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vendredi 8 juin 2018

Confessions d'un plongeur en haute mer (Partie 2)

Avant que je ne continue de partager mes expériences, il y a quelque chose que j’aimerais clarifier. J’ai reçu une incroyable quantité de commentaires et de MP depuis mon précédent post. Plusieurs personnes m’ont fait remarquer que peu de gens avaient vécu de telles expériences. Et il y en a probablement encore moins qui aient récemment démissionné. Du coup, il y a très certainement pas mal de monde qui sait déjà qui je suis, ou qui pourrait le deviner facilement. Ceci étant dit, je persiste à penser que tout le monde mérite d’être informé.

Dans un premier temps, je vais répondre aux questions les plus fréquentes que j’ai reçues. Oui, il m’est arrivé pas mal de trucs flippants dans l’océan. Mais, en prenant en compte la quantité de plongées que j’ai effectuées, ces anecdotes sont finalement assez éparses.

Petite info concernant l’équipement de plongée. Même si ça dépend du type de mission, on a un équipement de base qu’on utilise le plus souvent. Nous sommes des plongeurs casqués, ce qui signifie qu’on porte des scaphandres, pas des bouteilles. L’air nous arrive de la surface. On a un dispositif à bord qui nous envoie de l’air par un tuyau, c’est ce qu’on appelle la plongée par liaison ombilicale. Par cette liaison passe aussi le reste de notre dispositif essentiel. Sans rentrer dans les détails trop techniques, on a donc le tuyau d’air, un câble électrique pour la lumière, la communication, et, très important, une jauge de profondeur. En plus de tout ça, on a aussi une bouteille d’oxygène dans le dos en cas d’urgence. Mais il n’y pas grand-chose dedans. Juste assez pour nous permettre de remonter rapidement à la surface si besoin. On n’utilise pas de recycleur pour le type de travail qu’on fait. Par contre ça nous arrive de porter un masque au lieu d’un scaphandre, voire même un tuba si c’est plus pratique, mais ça l’est rarement.

Les Gardiens des Profondeurs. Je n’ai jamais trouvé d’infos les concernant sur Internet. Les seules personnes que j’ai entendues en parler sont les membres de mon équipe. On m’a dit que d’autres équipes leur étaient tombées dessus aussi, mais même les gars de chez nous n’aiment pas aborder le sujet.

Je répondrai à d’autres questions au fur et à mesure qu’elles me seront posées, mais je vais revenir à la raison pour laquelle vous êtes ici. Une fois, alors que je bossais sur une plateforme pétrolière, on se servait d’un ROV (imaginez un petit sous-marin télécommandé) pour procéder à des vérifications. On avait été contactés pour détecter des dégâts sur la structure ou des dysfonctionnements après que la plateforme ait été sujette à des vibrations anormales. Pendant la manœuvre, le ROV est relié à un câble qui l’alimente en électricité et qui transfère les vidéos et les images sonar à la surface. Alors que le ROV s’enfonçait dans l’obscurité des profondeurs, on a commencé à remarquer de fines rayures sur la structure. Au début c’étaient juste des endroits où les algues avaient été arrachées du métal, mais plus on descendait, et plus les griffures avaient l’air intentionnelles. On a rapproché le ROV pour les analyser. Là, devant nous, se trouvaient des images. C’étaient des hiéroglyphes gravés dans le métal. Et c’était récent. Et à mesure qu’on descendait, ils semblaient être de plus en plus anciens. Ils étaient partiellement recouverts de rouille, et d’algues. Quelle qu’ait pu être la chose qui faisait ces gravures, elle progressait du fond vers la surface. Et puis soudainement, le ROV n’a plus répondu. Il a commencé à se secouer d’avant en arrière. On ne le contrôlait plus. On a essayé de le remonter en tirant sur le câble mais il avait l’air entravé. Et là, on l’a senti. Une traction sur le câble, qui venait du ROV. Quelque chose le tirait vers le fond. Le câble a commencé à grincer, et s’est sectionné. On a remonté ce qu’il en restait, mais le ROV était perdu pour toujours. Notre supérieur nous a quittés en se demandant ce qu’il allait bien pouvoir mettre dans son rapport à la compagnie pétrolière.

Un autre incident s’est produit il y a un an. Pendant une mission de récupération, on était en train d’installer le matériel de câblage. Alors que j’étais face à l’épave, tournant le dos à l’océan, je n’avais pas remarqué que quelque chose s’approchait de moi. Et d’un coup un truc s’est violemment écrasé contre la bouteille dans mon dos. J’ai été projeté contre le bateau, plaqué à la paroi par l’intensité du choc. Et quand je me suis retourné, il n’y avait rien. Plus tard on m’a appris que je m’étais fêlé plusieurs côtes pendant l’impact. J’en ai notifié les autres plongeurs et l’équipe en surface, et on nous a dit qu’ils allaient nous remonter. On a gardé nos yeux bien ouverts, pour essayer de scanner la pénombre qui nous entourait. Pendant un arrêt de décompression, on a commencé à apercevoir une silhouette qui nageait autour de nous. On ne l’a pas lâchée des yeux pendant qu’elle se rapprochait. On a commencé à la voir plus nettement. C’était un gigantesque requin. Bon, j’ai jamais eu peur des requins. Mais se faire tourner autour par un énorme requin, alors qu’on pendouille au bout d’une corde au milieu de l’océan, c’est quand même quelque chose, et ça peut déclencher une nouvelle phobie même chez les plus courageux. Gardez à l’esprit qu’on n’était pas dans une cage, juste debout sur une plateforme. J’avais l’impression d’être servi sur un plateau. Il a fini par se rapprocher assez près pour qu’on puisse l’observer en détails. Je n’ai pas reconnu de quelle espèce il s’agissait. C’était plus gros qu’un grand blanc, et d’une couleur complètement différente. Il était majoritairement noir avec quelques touches de gris. Il a continué de nous fixer alors qu’on se tenait sans défense sur la plateforme, en priant pour qu’il nous laisse tranquille. Au moment où on a enfin terminé l’arrêt de décompression, il était presque assez près pour qu’on puisse le toucher. L’équipe à bord nous a remontés à la surface et sortis de l’eau, et on était tous soulagés que le requin n’ait pas décidé de nous goûter. Une fois sur le bateau il s’est avéré qu’apparemment, il avait quand même visé mon dos, mais n’avait réussi qu’à mordre ma bouteille d’oxygène.

