forêt, je vois du mouvement. Le soleil se couche, je ne distingue pas bien ce que c’est. La forêt est dans l’ombre de la montagne. Au départ, je pense à des éclaireurs ou des rescapés austro-hongrois. Je pense ensuite à des ours lorsque je les vois courir à quatre pattes. Il  y a un corps qui traîne en bas de la route. Je vois alors d’autres formes sortir des bois, ils sont peut-être cinq ou six. L’un d’eux s’approche du corps, alternant entre cavalcade à quatre pattes et course debout. Il attrape le cadavre, et le tire jusque dans la forêt.
Maintenant que j’y repense, il s’agissait sûrement d’ours. Oui, très certainement. »

A ce moment-là, Pavi Trapanese semblait très épuisé. Je l'ai donc laissé se reposer, en me promettant de revenir dans la semaine pour continuer l’entretien, creuser un peu plus sur cet épisode. Il est mort deux jours plus tard. C’est le dernier vétéran que j’ai interviewé.
Après ça, j’ai peu à peu abandonné mon projet. Je ne sais pas ce que vous en pensez. J’ai fait des recherches, recoupé d’autres interviews de collègues, mais je n’ai rien trouvé. Tout ce que j’ai, ce sont trois témoignages de trois hommes qui ne se connaissaient pas, qui ont manœuvré sur des fronts différents et qui ont pourtant tous trois vu la même chose.
De mon projet, il n’y a plus rien à tirer. Du moins, je n’en espère plus rien. Je poste ça ici dans l’espoir que ce cas vous intéresse et que vous fassiez vos propres recherches. Peut-être ai-je manqué quelque chose que d’autres découvriront. Personnellement, je pense que les réponses à mes questions sont mortes en même temps que les derniers vétérans.

La première des trois creepypastas ayant remporté le concours d'Halloween a être publiée, écrite par Atepomaros et portant sur le thème "Monstres". Le tout mis en valeur par une dimension historique qui n'a d'ailleurs pas été pour déplaire à nos votants. Encore félicitations à lui !

jeudi 31 octobre 2019

Résultats du concours de creepypastas

Aujourd'hui, nous sommes le 31 Octobre. Qui dit 31 Octobre dit Halloween, et de fil en aiguille, résultats du concours de creepypastas. Tout d'abord, nous tenons à remercier l'intégralité des participants et des votants. D'un côté comme de l'autre, vous étiez au rendez-vous. Cependant, le but d'un concours étant d'établir des vainqueurs, vous vous doutez bien que certains récits se sont plus distingués que les autres. Aussi, sans plus tarder, voici le classement des textes !

Cinquième place : Le jeu maudit (un troll made in Gordjack)
Quatrième place ex æquo : Le labyrinthe itinérant (par Manchot1er)/L'égout Rattenwater (par the Scary Warhol)
Troisième place ex æquo : Les dents blanches (par Marius)/Sans nom (par Maureen)
Deuxième place ex æquo : Cette fille (par Philsam)/Morts étranges (par Martien) /Je regarde encore (par Fram)/L'héritage (par Datkii)/Cauchemars (par AngeNoire)

Enfin, le moment est venu d'annoncer le gagnant. Ah, on me souffle dans l'oreillette qu'il n'y a pas un, pas deux, mais bien trois creepypastas à arriver en première place. Le podium sera donc cette fois  équitablement partagé entre trois textes ! Minute, quelle oreillette ?

 Première place ex æquo : Mémoires (par Atepomaros)/Les chahuteurs (par Princeps, sous l'étendard de la communauté Fighting Spirit)/Histoire d'Halloween (par Luidi)

Encore une fois, félicitations à tous nos participants, et plus particulièrement à nos gagnants ! Leurs textes seront publiés dans les prochains jours sur le blog, alors restez tapis dans l'ombre de la crypte !