Il y a eu une autre plongée, cette fois dans des eaux cristallines. Et il y a un côté agréable à bosser dans l’eau et pouvoir voir ce qui se passe autour de soi. On avait une visibilité à plus de 30 mètres. Bref, donc on a atteint le fond et commencé à bosser. Il y avait deux missiles qui avaient été tirés par un avion de l’armée mais qui ne s’étaient pas déclenchés. On nous a briefés sur leur emplacement et rassurés sur le fait qu’ils n’étaient pas armés et qu’ils ne se déclencheraient pas, pourvu qu’on les manipule comme il faut. On les a localisés bien plus facilement que prévu, et on a commencé à les harnacher pour les remonter. Et juste quand je m’apprêtais à poser les mains sur le premier missile, j’ai entendu mon collègue dire « Oh merde ! ». J’ai senti mon estomac se retourner. Je m’en fous de savoir combien fois vous avez déjà bossé avec un obus. Je crois sincèrement que vous aurez toujours cette désagréable sensation dans les tripes, et ce stress dans un coin de votre tête. J’ai levé les yeux et réalisé qu’il ne parlait pas du missile : un mur de sable était en train de s’élever au loin. Quelque chose, j’espère le courant, remuait le sable au fond de l’océan. Le mur se soulevait et faisait déjà presque 20 mètres de haut. Pire encore, il se dirigeait vers nous. Et très vite il nous a atteints. C’est difficile de décrire une mauvaise visibilité dans l’eau. Le problème, c’est pas la quantité de lumière, mais la quantité de merde dans l’eau qui bloque la lumière. Pensez au brouillard le plus épais que vous ayez jamais vu, et imaginez un truc encore pire. Je vous parle d’un brouillard tellement épais qu’on pourrait vous mettre une lampe torche devant les yeux à 2 centimètres, vous ne la verriez même pas. C’est ça, une mauvaise visibilité sous l’eau. Au moment où le sable s’est abattu sur nous, on a été plongés dans une obscurité totale. J’ai collé ma main sur mon hublot, et je ne pouvais même pas la voir. Au bout de quelques instants on a entendu un bruit de frottement métallique. Et puis, aussi soudainement qu’il était apparu, le mur de sable avait disparu. L’eau était redevenue limpide. Par contre les missiles étaient introuvables. Ils n’étaient pourtant qu’à quelques centimètres de moi quand la tempête de sable s’était soulevée, mais là, même en fouillant dans le sol autour de moi, il n’y avait aucune trace d’eux.

L'incident suivant est survenu lors d’une mission humanitaire pour laquelle on s’était proposés bénévolement. Après qu’une portion d’un pont s'est écroulée au-dessus d’une zone de l’océan, profonde d’une quinzaine de mètres, il fallait récupérer les véhicules, et, avec un peu de chance, les corps aussi. L’éboulement s’était produit à peine plus d’une semaine avant notre arrivée. On a passé le premier jour à analyser la zone et à élaborer un plan d’action pour pouvoir en remonter le plus possible dans le court laps de temps où on était dispos. Au début du deuxième jour, on avait déjà commencé à remonter des véhicules. Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’était une mission difficile. Mais pas à cause des efforts physiques. Le chaos qui régnait dans les voitures était bouleversant. Il ne s’agissait pas de pilotes de l’armée ou de marins disparus en mer. C’étaient des familles qui partaient en vacances ou des salariés en route vers leur lieu de travail. Je ne saurais pas dire ce qui était pire : les voitures dans lesquelles on retrouvait des familles entières, les sièges avant vides avec les parents à l’arrière, visiblement dans une tentative de détacher leurs enfants, ou celles dans lesquelles les parents étaient sortis en laissant leurs enfants attachés sur la banquette arrière. J’essayais de chasser de mon esprit les scènes de panique qui avaient dû se jouer dans ces voitures quand elles ont commencé à se remplir d’eau par les parebrises et les fenêtres brisés, avec toutes ces personnes terrifiées tentant de s’en sortir. Mais je ne pouvais pas pardonner à ceux qui avaient laissé leur famille se noyer. Chaque jour, on passait à un nouveau groupe de voitures. Et au quatrième jour, on en a trouvé quelques-unes qui avaient les portières ouvertes, avec personne à l’intérieur. On était plutôt contents parce que ça nous faisait moins de travail, et surtout parce que ça laissait supposer que certaines victimes avaient pu échapper à la fatalité d’une telle tragédie. Jusqu’à ce que je tombe sur un mini van, dont les passagers n’avaient pas eu cette chance. Alors que j’accrochais des chaînes au véhicule pour le préparer à être remonté, j’ai remarqué qu’un autre plongeur était en train d’inspecter mon installation. Et il a commencé à détacher une de mes chaînes. Je lui ai demandé ce qu’il était en train de faire, et sa réponse m’a alerté : « Je vérifie s’il y a des corps dans le van ». J’ai ressenti ce nœud si familier dans l’estomac. Doucement, je me suis rapproché du plongeur, et je l’ai retourné pour voir son visage. Il a résisté, mais il a fini par me faire face. Son hublot était embué. J’ai ignoré mon instinct qui me disait de me barrer, et je me suis penché pour regarder dans son casque. Encore aujourd’hui, j’aimerais ne pas l’avoir fait. Il faisait sombre, mais j’ai bien vu son visage. Trop bien, même. De la chair en décomposition. La personne qui portait ce scaphandre était décédée depuis longtemps. J’ai perdu toute ma contenance, et je me suis mis à hurler. J’ai entendu tout le monde s’enflammer dans les micros, les plongeurs et l’équipe en surface essayer de capter mon attention. Mais je ne pouvais pas me concentrer sur quoi que ce soit d’autre que ce que j’avais en face de moi. J’ai essayé de m’éloigner de cette chose, à reculons, mais dans la panique j’avais emmêlé mon câble ombilical aux chaînes de remorquage. La chose s’est reconcentrée sur le mini van. Alors que je me débattais pour me dépêtrer, j’ai remarqué l’absence de bulles sortant de son casque. Elle était en train d’ouvrir la porte du van et de se glisser à l’intérieur. En m’enfuyant à la nage, je l’ai vue attraper un des passagers et l’emporter avec elle dans l’obscurité.

C’est là que j’ai réalisé que je n’étais peut-être pas fait pour le travail en mer. Je savais que je faisais ce métier depuis bien plus longtemps que je n’aurais dû, et pendant tout ce temps j’avais cette pensée qui me tannait dans un coin de ma tête. Je dois trouver une carrière moins dangereuse.

Partie 1

lundi 4 juin 2018

Les faucheuses

Dans l'imaginaire collectif, on associe la faucheuse à un être unique, qui vient prendre l'âme des défunts, afin de les conduire vers l'au-delà. Elle a l'aspect d'un squelette, armé d'une faux. Ce n'est pas tout à fait vrai. Et vous vous demandez sûrement comment je peux le savoir, car aucune personne ayant vu la mort n'est là pour en parler aujourd'hui.
Mon cas est un peu particulier, dans ma jeunesse, j'ai eu un grave accident, qui m'a plongé dans le coma pendant plusieurs mois. J'ai eu une grave contusion à la tête, et à mon réveil, il y a eu des séquelles. Et la plus grave d'entre elles a été de perdre toutes mes émotions. Colère, peur, amour, angoisse... Je ne ressens plus aucune émotion depuis ce jour.


Ma vie n'a pas été facile avec ce handicap, mon manque d'émotions m'a conduit à l'isolement une très grande partie de ma vie. Comme je ne ressentais pas d'amour, je n'ai jamais éprouvé le besoin de me marier, d'avoir des amis, ou même d'être avec ma famille. C'est ainsi que j'ai fini seul dans cet hôpital, il y a quelques mois. En plus de mon handicap, j'ai développé une maladie que tout le monde connaît et redoute : Alzheimer.


Je n'avais aucune émotion, et en plus de ça c’était maintenant ma mémoire qui était touchée. Je sentais mes souvenirs disparaître, les uns après les autres. C'est aussi pour ça que j'écris tout ça, car j'ai conscience que bientôt j'oublierai toute cette histoire.


Maintenant que vous en savez un peu plus sur moi, je vais revenir au sujet principal : les faucheuses. Je peux les voir. Et elles sont plusieurs, il n'y a pas "LA faucheuse", mais "les faucheuses". Enfin, je dis que je peux les voir, mais en fait, tout, le monde peut les voir.


Et vous les avez sûrement vues, et pas plus tard que cette nuit. Vous allez sûrement me prendre pour un vieux fou, car vous ne vous souvenez pas avoir vu la mort cette nuit. Et c'est justement là qu'est l'astuce : vous ne vous en souvenez pas.


La première fois que je l'ai vue, c'est quelques jours avant d'avoir été informé de ma maladie. Je regardais la télé, seul, chez moi, comme à mon habitude. J'ai alors senti une main sur mon épaule, et, en me retournant, je l'ai vue. Une grande créature, à l'allure squelettique. Elle ne portait cependant aucune faux, mais j'ai compris pourquoi celle-ci était présente dans l'imaginaire collectif. Je ne devais sûrement pas être le premier à me souvenir de ces créatures. Son index était plus long que les autres, et recourbé à son extrémité, ce qui faisait en effet penser à une faux. Et j'ai ensuite compris à quoi ce doigt servait.


Évidemment, n'importe qui dans ce cas-là aurait crié, aurait été affolé, aurait essayé de négocier pour sa vie, mais je suis resté calme. Et oui, je n'ai aucune émotion, alors je n'ai ressenti aucune peur. J'avais simplement essayé de lui poser des questions, mais aucun son ne sortait de ma bouche, comme si cette entité me forçait au silence. Je ne pouvais également plus bouger. Paralysé et contraint au silence, je pense que ça aurait traumatisé n'importe qui.


La faucheuse a ensuite enfoncé son index recourbé dans mon oreille, lentement. Elle est restée comme ça, à trifouiller dans mon cerveau, pendant plusieurs secondes. Elle avait l'air de chercher quelque chose. Puis, elle a ressorti son doigt, m'a regardé pendant quelques instants, puis est partie. Une fois qu'elle a disparu, j'ai pu bouger de nouveau.
Après cet incident, j'ai fait des recherches, pour en apprendre plus sur ces créatures, mais il n'y avait aucune trace d'elles sur internet ou dans les livres. Bien sûr, dès que je cherchais des informations par rapport à son apparence, je tombais sur des livres ou des pages web en rapport avec la mort elle-même, mais aucune n'avait le doigt en faux comme je l'avais vue. Et aucun ne mentionnait le fait qu'elle enfonçait ce même doigt dans ton cerveau par l'oreille.


Au bout de quelques mois, j'ai abandonné mes recherches, je n'avais plus vu cette entité de toute façon. On m'avait dit que j'avais Alzheimer, alors je me suis dit que c'était cette maladie qui m'avait fait halluciner ce jour-là.
Mais, au bout de quelques mois, lorsque m'a maladie s'est aggravée subitement, j'ai été contraint d'être interné dans cet hôpital. Et c'est là que je les ai revues. Et pas qu'une seule. Et pas qu'une fois non plus.


C’était un ballet incessant qui se produisait la nuit. Les faucheuses allaient et venaient dans les couloirs de l'hôpital, allant de chambres en chambres. Quand elles passaient devant moi, elle m'ignoraient, tout simplement. Je n’étais plus une de leurs cibles.


J'en avais suivi une dans la chambre voisine, et j'ai été témoin de ce qui m’était arrivé alors. La faucheuse avait enfoncé son doigt dans le cerveau de la vieille dame, qui semblait terrorisée. Elle ouvrait la bouche, semblant vouloir crier de toute ses forces, mais aucun son ne sortait. Son visage affichait une peur inégalée, mais son corps restait stoïque. Contrairement à moi, la faucheuse n’était restée deux ou trois secondes avec le doigt dans l'oreille de cette femme, avant de s'en aller vers une autre chambre.
Je pensais alors que la femme, une fois l’entité partie, allait se mettre à crier, à appeler à l'aide, à gesticuler de tous les cotés. Mais rien de tout ça, elle regardait dans le vide, le visage dénué d'émotions. Puis elle m'a dévisagé, et m'a demandé ce que je faisais là et ce que je voulais. Je lui ai dit ce dont j'avais été témoin à l'instant, et elle m'a répondu que j'étais fou, que je devrais rentrer dans ma chambre et prendre mes cachets, car j'étais l'unique intrus dans cette chambre qu'elle ait vu ce jour-là.
Tous les soirs, j'ai été témoin des mêmes phénomènes, durant la nuit. Les faucheuses rendaient visites aux malades, aux docteurs, aux infirmières, aux jeunes, aux vieux. Tout le monde y passait. Sauf moi. Et personne ne s'en souvenait.


J'ai alors deviné qu'elles se nourrissaient des souvenirs des gens, en leur enfonçant leur doigt dans le cerveau, et le fait que ma mémoire soit altérée par la maladie faisait d'elle (de moi ?) un mauvais repas. Je suis allé voir si les autres malades d’Alzheimer étaient dans mon cas, mais non, les faucheuses leur rendaient visite à eux aussi. J'étais l'unique personne qui n'était pas touchée. Et je me demandais bien pourquoi.
La seule chose qui me différenciait d'eux était mon manque d'émotions. Quand j'y ai repensé, toutes leurs victimes étaient terrorisées en leur présence. C'est alors que j'ai enfin compris.
Les faucheuses se nourrissent de deux éléments : la peur et la mémoire. Elles se nourrissent d'abord de la terreur qu'éprouve leur victime, puis se nourrissent des souvenirs de leur passage. C'est pour cela que tout le monde les voit, chaque nuit, mais que personne ne s'en souvient. Ces entités m'ignorent car je n'ai aucune de ces deux choses à leur offrir. Une combinaison assez rare qui fait de moi sûrement un des seuls hommes à connaître leur existence.


Je me suis alors demandé pourquoi les caméras de l’hôpital ne les avaient jamais filmées. J'ai demandé à la sécurité de me montrer les enregistrements des couloirs de l’hôpital la nuit, et il n'y avait rien. Aucune trace de ces entités. Aucun comportement suspect des patients. Comme si leur passage avait été coupé au montage.


Je sais que personne ne va jamais me croire. Je sais que pour vous, je ne suis qu'un vieux fou qui délire. Mais si vous lisez cette lettre la nuit : elles sont peut être venues pour vous durant votre lecture, sans que vous vous en rappeliez.


vendredi 1 juin 2018

Confessions d'un plongeur en haute mer (Partie 1)

J’ai récemment démissionné de mon poste de plongeur en haute mer. Je travaillais pour une grosse boîte qui propose des prestations relatives à la plongée sous-marine allant du sauvetage à la démolition sous-marine, en passant par la réparation de bateaux et la recherche et récupération. Ils sont très réputés dans le milieu et reconnus pour leur fiabilité et leur sûreté. À tel point qu’ils sont souvent sollicités par le gouvernement. Pour être honnête, ça va vraiment me manquer de bosser pour eux. Les gens avec qui je travaillais sont vraiment la crème de la crème. Mais il y a une limite à la quantité de trucs inexplicables qu’un homme peut tolérer avant de tirer définitivement un trait sur l’océan. Voici quelques exemples de secrets que beaucoup de plongeurs emportent avec eux dans la tombe.

Sur le chemin d’une mission pour laquelle on avait été contactés, notre moteur s’était enrayé. J’ai enfilé ma tenue pour aller la désentraver. Après une brève inspection j’ai repéré une épaisse corde enroulée autour de l’arbre et de l’hélice. J’ai notifié mon superviseur, qui m’a fait descendre un sac en toile contenant les outils nécessaires pour couper la corde. J’ai accroché le sac à l’arbre du moteur et je suis parti libérer l’hélice. C’était rapide, et je suis retourné vers le sac. J’ai cru entendre un bruit étrange quand j’ai laissé tomber les outils dedans, un peu comme un son de coquille écrasée. Quand j’ai regardé à l’intérieur, il était rempli de gros coquillages, pour la plupart réduits en miettes par les outils que je venais de jeter. Une fois sorti de l’eau et débarrassé de mon équipement, je les ai examinés. Ils avaient ce qui ressemblait à des hiéroglyphes gravés sur la coquille. Un des anciens de l’équipe m’a alors appris que c’était plutôt rare, mais que c’était déjà arrivé à quelques gars avant moi.