Au nom de toute l'équipe de CFTC, il ne me reste donc plus qu'à vous souhaiter un terrifiant, horrible, abominable Halloween. Et si d'aventure votre nuit, en cette fête des morts, réclame son tribu en frissons, c'est avec un plaisir malsain que nous vous inviterons à plonger dans les limbes de Creepypasta from the crypt, et ce jusqu'au Pandémonium de l'horreur. 


lundi 28 octobre 2019

Camacrusa

Salut à tous et à toutes. J'ai un truc assez creepy à vous montrer, bien qu'un peu tiré par les cheveux. Un ami policier en Gascogne, dans le sud-ouest, connaissant mon goût pour les histoires flippantes, m'a envoyé le script d'un témoignage oral dans une affaire de disparition. Je vous le poste ici.

- Début du script du témoignage de Pepito Williams sur l'affaire Pedro-Jordan :

Vous voulez savoir ce qu'il s'est passé ? D'accord, je vais vous le répéter... C'est déjà la troisième fois, mais bon.

Le 11 octobre, avant-hier quoi, moi et une bande de potes, on a décidé de partir en randonnée. Comme on est plutôt sportifs, et qu'on avait déjà fait pas mal de randonnées dans le coin, on a choisi de sortir des sentiers battus. Oui bon d'accord, c'est risqué je sais, mais là c'est pas ce qui nous intéresse, je crois.

Je reprends. Nous sommes donc sortis du sentier balisé pour nous enfoncer un peu dans une vallée boisée, le genre de belle vallée verdoyante avec des arbres bordant une rivière, tout ça quoi. Bref, jusqu'à la tombée de la nuit, rien de grave. Ah, je ne vous l'avais pas dit ? Oh, ben d'accord, je vous le dis maintenant alors : on avait aussi décidé de camper un peu dans la vallée. Rien de grave, un village était à à peine 15 km. Normalement, on était en sécurité.

Donc, la nuit est tombée. Nous, on a continué de marcher jusqu'au point où nous avions décidé de nous arrêter pendant la nuit. Dans la nuit, vous le savez sûrement, on marche en colonne pour éviter les obstacles. Le premier, en l'occurrence moi, comme ici d'ailleurs, a une lampe et les autres suivent, le dernier fermant la marche.

Et là, je suis tombé sur une jambe. Croyez-moi ou pas, c'était une putain de jambe. Pas le genre jambe-coupée-pour-film-d-horreur, mais une jambe verdâtre un peu couverte de mousse, qui se tenait là, debout, devant moi. Au niveau du genou, un œil me fixait. Alors moi, je me suis arrêté, normal. Les autres m'ont demandé ce qu'il y avait. Je leur ai montré la jambe. Je crois que là on s'est tous dit "What the fuck man ?". Là, le truc a commencé à avancer à cloche-pied vers moi. J'étais assez effrayé pour tout vous dire, mais j'étais motivé par la présence des autres. Donc, j'ai pas reculé. Et puis, ce pouvait être une blague des gamins du coin ou un hoax quelconque, une caméra cachée, un truc du genre. Mais quand elle est arrivée plus près de moi, je tremblais d'effroi. La jambe était creuse. L'intérieur était rempli de dents, avec une langue rouge vif s'agitant au fond. Je me suis vite tourné vers les autres, ils avaient les yeux aussi ronds que moi devant cette jambe creuse. Elle m'a sauté dessus, l’impact me faisant chuter, et je suis resté groggy pendant 2-3 secondes. Quand j’ai retrouvé mes esprits, la jambe était sur ma poitrine. D'un seul coup, je me suis relevé et je l'ai envoyée valdinguer. Je me suis enfui en courant, ce truc était dangereux. Aixe m'a suivi, mais pas Pedro, ni Jordan. Avec le recul, m'enfuir comme ça c'était pas cool, j'aurais dû revenir les chercher. Sans lumière, dans une forêt, la nuit, on peut pas s'en sortir. En fuyant, comme ma lampe valdinguait un peu, j'ai pu voir que d'autres  jambes se dirigeaient vers l'endroit d'où on était venus.

Finalement, on est arrivés au village, Aixe et moi. On est entrés dans la maison qu'on avait louée, et on y est restés calfeutrés toute la nuit.