Une autre fois, on était en mission de récupération d’un aéronef militaire. Quand on est arrivés, des vaisseaux de la Marine nous attendaient pour qu’on le leur remonte. On nous a rapidement briefés : ils avaient perdu la communication avec le pilote et voulaient retrouver l’épave pour pouvoir démarrer l’enquête. J’étais assigné à la « comms and logs » (communication avec les plongeurs et supervision de la profondeur et de l’ABT) quand les plongeurs ont atteint la cible. D’après eux, l’avion était intact. Ça nous a tous surpris. Notre supérieur leur a demandé de décrire l’ampleur des dégâts, ils ont répondu qu’il n’y en avait aucun. Genre, pas une égratignure. Il était juste posé au fond. Et, plus surprenant encore, la verrière était toujours en place. Ça veut dire que le cockpit était toujours scellé. En d’autres mots, le pilote ne s’était pas éjecté. Mais il était introuvable. On a remonté l’avion et l’armée a pris le relai. On n’en a plus jamais entendu parler.

J’ai aussi été témoin d’un phénomène étrange à la surface de l’eau, sur le chantier d’une démolition planifiée. Je me dois de préciser qu'une des façons de suivre la position d’un plongeur quand il est sous l’eau est de surveiller son chapelet de bulles. Quand un plongeur inspire, le régulateur d’oxygène à la demande de son scaphandre lui prodigue de l’air grâce à un tuyau. Et puis quand il expire, l’air est évacué dans l’eau et remonte à la surface. À la surface, on peut voir les bulles et ça indique grossièrement la position des plongeurs. Bref, pour cette mission, on était à des centaines de kilomètres de la côte avec deux plongeurs dans l’eau. Après environ une heure de plongée, on a commencé à remarquer un phénomène étrange. On pouvait distinctement voir 3 chapelets de bulles émaner de leur position. Au début on a cru que c’était à cause du courant. Mais après ça on a vu un quatrième chapelet arriver un peu plus loin. Il s’est arrêté à environ 6-7 mètres des plongeurs, juste à côté des autres mystérieuses bulles. On a demandé aux plongeurs, mais aucun des deux ne voyait quoi que ce soit qui sorte de l’ordinaire. Et tout d’un coup, même depuis la surface, on a entendu un hurlement à glacer le sang, qui venait des profondeurs. Puis plus rien. Les plongeurs n’étaient pas tellement inquiets, on entend des trucs étranges tout le temps. Le son se propage facilement sous l’eau, et on finit par systématiquement supposer que la source est en fait très loin. Mais peu de temps après, il nous a semblé voir l’eau se mettre à bouillir au loin, et ça se rapprochait. Sauf qu’elle ne bouillait pas vraiment, en fait. C’étaient d’innombrables chapelets de bulles qui avançaient dans la direction des plongeurs. Notre superviseur leur a ordonné de remonter au dernier palier de décompression pour qu’on puisse les sortir de l’eau. Les bulles étaient dangereusement proches à ce moment-là, et les plongeurs ont dit qu’en remontant ils avaient commencé à apercevoir des silhouettes sombres au loin. Mais ils n’ont pas pu bien voir ce que c’était. On a décidé unanimement de les remonter avant qu’ils ne puissent finir leur arrêt de décompression et on les a mis dans le caisson hyperbare.

Une autre fois, pendant une plongée pas loin des Bahamas, il m’est arrivé un truc flippant. C’était ma première mission de récupération avec eux, donc j’étais avec un plongeur très expérimenté. À à peine 60 mètres de profondeur, on était en train de chercher des points d’arrimage possibles sur une épave de bateau. En m’approchant de la proue du vaisseau, j’ai remarqué que mon collègue s’attardait sur une partie endommagée de la coque. Perdu dans sa concentration, il s’était enfoncé de quelques mètres à l’intérieur de l’épave. Je lui ai demandé plusieurs fois s’il voulait que je reste à l’entrée pour tendre son tuyau d’air (c’est fortement recommandé parce que c’est très dangereux de pénétrer dans un vaisseau coulé) ce à quoi il m’a répondu non. Il n’avait pas l’intention d’aller à l’intérieur. Il persistait à dire qu’il était juste à l’entrée de l’épave. J’ai compris qu’il était désorienté et j’ai tendu le bras pour l’attraper. Juste avant de le toucher, j’ai réalisé qu’aucune bulle ne sortait de son casque. Quoi ça puisse être, ça ne respirait pas. J’ai fait demi-tour et j’ai signalé qu’il y avait quelque chose d’autre avec nous au fond. Je m’attendais à ce qu’on se foute de moi, mais non. J’ai tout de suite entendu la voix de mon chef nous dire : « Les gars, allez vous mettre en position et préparez-vous à remonter ». Une fois à la surface je lui ai demandé ce qu’il s’était passé et il m’a répondu qu’il refusait de mettre ses plongeurs excessivement en danger. Il n’a pas voulu développer. On a refusé de terminer la récupération.

La plongée qui suit, je ne sais pas trop comment l’expliquer. J’étais au fond, couché sur le dos en train de regarder vers la surface. Tout ce que je voyais, c’étaient les nuances sombres de l’obscurité ambiante. Et tout d’un coup je suis revenu à moi. Je n’avais aucun souvenir de comment j’étais arrivé là. J’ai réalisé que je ne me souvenais pas d’être entré dans l’eau, ni même de pourquoi j’y étais. J’ai essayé de forcer mon corps à se redresser, mais je me suis rendu compte que je ne pouvais pas bouger. Je n’arrivais pas à contrôler mon corps. Je pouvais entendre les gars des comms en haut donner des instructions à l’autre plongeur pour me trouver. Depuis combien de temps j’étais là ? Depuis combien de temps j’étais porté disparu ? Il a dit aux mecs de la surface qu’ « Ils l’avaient attrapé ». J’ai essayé de crier, mais même ça je n’y arrivais pas. Après encore quelques minutes d’échanges paniqués entre le plongeur et l’équipe, j’ai aperçu une ombre se distinguer dans l’obscurité. Elle venait vers moi. « Les gars, je l’ai retrouvé. » Il m’a attrapé par mon harnais pour me remonter à notre palier de décompression. Pendant qu’il me tirait, j’ai pu jeter un coup d’œil rapide autour de moi. J’étais couché sur un tas d’ossements humains.

Un des trucs les plus étranges que j’ai pu voir s’est produit pendant une mission de récupération de corps. Je n’y aurais personnellement même pas cru si je ne m’étais pas trouvé moi-même dans l’eau à ce moment-là. L’armée avait trouvé un site où ils présumaient que les corps de plusieurs Marines disparus pendant la Seconde Guerre Mondiale pourraient être retrouvés. Moi et un autre plongeur sommes entrés dans l’eau avec des sacs mortuaires pour remonter les dépouilles. Au fond, on a effectivement trouvé trois squelettes. On les a mis dans les sacs et sommes retournés au palier de décompression. En chemin vers la surface, on a vu les sacs commencer à bouger. Au début très légèrement, et ensuite ils ont commencé à se secouer et à tourner sur eux-mêmes. Des bulles sont sorties de deux des sacs, et puis plus rien. Le troisième à continuer à se débattre. On a atteint la surface et on a tout de suite retiré notre équipement. On avait peur de toucher les sacs, mais un des membres de l’équipe a fini par ouvrir celui qui bougeait encore. Un vieil homme, squelettique, mais très vivant en est sorti en crachant de l’eau. On est restés figés, incapable de comprendre ce qu’on était en train de voir. Toujours sans la moindre idée de ce que j’étais en train de faire, j’ai couru ouvrir les deux autres sacs. Il y avait deux autres vieillards, inertes, dedans. Ils avaient l’air de s’être noyés. On a essayé de leur faire un massage cardiaque mais on n’a pas réussi à les réanimer. L’homme, celui qui, on se sait comment, était en vie, a commencé à s’écarter de nous à reculons. Il décrivait en hurlant les horreurs qu’il avait vues. Il parlait d’une éternité passée à brûler. On l’a enfermé dans une pièce et contacté l’armée pour leur dire qu’on avait trouvé un « survivant ». Dans l’heure qui a suivi, leur hélico était là pour récupérer les deux corps et le survivant. On avait remis les dépouilles dans leurs sacs, et on les leur a passés. Un officier s’est penché pour les inspecter, et a ouvert les sacs. En faisant ça, une puanteur insupportable nous a envahis. Les corps semblaient être en pleine décomposition, comme s’ils avaient macéré dans l’eau depuis une semaine. Il a zippé la fermeture éclair et les a fait monter dans l’hélico. Puis on l’a conduit au survivant. On pouvait l’entendre hurler depuis le bout du couloir. On a ouvert la porte, et les murs étaient couverts de sang. Il était vivant, et il hurlait toujours, mais il semblait être en train de se décomposer lui aussi. L’officier l’a calmement escorté jusqu’à l’hélico et ils sont tous les deux montés à bord. On n’a plus jamais entendu parler d’eux. Cependant, je suis quand même retourné inspecter la pièce. Avec son sang, il avait dessiné des hiéroglyphes sur les murs. Je ne suis toujours pas certain de ce que j’ai vu, mais quelques motifs semblaient se répéter. Des vagues, des flammes et des corps. Il y en avait un bon paquet sur les murs, mais pas longtemps après que je sois entré, notre supérieur a commencé à les récurer. Il a refusé qu’on s’attarde dessus plus longtemps.

J’ai entendu des rumeurs à propos des « Gardiens des Profondeurs ». Ça fait un bout de temps que je m’interroge à leur sujet. Je pense qu’ils sont liés à beaucoup de nos anecdotes. Dans notre équipe, leur mythe est rarement abordé dans les discussions. Mais voici ce que j’ai retenu au fil des années. Nous ne sommes pas supposés nous aventurer dans les profondeurs de l’océan. Et quand un plongeur perd la vie en mer, il ne la perd pas tout à fait. Il est condamné à écumer les océans pour l’éternité. Et quand il tombe sur des vivants, dans un élan de rage et de jalousie, il n’hésitera pas à les emporter avec lui dans les profondeurs.

Partie 2

lundi 28 mai 2018

Mauvais rêve

Il y a quelque temps déjà, un ami à moi a posté un commentaire sur Youtube. En vrai troll internet, sur une vidéo d’un certain Dr Nozman traitant de parasites et de paranormal, il avait critiqué les utilisateurs parlant de Ouija, d’attrape-rêves et de tout ce qui pouvait être lié à la magie en sortant des tirades de scientistes fanatiques. Et dans le débat qui a suivi, entre toutes les déclarations de haine et les prises de parti au nom de la science ou de l’inexplicable, un message très intéressant a été publié. En bon emmerdeur, mon pote lisait le fil de son commentaire avant de le supprimer définitivement. Et quand il a remarqué celui-là, il m’a contacté en sachant que ça pourrait m’être utile. Et il avait raison, c’est pour ça que je veux vous le partager.
J’ai pris le temps de créer une version corrigée du commentaire, car il était vraiment bourré de fautes. Mais vu que mon pote a supprimé le sien entre-temps, j’ai pas pu prendre de screen, donc vous allez devoir faire avec. Bonne lecture.

« Qu’est-ce qu’il ne faut pas lire ! Oui, la science explique plein de choses, mais pas tout ! Si Nozman demande des affirmations vraies ou fausses sur le paranormal, c’est pas une raison pour critiquer ceux qui en proposent ! Surtout que dire que la magie est juste une réinvention du cinéma après le succès d’Harry Potter est vraiment stupide !
On est énormément à avoir vécu des trucs bizarres que ta science n’explique pas, et dans mon cas, ça me fait croire à la magie autant que l’eau mouille. Et pour appuyer mes dires, je vais te raconter ce qui m’est arrivé, même si je sais qu’un esprit étriqué tel que le tien n’y croira sûrement pas une seconde, pour peu que tu me lises.

Quand j’avais à peu près 5 ans, ma famille a décidé d’acheter une maison. Avant, mes parents, moi, mes deux frères et mon chat, on vivait dans un petit appartement hérité d’une tante, par soucis d’argent. Mais quand mes parents ont appris la mise en vente d’une maison à bas prix dans le quartier suite à des soucis de succession, ils n’ont pas hésité une seule seconde, quitte à claquer une grande partie de leurs économies dedans. Et elle était belle cette maison. C’était même idéal pour nous tous à vrai dire, enfin, sauf pour moi.
Très vite, je me suis mise à faire des mauvais rêves récurrents. Le genre de cauchemar dont je me souviens encore maintenant, pas loin de 20 ans après. En vérité, c’était beaucoup plus proche des terreurs nocturnes, mais où la chose qui me faisait peur était toujours une vieille femme sortant de l’ombre et se jetant sur moi avec un couteau, chaque nuit. Oui, c’est stupide et totalement cliché je pense, mais elle me terrifiait. Pendant plusieurs semaines j’ai supplié mes parents de revenir dans l’ancien appartement, car j’étais persuadé que la femme ne nous suivrait pas jusque là-bas. Et eux, aussi compréhensifs qu’ils pouvaient l’être, ont mis mes cauchemars sur le dos du stress lié au déménagement et ont essayé de trouver un moyen de me calmer. J’ai dormi avec une veilleuse, avec un doudou « magique », avec le chat, avec mes frères puis avec mes parents, mais rien n’y a fait. Alors, mon père a eu une idée de dernier recours : l’attrape-rêves. Il avait des origines nord-américaines et avait été bercé dans les croyances de la magie. Il n’a eu aucun mal à en obtenir un, et à partir du moment où il l’avait accroché dans ma chambre, je n’ai presque plus fait aucun cauchemar avec la femme.

On est restés 6 mois dans la maison. Un jour, mon chat a déchiré l’attrape-rêves très tôt le matin en sautant dessus, sûrement en essayant de s’accrocher dessus. Mon père l’a jeté, et il m’a assuré que la femme ne reviendrait pas malgré tout. Pourtant, dans la nuit, j’ai rêvé d’elle, et je me suis réveillé en hurlant. Puis j’ai entendu des hurlements dans la chambre de mes frères et celle de mes parents. Le lendemain, mes parents ont pris la décision de retourner dans l’ancien appartement, et on a jamais vraiment reparlé de cet événement. Depuis, je n’ai plus fait de terreurs nocturnes. Et plus personne n’a le droit de ramener d’attrape-rêves chez nous. »

vendredi 25 mai 2018

La Grignoteuse

Je pensais ne courir aucun danger la fois où je l'ai vu escalader le grillage du jardin. Et puis, il y a eu la rencontre, l’enquête, les rumeurs, ma conclusion, ma fille et la nouvelle vision de la vieille dame dans mon jardin. Au moindre grattement derrière les murs, au moindre craquement du plafond, je sursaute et je frissonne de la tête aux pieds. J’ai tellement peur pour ma fille, tellement…

J’avais neuf ans à l’époque de ces faits terrifiants. Avec mes parents et mon frère, j’habitais une grande maison dans la banlieue toulousaine. Il y avait d’autres pavillons autour du nôtre, notamment celui de la veuve de l’ancien maire du village. C’était une femme très laide, mais très gentille. Elle ressemblait au cliché qu’on se fait tous d’une vieille sorcière, c’est-à-dire un gros poireau noir au bout de son nez crochu, un menton en galoche, des petits yeux perçants, de longs cheveux grisâtres entourés d’un châle sombre et d’une robe grise avec des grands escarpins à boucles. Ah oui, j’allais oublier ses mains terriblement longues et osseuses, aussi grandes qu’un avant-bras. À contrario de son physique, le caractère de cette vieille dame était vraiment sympa et par les trous du grillage qui séparait nos deux jardins, elle nous filait des bonbecs avec des emballages multicolores. C’est sûr, on n’aimait pas trop ses mains mais l’amour des bonbons était bien plus fort que nos appréhensions.