Dès le lendemain, on est allés chercher le garde-forestier pour qu'il nous aide à retrouver nos deux potes. On lui a montré le lieu où on s'était perdus de vue. Il y avait des traces de piétinements, et des empreintes de pas qui s'éloignaient de cette zone, avec bizarrement la trace d'un seul pied à chaque fois. Le garde-forestier, qui devait avoir soixante-dix ans, nous a dit qu'on ne les retrouverait pas, que ce n'était pas la peine de s'acharner. Rebroussant chemin, il a murmuré une seule chose. "Camacrusa".

- Fin du script

Si vous voulez savoir la suite, mon ami m'a informé que Pepito Williams était connu chez eux pour son addiction à des drogues de tous poils, et ses amis Aixe, Pedro, et Jordan aussi. Il est donc vraisemblable que tout cela n'ait été qu'une hallucination, et que Pedro et Jordan se soient noyés dans la rivière adjacente, après une sorte de rave party sylvestre. Il m'a aussi dit que les recherches, pour l'instant, ne donnaient rien. Quant au garde-forestier, il est mort d'une crise cardiaque chez lui, le 13 octobre. Le jour suivant ayant été balayé par de fortes pluies, les traces mentionnées par Pepito n'ont jamais pu être retrouvées.

lundi 21 octobre 2019

Le frère modèle

Les liens entre les membres d'une même fratrie sont une énigme.
Bien souvent, au sein de leur famille, les fratries se mettent en constante compétition avec des activités malsaines. Alors que les choses pourraient être simples.
Si simples ...
Mon frère Rémi n'était pas de ce genre-là. Nous avions toujours eu un rapport complice, il me montrait sans cesse des jeux à faire dans la maison. Ma mère ne comprenait jamais, et s’énervait beaucoup en qualifiant mes loisirs de bêtises dangereuses. Mais mon frère était toujours présent pour arrondir les angles en prenant ma défense. Réellement, je vous le dis : on devrait tous avoir un grand frère comme modèle. Lorsque j'ai grandi, les choses ont quelque peu commencé à changer. Il ne me poussait plus vers ces sources d'amusements en solo, il voulait à présent jouer avec moi, être à mes côtés pour mieux me guider. Inutile de dire que j'étais aux anges.

Un jour, alors que j'avais six ans, Rémi s'est approché de moi en catimini, et a chuchoté à mon oreille : " Hé frérot, tu voudrais t'amuser et devenir un grand ? Un vrai de vrai ? " Il souriait gentiment, une main derrière le dos, comme s'il cachait quelque chose. De l'autre, il m'a fait signe de venir avec lui. Flatté et amusé, je l'ai suivi.
Arrivé dans sa chambre, on s'est assis l'un en face de l'autre sur le parquet. Il a alors posé de petites sphères rouges sur le sol. " Indiana Jones en personne croque dans ces bonbons avant de partir à l'aventure. Il est tellement costaud qu'il les mange par cinq. Toi aussi t'es un guerrier, frérot ! "
D'un geste, il a poussé les friandises vers moi. Peu rassuré, j'ai secoué la tête. " J'ai jamais vu qu'il se nourrissait avec ces machins dans ses films." " C'est parce qu'il le cache, pardi! Il va quand même pas montrer toutes ces astuces à tout le monde. Mais Indiana Jones le sait, moi je le sais, et toi aussi maintenant ! "
Comme mon idole, je voulais être un guerrier. Alors, j'ai enfourné les cinq bonbons en même temps, et ai croqué. Un feu a envahi ma bouche, brûlant ma langue et mes gencives alors que mes lèvres se mettaient à enfler. La brûlure s'est étendue jusqu'à ma gorge, tandis que je me mettais à tousser et à suffoquer. Ma mère, qui était en bas, a entendu mon corps tomber lourdement au sol. Elle a grimpé l'escalier, couru dans le couloir, et pénétré dans la chambre. Elle a aussitôt été renseignée par mon frère : " Il... Il a avalé de travers. Je ne sais pas ce que je dois faire."

J'ai passé quelques heures à l'hôpital. Cependant, les médecins ont dû assurer à ma mère que ce n'était rien, car dans la journée, j'étais de retour chez moi.
Les jours suivants, c'était comme si mon sens du goût avait été altéré. De toute façon, la brûlure qui persistait dans ma bouche m'a dégoûté pendant un moment de l'acte de manger.
Quant à mon frère, il se répandait toute la journée en excuses. Il s'était trompé dans le choix des bonbons, et avait pris des friandises totalement différentes de celles du film. Je m'en voulais de l'amener involontairement à se justifier. Après tout, on devrait tous avoir ce genre de grand frère exemplaire.

De tous les endroits de la maison, le grand escalier en bois, dont ma mère nous avait formellement interdit l'accès, avait fini par devenir le lieu préféré de mon frère. Un soir, il s'est approché de la première marche, des craies et un chiffon à la main. Il s'est ensuite tourné vers moi : " Tu voudrais retomber ? Retomber en enfance ?" Il avait cet air énigmatique sur le visage, admirant le vieil escalier.
" Maman nous a interdit d'y aller. Elle dit que c'est dangereux."
" Maman dit ci, maman dit ça ! Espèce de poule mouillée ! Elle est pas ici au cas où tu l'as pas vu, donc on a le champ libre. "
J'étais déjà prêt à éclater en sanglots, et je regardais mon frère avec de plus en plus de réticence. Rémi avait rarement été dans cet état d'agacement et de rébellion. Il a ignoré mon regard, et a tracé à la craie des chiffres, des traits et des spirales sur les premières marches. " Et le jeu du jour est... ( Il a mimé un mouvement de frappe violent sur un tambour imaginaire)... La marelle !" Paniqué, j'ai jeté un œil vers l'escalier, et ce jeu insensé.
" Je ne veux pas jouer."
" Oh que si, tu vas le faire. Moi, je vais m' amuser ! Ton rôle en tant que frangin, c'est de venir jouer avec moi. Allez c'est facile ! Je commence pour te montrer l'exemple."
Il est venu se placer sur la toute première marche, puis s'est cramponné à la rampe de l'escalier, et a sauté sur la deuxième en équilibre sur son pied droit. Il a ri, et est revenu vers moi." Rapide, simple et efficace. Rien qu'une marche, une seule. Mais pour ton tour, on va juste un peu corser les choses."
Il s'est penché,et s'est mis à défaire mes lacets. Les larmes aux yeux, je l'ai regardé faire. Lorsqu'il s'est redressé, il m'a regardé avec un grand sourire. Un sourire, qui, étrangement, me dérangeait.
" Rappelle-toi, rien qu'une marche. "
Malgré toutes mes peurs, toutes mes réticences, la volonté tenace d'épater mon frère l'a emporté. Je me suis positionné sur la première marche, ai serré la rampe, et sauté sur la deuxième, m'appuyant sur mon pied droit.
Mais alors que je m'apprêtais à souffler, la voix autoritaire de mon frère s'est élevée. " Encore !" J'ai baissé la tête sur la marche suivante, qui m'apparaissait trouble. Je pleurais, et des larmes de peur ruisselaient sur mes joues, mouillant l'escalier.
" Allez, saute encore !"
J'ai fait ce qu'il me disait. J'ai sauté sur la troisième marche, prenant appui sur mon pied gauche. Lorsque ma semelle a touché le rebord, j'ai immédiatement regretté. Mon pied, manquant d'appui, a dérapé sur celui-ci, et tout mon corps s'est retrouvé projeté en avant.
Dit comme ça, trois marches, ça semble peu. Mais pour un garçon de mon âge, ça représentait une chute terrifiante. J'ai dégringolé douloureusement l'escalier, alors que mon corps se tordait dans un enchevêtrement bizarre de pieds, de bras, de mains et de jambes tordues dans des angles improbables, le tout accompagné d'un concert de craquements que j'aurais préféré oublier.
Alors que j'étais là, étendu au bas des marches, je pouvais entendre mon frère rire, et crier : " Encore, encore ! "