Nous, c’est moi et mon frère aîné Philippe. Il n’a jamais été témoin de ce que j’ai vu, mais lui aussi entendait des grattements derrière les murs de sa chambre et la porte de son placard. Après avoir lourdement insisté, mon père a fini par poser des tapettes à souris dans divers endroits de la maison. Il ne se passait pas une nuit sans qu’une de ces petites bestioles ne se brise la nuque sous la fine barre de fer. Le lendemain matin, mon père s’arrangeait pour nous épargner la vue de leurs cadavres. Une fois, je l’ai entendu pousser un juron pas très loin de ma porte. Par le trou de la serrure, je l’ai vu partir vers la cuisine et j’en ai profité pour sortir de ma chambre. Mauvaise idée.

Il y avait une tapette dans un angle du couloir. La souris piégée avait été dévorée, son corps était éparpillé sur le carrelage : les griffes étaient arrachées des pattes, des morceaux de chair et des entrailles gisaient autour de la tapette. Il y avait aussi des petits os cassés et grignotés. J’ai eu le temps de regagner ma chambre avant que mon père ne revienne. On n’avait pas de chat et je me demandais bien quel animal pouvait avoir fait ça. J’ai eu des nausées plusieurs jours après cette horrible découverte.

Malgré les nombreux pièges, les grattements n’ont pas cessé. Parfois, dans la nuit, j’entendais les tapettes à souris claquer, c’était effrayant. À cause des cadavres déchiquetés, mon père a fini par appeler un dératiseur. Le technicien est venu poser des boîtes rectangulaires avec du poison bleu à l’intérieur. Cela a été très efficace, les souris ont déserté la maison et les grattements ont presque tous cessé. Je dis bien presque car parfois la nuit, j’entendais toujours un léger grattement sous la fenêtre de ma chambre.

Contrairement à celle de mon frangin, ma fenêtre donnait sur le grillage de la veuve du maire. Une fin d’après-midi, alors que je fermais mes volets, j’ai vu une masse noire monter rapidement ce grillage et redescendre de mon côté. C’était bien trop gros pour être un chat, quoique sur le moment, j’ai espéré avoir vu un animal. J’ai aussitôt alerté la famille, je leur ai dit avoir aperçu l’animal qui déchiquetait les souris. Mon père m’a fait sa tête des mauvais jours, car je n’étais pas censé être au courant de ce détail sordide. Avec mes mains, je lui ai montré la taille que faisait cet animal et il m’a répondu à juste titre qu’il était bien trop gros pour s’introduire dans la maison.

La « rencontre » s’est répétée le lendemain soir, toujours au moment où je fermais mes volets. J’ai hurlé pour que tout le monde m’entende, surtout que la masse sombre rampait vers le fond de notre immense jardin. Elle avançait un peu comme une chauve-souris, une patte après l'autre, en plantant ses griffes dans la terre, car il ne pouvait pas s’agir de mains. Son corps était vraiment étrange, aussi large que plat. Voulant tirer cette histoire au clair, mon père a été cherché une lampe-torche et a inspecté le jardin pendant une bonne dizaine de minutes, sans succès.

La nuit de cette seconde rencontre a vraiment été terrifiante. D’une part, parce que l’étrange animal me dévorait dans mon cauchemar, d'autre part, quand je me réveillais, les grattements sous la fenêtre de ma chambre me semblaient si fort que j’avais l’impression que des griffes ou une mâchoire gigantesque creusaient mon mur. J’ai fini ma nuit sur la moquette de la chambre de mes parents et même si ce n’était pas très confortable, je m’y sentais nettement plus en sécurité !

Le lendemain matin, après le petit-déjeuner, j’ai été examiné mon mur. Il n’y avait rien, aucune trace de griffes sur le crépi. Toutefois, au pied de ce mur, la terre était retournée, comme si quelque chose avait creusé un trou puis l’avait rebouché. Sans réfléchir, j’ai creusé un peu et, au moment où je me traitais d’idiot, j’ai découvert un vieux papier de bonbon à l’emballage décoloré. Découverte banale me direz-vous, et bien pas tant que ça puisqu’à l’intérieur, j’ai découvert plusieurs petits os grignotés !

Alors que je bondissais chez moi pour montrer cette importante découverte à mes parents, j’ai cru faire un arrêt cardiaque quand j'ai croisé le regard perçant de la vieille veuve derrière son grillage. Elle me faisait un petit coucou d’une main tandis que l’autre tenait une poignée de bonbons aux emballages multicolores. En plus, elle se tenait à l’endroit exact où la chose sombre avait plusieurs fois escaladé le grillage ! Je lui ai rendu son coucou, mais, prétextant des devoirs à faire, je suis rentré chez moi sans prendre les bonbons. J’ai montré à mes parents la preuve flagrante qu’il se passait un truc pas clair autour de la maison. Malheureusement, mes os emballés dans un vieux papier de bonbon ne prouvaient rien, c’était même assez idiot de ma part de leur montrer ça et je me suis un peu vexé de leurs ricanements.

Plus la nuit approchait, plus j’angoissais. Je me disais que si je fermais les volets avant que mon jardin ne soit plongé dans l’obscurité, je ne verrais pas cette chose. Mais quand on est gosse, on veut toujours se rassurer, se dire qu’on a rêvé, qu’il n’y a pas de monstre caché sous son lit, dans son placard, ou autour de sa maison. C’est pourquoi j’ai poussé le tabouret du bureau jusqu’à ma fenêtre. Assis dessus, le cœur battant, j’observais attentivement tout ce qui se passait dans mon jardin et je sursautais au moindre mouvement de branches. Je m’attendais à ce que n’importe quoi surgisse et m'arrache le cœur ou me crève les yeux. C’est fou le nombre de visions horribles qu’on peut avoir quand on ne se sent pas en sécurité.

C’était long, très long, j’avais l’impression que la nuit tombait au ralenti. Angoissé comme jamais, je regardais la clôture disparaître petit à petit. La seule chose rassurante était le bruit que faisait ma mère dans la cuisine et le son diffus de sa radio. Soudain, le chien de l’autre voisin a aboyé comme un taré. J’ai fait un grand bond avant de rire comme un idiot. Mon courage a décidé de la suite, c’est-à-dire qu'il était temps de fermer les volets. J’ai étendu mon bras gauche pour attraper le crochet qui retenait le volet et… un truc m’a agrippé le poignet, c’était glacial. J’ai crié, me suis vaillamment débattu avant de tomber le cul sur la moquette. J’ai reculé très vite sur les mains, mais mon placard m’a empêché d’aller plus loin.