Voilà un an que je suis coincé dans ce fauteuil roulant, sans même savoir pourquoi. Mon grand frère est toujours aux petits soins avec moi, mais notre complicité a changé. Il refuse qu'on joue ensemble, ou de me lancer des défis comme avant. Il dit qu'il est sûr qu'il gagnerait, et qu'il n'y a donc aucun intérêt.
Oh, et autre chose !
Un bébé est venu agrandir les rangs des garçons de la famille. Je regarde d'ailleurs souvent Rémi s'occuper de lui. Peut-être enfonce-t-il le biberon trop loin dans sa bouche, et peut-être le berce-t-il un peu trop fort, mais je sais qu'il n'en est pas moins un frère exemplaire. Le soir, je l'entends chuchoter à l'oreille du nouveau-né : "Je jouerai avec toi. Je jouerai avec toi tous les jours. Et tous les jours, je te laisserai gagner..."
D'une certaine manière, ça me fait chaud au cœur. Ce petit aura une chance phénoménale de pouvoir jouer avec un tel frère, comme j'en ai moi-même eue.
J'espère que vous aussi, vous avez un Rémi, un grand frère dans votre famille. Je le souhaite à tous, de tout cœur.

Après tout, on devrait tous avoir un grand frère pour modèle.

lundi 14 octobre 2019

Demande de fonds

Bonjour à tous. Récemment, en fouillant les dossiers de mon PC, j'ai retrouvé des documents que j'avais enregistrés il y a des années (oui, chaque fois que je vois un texte intéressant sur le net, je l'enregistre comme ça). Celui qui suit m'a semblé assez creepy pour être partagé ici. De souvenir, c'était sur un forum sérieux, un gars qui travaillait dans un laboratoire et qui parlait de son boulot consistant à faire passer à la trappe toutes les lettres de demandes qui n'allaient pas au premier coup d’œil.
Certaines pièces jointes sont citées, mais le type disait les avoir jetées sans même les regarder. Dommage ...

Il y a des termes et des concepts assez avancés. Je mets des liens pour ceux qui ne sont pas biologistes:
- Pan troglodytes (chimpanzé commun) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Pan_troglodytes

Voici le document en question :

FMPPH (Fondation Martin Pour le Progrès de l'Homme) Laboratoire de Biologie Efferness
52 Rue Postale 75005
81300 Albi Paris
          Objet : Demande de subvention


Albi, le 17 Novembre 2001
Bonjour,
Nous vous écrivons cette lettre afin de demander à votre laboratoire un soutien matériel pour réaliser le projet de notre Fondation. En effet, vous avez une longue histoire de soutien à des créateurs indépendants et inventeurs géniaux, aussi, c'est à vous que nous nous adressons.
La FMPPH (Fondation Martin Pour le Progrès de l'Homme) est une fondation de recherche travaillant sur certaines méthodes, qui pourraient un jour permettre à l'Homme d'atteindre son plein potentiel, plus précisément le potentiel inscrit dans ses gènes. Notre projet consiste à atteindre cet objectif. Pour cela, transformer l'Homme est nécessaire. Nous avons déjà avancé dans cette direction, des tests ayant été menés avec succès sur des volontaires.
Voici une présentation détaillée du projet, et une justification de l'intérêt qu'il convient d'y porter (les détails techniques sont dans les documents joints).
L'Homme est fondamentalement une espèce non mature, restée au stade infantile. Notre projet a donc pour but de faire arriver celui-ci à maturité. De lui permettre de devenir adulte du point de vue évolutif, c'est-à-dire de parvenir à réaliser le plein potentiel de ses gènes. De nombreux éléments de l'évolution humaine le montrent. A titre d'exemple, je vais vous décrire deux de ces éléments marquants.
Tout d'abord, la branche de l'humain s'est séparée de la lignée aboutissant aux chimpanzés lorsque nos ancêtres ont conservés des caractères juvéniles. Nous le voyons bien puisque les bébés chimpanzés ont des caractéristiques anatomiques les rapprochant de l'humain : ils sont bipèdes, et ont un crâne de la même forme que le nôtre.
La première étape de notre projet est donc de renverser ce processus, et de supprimer ces caractères juvéniles chez l'humain. Les techniques que nous avons mises au point sont jointes à cette lettre.
L'autre indice frappant que je vais décrire ici est celui que nous fournissent les tuniciers, du groupe des Urochordés. Les tuniciers sont des animaux fixés sur les fonds marins, filtrant l'eau pour se nourrir. A son stade juvénile, le tunicier présente des caractéristiques des chordés (dont nous faisons partie). Il possède en effet une chorde (se rapprochant d'une colonne vertébrale), une queue post-anale lui permettant de nager, et des fentes branchiales. Selon l'hypothèse de Garstang, l'arrivée à maturité de ce "tétard" entraîne sa fixation sur les fonds marins, et la perte plus ou moins partielle de ces caractéristiques.
 