Terrorisé, j’entendais cliqueter quelque chose sur le rebord métallique de ma fenêtre, comme si des aiguilles à tricoter picotaient sa surface. Une horrible créature s’est alors dressé devant moi. Un front bosselé et ridé est apparu en premier, puis deux yeux d’un rouge très vif. Ils étaient globuleux, sans paupières. À la place du nez, un long museau me reniflait de loin. La bouche, enfin si on peut appeler ça une bouche, était remplie de dents pointues qui bougeaient à l'intérieur comme les pattes d’un mille-pattes. Elle m’a fait penser à la gueule d’un animal dégoutant, la lamproie. Sa langue longue et brunâtre, sortait et entrait à un rythme irrégulier entre les dents. L’ensemble du visage avait une forme triangulaire et pivotait sur un long cou. J’étais complètement tétanisé par cette horreur, je n’arrivais pas à bouger le moindre muscle.

Un bras est comme tombé sur la moquette. Enfin, il n’était pas vraiment tombé, il mesurait toute la longueur entre le bord de la fenêtre et le sol. On aurait dit une branche morte ayant perdu une partie de son écorce. Entre ce qui me semblait être des plaies, la peau m’évoquait un cuir très dur. Au bout du bras, quatre longs doigts crochus s’approchaient de moi à la manière d’une araignée.

Ma mère a hurlé. Elle me secouait par les épaules, pleurait. Plus tard, j’ai appris que j’avais les yeux grands ouverts en regardant la fenêtre et qu’une écume blanchâtre sortait de ma bouche. La chose a reflué sans un bruit. Sa disparition a coïncidé avec mon réveil et j’ai hurlé à mon tour, me suis débattu et puis, après m'être évanoui, je me suis réveillé avec une bouillotte sur la tête. Ma mère était assise sur mon lit, me caressait le front. J’ai aussitôt regardé ma fenêtre et évidemment, elle avait son apparence normale. J’ai supplié ma mère pour dormir dans sa chambre ou sur le canapé du salon et si elle a accepté, ça n'a duré qu'une nuit.

La nuit suivante, je l'ai passée dans mon lit. J’ai cru que j’allais devenir cinglé, je tremblais d’effroi au moindre bruit. Enfin non, pour moi, ce n’était pas des bruits, c’était les grattements du monstre qui creusait mon mur pour rentrer dans ma chambre et sucer mes os comme ceux des petites souris.

Constatant que mon état mental se dégradait, ma mère m’a emmené chez le médecin. Il m’a trouvé stressé et a prescrit un relaxant que je prenais chaque soir avant de me coucher. C’était plutôt efficace, car la nuit, j’entendais les grattements au loin, à mi-chemin entre le rêve et la réalité. Le matin, je me réveillais en me disant « tu vois, ce n’était qu’un rêve, ce monstre n’existe pas ! » En plus, pour éviter la vision du grillage, je fermais mes volets bien avant la tombée de la nuit et les fois où j’oubliais de le faire, je trouvais une excuse pour que l’un de mes parents s’en charge.

Autre chose m’a rassuré peu après mon « hallucination », la mort de la voisine. Enfin, je n’ai pas été rassuré longtemps, car j’ai appris les causes de sa mort : suicide par ingestion d’un produit toxique, la mort aux rats. Pour moi, c’était évident que le monstre c’était elle, mais sous une autre forme, que la nuit elle se transformait en cette chose immonde pour bouffer ces petites bestioles. Mon histoire aurait pu s’arrêter là si quelques semaines après sa mort, je n’avais pas retrouvé un vieux papier de bonbon au pied de mon lit. À l’intérieur, plusieurs os blanchâtres avaient été grignotés ou sucés. J’ai crié, ma mère a accouru, m’a demandé ce que je faisais avec ces os dégoutants dans ma chambre. J’ai eu beau lui expliquer que le monstre les avait mis au pied de mon lit, elle ne m’a pas pris au sérieux et j’ai eu le droit à une seconde visite chez le médecin. Bien sûr, selon lui, j’étais sain de corps, mais mon esprit était perturbé par des problèmes que transformait ma débordante imagination. Ma mère a aussitôt fait le rapprochement avec mon manque de discipline scolaire et les quelques petites bagarres dans la cour de récréation. Elle a aussitôt pris rendez-vous avec la directrice et l’assistante sociale, mais cet entretien n’a jamais eu lieu.

L’après-midi de la découverte du vieux papier avec les os, après avoir joué au petit garçon modèle et parfaitement équilibré, j’ai décidé de fouiller le jardin. Sous ma fenêtre, après avoir creusé la terre avec un outil secrètement emprunté à ma mère, j’ai découvert plusieurs autres vieux papiers de bonbons et à l’intérieur, des os grignotés ! Même si je me suis fait engueuler pour les trous dans le jardin, ma mère s’est enfin rendue à l’évidence : il se passait un truc pas normal autour de sa maison.

Elle m'a aidé à creuser. Sous le mur adjacent à la chambre de mon frère, on en a découvert d’autres. Certains papiers contenaient des os de la dimension d’une phalange. Mon père, qui venait de rentrer du travail, nous a aidés un peu avant de décider d’apporter nos trouvailles à la gendarmerie. On a aussi découvert que sous la grande haie qui encadrait la partie ouest du jardin, la pelouse et la terre étaient aplaties, comme si une chose d’une taille anormale passait souvent dessous.

Les évènements ont pris une autre ampleur quand un gendarme a téléphoné à mon père pour lui donner les résultats de l’analyse génétique des os. Si la majorité appartenait bien à des rongeurs, quelques-uns étaient classés dans la catégorie hominidés, autrement dit notre espèce.

Malgré le refus de ma mère qui ne voulait pas qu’on massacre ses parterres de fleurs (de toute façon elle n’avait pas le choix), le jardin a été retourné de fond en comble. Après le passage d’une petite pelleteuse, on n’avait plus qu'un terrain vague autour de la maison. Le résultat n’a pas été à la hauteur de l'espérance des gendarmes, ils n’ont trouvé qu’une dizaine d’autres papiers de bonbons sous ma fenêtre et celle de mon frère. Si l’État n’avait pas payé un jardinier pour remettre tout ça en ordre, je crois bien que ma mère serait devenue folle !

Mon frère et moi avons été interrogés sur nos relations avec la veuve décédée, car je leur avais expliqué que l’emballage des papiers de bonbons ressemblait à ceux qu’elle nous donnait à travers les trous du grillage. Bien sûr, à l’intérieur il n’y avait pas d’os, mais de vrais bonbons, et notre relation s’arrêtait à un bonjour, merci, au revoir. Si j’ai parlé des cadavres déchiquetés des souris retrouvés autour des tapettes à l'intérieur de notre maison, j’ai évité ma rencontre avec le monstre alors que ça me démangeait. À l’image de certains films, je n’avais pas envie de passer une expertise psychiatrique.

L’installation d’une caméra de surveillance dans plusieurs jardins du village a fait autant de bruits que les premières rumeurs colportées par divers adultes et enfants. Certaines rumeurs racontaient que des parents n’avaient pas mentionné à la police des faits très étranges concernant des incidents mineurs survenus la nuit dans la chambre de leurs enfants. En effet, des gosses se seraient plaints d’avoir été méchamment mordus jusqu’au sang pendant leur sommeil. Certains s'étaient réveillés à causes de grattements et auraient vu une ombre épaisse passait sous la porte de leur chambre. Cette ombre ramperait très vite sur la moquette et grimperait silencieusement sur les murs, les fixant de ses gros yeux rouges avant de sauter et de les mordre sévèrement. D'autres disaient que ce monstre avait l’apparence d'une grosse souche avec quatre longues branches, mais que ça pouvait aussi passer sous les portes. On disait aussi que des papiers de bonbons avec des os plus gros avaient été retrouvés sous les fenêtres d’autres pavillons, et toutes ces fenêtres appartenaient à des chambres d'enfants.