Comme je l'ai dit plus haut, la dernière étape de notre projet serait de renverser ce processus. Cela permettrait de faire de l'homme une pure conscience, un cerveau coupé de toute sensation, abrité par un cylindre de chair protectrice solidement ancré au sol. Cette étape est celle qui nécessite encore quelques recherches, les précédentes ayant déjà été testées avec succès sur des volontaires. Nous avons bon espoir d'y arriver. Un jeune chercheur nous ayant récemment rejoint dispose d'idées très intéressantes sur le sujet.
Nous savons que votre laboratoire a par le passé financé de nombreux projets ambitieux et novateurs, et que vos vues au sujet de l'humanité sont aussi éclairées que les nôtres. La mise en œuvre de notre projet nécessiterait un soutien matériel, notamment pour l'achat de l'équipement nécessaire à la suite de nos opérations. La liste détaillée est jointe à cette lettre.
Nous avons donc l’honneur de solliciter de votre haute bienveillance, par la présente, un soutien financier sur le long terme, du montant que vous jugerez bon de nous accorder, afin de pouvoir mettre en œuvre ce projet indispensable à la progression de l'Homme en tant qu'espèce.
À toutes fins utiles, nous vous adressons un dossier supplémentaire contenant le descriptif détaillé de notre projet. Nous restons à votre entière disposition pour tout rendez-vous que vous jugeriez nécessaire à l’étude de notre demande.
Vous remerciant par avance de l’intérêt que vous porterez à notre sollicitation, et dans cette attente, nous vous prions d’agréer l’expression de nos respectueuses salutations.
Professeur Eryuh MARTIN, FMPPH (Fondation Martin Pour le Progrès de l'Homme)
Albi, 81300

lundi 7 octobre 2019

Animalito

Salut !
Je poste ici la transcription d'un enregistrement des aveux d'un criminel espagnol. Il me vient d'une amie espagnole qui fait un stage dans un commissariat (pour moi, tout bâtiment lié à la police s'appelle commissariat, je n'ai plus le nom exact en tête, et la flemme de le chercher). Et je le trouve assez bizarre. Celui qui parle a l'air sacrément toqué.

Début de l'enregistrement effectué dans le cadre de la procédure judiciaire

J'en peux plus de vos questions... J'en ai assez. J'en peux plus de tout en fait. De toute façon, ce sera bientôt fini, j'en suis sûr. Enfin, j'espère.
Vous voulez que je vous raconte ce qu'il s'est passé, pas vrai ? D'accord. Mais après, vous me laisserez tranquille. J'en peux plus.

    Tout a commencé avec les affaires que vous savez. On peut passer dessus vite fait. J'avais des ennuis, des ennuis avec des gens peu recommandables, et avec la police aussi. Eh oui, même en Valence, on a de la criminalité de comp... (Tousse tousse)... de compétition.
    Alors je suis allé me confesser au Père Pedro. Il me connaît depuis l'enfance. Il a beau savoir que j'ai un don pour m'attirer des ennuis, là, c'était pire que... (il s'arrête pour reprendre son souffle)... pire que jamais. Oui, vous savez, dans ma famille, on est très croyants, et j'ai toujours respecté ce vieil homme sympathique. Je croyais sincèrement qu'il pourrait m'aider, trouver une solution, avec ses contacts. Comme les autres fois. Si j'avais su. Une solution, ouais... Mais court-termiste... (Tousse tousse).

    Oui, donc, je reprends. Il a tout de suite compris. Il m'a dit "Je vois, je vois" comme à son habitude. Ensuite, il m'a donné une adresse où je devais me présenter. Alors moi, comme le pigeon que je suis... (Tousse tousse)...  j'y suis allé... (Il s'arrête encore une fois pour reprendre son souffle).
    J'y suis arrivé deux jours plus tard, comme il m'avait dit. C'était une petite maison paumée, mais assez jolie, assez cosy comme on dit, le genre de petit cottage rentable à outrance, si vous voyez ce que je veux dire. Un gars standard m'a ouvert quand j'ai frappé et je me suis présenté comme venant du père Pedro. Il m'a ensuite regardé bizarrement, et m'a prié de le suivre sans autre forme de procès. Alors bon, puisque le père Pedro me disait de lui faire confiance pour résoudre tous mes soucis, je l'ai suivi... (Tousse tousse)...

    Il m'a amené dans une salle à manger tout à fait standard, le genre de salle à manger qu'on trouve dans un cottage de base, sauf que la table était vachement épaisse. Normal, un tiroir était caché sur le côté, comme dans ces vielles tables de campagne où on met le pain dans un tiroir en bout de table. Alors le type, l'air de rien, en a sorti une brindille avec un bouchon d'un côté, et un nœud de l'autre. Moi, je me disais qu'il se moquait de moi, que le père Pedro devenait sûrement un peu sénile avec l'âge... (Tousse tousse).

    Il a pris la parole : "C'est un animalito. Il vit dans cette brindille creuse". Là, j'ai ouvert des yeux ronds. L'animalito, c'était une bête magique en Espagne. Maupassant en a parlé dans un de ses bouquins je crois, que je n'ai pas lu, d'ailleurs... (Tousse tousse)... J'aurais dû, ah ouais, j'aurais dû. Je comprenais rien du tout... (il s'arrête, et ferme les yeux, comme sur le point de s'évanouir, mais se reprend après une profonde inspiration)...  "Il va t'aider. Il te protégera. Avec lui, tu pourras courir de Valence à Murcia sans t'arrêter".
    Alors là, j'ai pété un câble. Je passerai les détails. Mais le gars a fini par tenter me poignarder, comme ça. Au lieu de me transpercer, la lame a été déviée au dernier moment, miraculeusement. Et cela plusieurs fois. J'étais tout de même sceptique. Alors il m'a envoyé la miche de pain en plein dans la figure, mais elle a elle aussi été détournée. Après plusieurs tests du genre, j'étais convaincu. C'était un truc de fou ! ... (Tousse tousse)... A priori, ça me sauverait bien... (Tousse tousse)...

    Si j'avais su le prix à payer. Enfin si, je le savais. Le gugus me l'avait dit. L'animalito devait être nourri. Nourri par de la chair d'enfant baptisé... (Tousse tousse)... Quand il sortait de la brindille pour manger, je le voyais. Un corps filiforme, marron, des pattes énormes par rapport au corps, et une bouche toute aussi grande, pleine de rangées de dents. Au début, je m'introduisais dans des morgues, ou autres établissements du genre. J'avais l'habitude. Ouais, d'ailleurs, c'est pour ça que je suis là, devant vous... (Tousse tousse)... Facile pour moi, habitué aux traf... (Tousse Tousse)... aux trafics de tous poils. Après, vous avez commencé à surveiller ces endroits, normal. Alors j'ai plus pu. Et puis, les familles surveillaient leurs enfants de près après ces enlèvements de cadavres. Ouais, les rumeurs de nécropédophilie, c'était moi, ouais... (Tousse tousse)... j'avoue tout. Mais j'en ai plus pour longtemps, de toute façon... (Tousse Tousse)...

    Bref, j'ai fini par plus pouvoir le nourrir. Ce que je savais pas, c'est qu'il se nourrirait tout seul. Je devenais de plus en plus émacié. Ouais, j'étais très endurant, invincible, tout. Mes ennuis étaient réglés. Pas de problème de ce côté là...( Tousse tousse)... Mais je maigrissais à vue d'oeil. Je devenais squelettique, de plus en plus. Il me bouffait... (Tousse tousse)... Et là... (Tousse tousse)... il continue... (Tousse tousse)...

Fin de l'enregistrement


Note : l'interrogé est mort quelques jours après l'interrogatoire. D'après les médecins légistes, la cause du décès est la sous-nutrition, mais les organes internes étaient incroyablement abîmés, comme déchiquetés de part en part par de minuscules lames de rasoir.