Si toutes ces rumeurs étaient infondées, alors pourquoi avait-on installé ces caméras de surveillance dans les jardins, mais aussi, dans le cimetière du village ? Sa fouille a été un fait avéré, plusieurs squelettes d’enfants ont été exhumés et, si personne hormis la police n’a connu le résultat de ces investigations, il est facile de penser que des os manquaient à leurs cadavres. D’ailleurs, j’ai appris par un journaliste qui avait enquêté sur cette histoire que des caméras infrarouges avaient été placées au-dessus de tombes d’adolescents et de celle de la veuve du maire. Il était donc évident que les gendarmes prenaient cette affaire de monstre rampant très au sérieux.

Trente ans plus tard, je ne sais toujours pas ce qui s’est vraiment passé, si j’ai été victime d’une hallucination ou non. Ce qui est certain c’est que quand je me rends sur la tombe de mes parents, j’ai toujours l’impression d’être observé, que quelque chose me guette et dès que je tourne la tête vers une ombre que j’ai aperçue sur le côté, j’assiste à un brusque envol de piafs, à un mouvement de branches, ou j’entends le craquement des cailloux entre les tombes.

Si je vous raconte cette histoire, c’est à cause du vieux papier de bonbons que m’a rapporté ma gamine de 6 ans ce matin. Heureusement, il n’y avait pas d’os, mais l’emballage était décoloré. J’ai aussitôt piqué un sprint jusqu’au premier étage, j’ai fouillé sa chambre de fond en comble, sans rien trouver. J’ai entendu un grattement près de sa fenêtre. Mon cœur battait la chamade dans ma poitrine, je me suis doucement approché de cette fenêtre et je l’ai vue, la vieille voisine de mon enfance, je l’ai revue !

Habillée d'un châle et d'une robe poussiéreuse, elle me faisait un coucou d’une main tandis que dans la paume de l’autre ouverte vers le ciel, des emballages de bonbons brillaient sous le soleil. J’aurais juré que la fente de ses yeux étaient rouges. On a tiré sur mon pantalon, j’ai cru faire un arrêt cardiaque. C’était ma fille qui demandait pourquoi j’avais couru jusqu’à sa chambre. Je ne lui ai pas répondu, j’ai de nouveau regardé par la fenêtre au moment où la vieille femme s’est aplatie avant de ramper à une vitesse inhumaine jusqu’au grillage. Elle l’a escaladé si rapidement qu’une seconde après, il n’y avait plus que le vent qui agitait les branches de l’arbre du voisin. S’il n’y avait pas eu ma fille, je ne sais pas combien de temps je serais resté devant cette fenêtre, car j’étais vraiment choqué par cette vision.

Voilà, je ne sais pas si quelqu’un a récemment vécu les mêmes évènements, a trouvé un vieux papier de bonbons dans sa maison ou dans son jardin, mais je tenais à vous mettre en garde qu’Elle existe et qu’Elle est toujours vivante. Alors vérifiez bien l’espace sous la porte de la chambre de vos enfants, de vos adolescents, car à un moment dans la nuit, Elle viendra les regarder dormir et peut-être, pour des raisons que j’ignore encore, les mordillera jusqu’au sang, peut-être plus…

lundi 21 mai 2018

La mort d'internet

« J'ai fait une erreur, une grosse erreur, le genre de bourde monumentale. Bientôt vous ne pourrez plus lire ça, vous ne me prendrez sûrement même pas au sérieux alors j'en profite pour me confesser, j'ai besoin de soulager ma conscience. Ce n'est plus qu'une question d'heures, de jours, voire de semaines, si l'on a de la chance. Je n'ai jamais été quelqu'un de prudent mais je ne pensais pas qu'un jour je pourrais être responsable d'une apocalypse moderne. Internet va mourir et tout ce qui y est lié, ça s'est infiltré dans les réseaux, se propageant comme épidémie, une véritable pandémie sans qu'on ne puisse faire quoi que ce soit. À ce point vous devez être un peu perdu alors je vais tout vous raconter, depuis le début. Ça risque d'être long, j'en suis désolée d'avance.

On était au début de l'été, vers la fin du mois de juin. J'avais dû me rendre avec des amies aux jardins du Carrousel du Louvre pour dessiner, il y a des statues dans le parc et un petit Arc de Triomphe. On avait également prévu de s'attarder dans la soirée avec un peu d'alcool et de quoi fumer pour bien terminer notre journée. Après la tombée de la nuit, le lieu devient un endroit de rencontre gay à la réputation plutôt glauque, aucune chance que trois filles aient envie de s'y attarder, et pourtant... On était plutôt dans un état second, l'alcool et la weed ayant fait leurs effets, il devait être dans les vingt-trois heures quand on a remballé nos affaires.

On n’était pas encore sorties du parc quand l'une de mes amies a trébuché et est tombée au sol. Je me suis penchée pour l'aider à se relever tout en prenant appui sur le petit muret en béton qui était à côté de moi. Au moment de me redresser la lumière nocturne a créé un éclat métallique sur quelque chose dans le mur. Intriguée, j'ai examiné le béton avec attention pour remarquer qu'une clé USB avait été placée là. Comprenez-moi, ce truc avait un côté totalement what the fuck et j'étais assez euphorique, mes amies étaient intriguées aussi. Sortir mon petit pc portable de mon sac m'a paru être une idée brillante, à aucun moment je n'ai pris conscience des risques que je prenais. Je l'ai rapidement allumé et, après quelques gestes maladroits, j'ai réussi à brancher la clé dessus.

La version gratuite de mon antivirus est restée silencieuse et la fenêtre de transfert s'est ouverte normalement, un seul dossier nommé « Music » était présent. Sans réfléchir plus que ça, je l'ai copié sur mon bureau sous les encouragements de mes amies, puis j'ai rangé mon pc. On est parti dans un bar pour prendre un dernier verre, vous savez, le genre de dernier verre qui s'éternise, et on a un peu oublié ça.

Le lendemain après-midi, quand j'ai fini par émerger et rallumer mon pc, je suis tombée sur le dossier de la veille. Poussée par la curiosité, je l'ai ouvert, le titre était conforme au contenu et cinq pistes musicales, nommées par les cinq premières lettres de l’alphabet étaient présentes. J'ai lancé la première tout en ouvrant Twitter pour mon stalkage quotidien. Par flemme de lancer iTunes, j'ai écouté le reste des musiques, des paroles en anglais, un style un peu rock, c'était plutôt sympa, pas au point que j'utilise Shazam pour en savoir plus, mais cool quand même.

Intriguée tout de même par cette clé USB, j'ai lancé une recherche sur Google, mes mots-clés "clés USB mur Paris" étaient un peu bateaux mais m'ont permis de comprendre dès le premier lien. Le projet était nommé Dead Drops et consistait à cacher des clés USB dans l’espace publique pour échanger du contenu de manière anonyme. Une idée plutôt originale, surtout que le contenu que j'avais découvert était sympa. Je suis même tombée sur un site recensant les différentes localisations des clés à travers le monde.

J'ai raconté ma trouvaille à mes amies, puis on est passées à autre chose. Les jours se sont écoulés tranquillement et ne nécessitent pas d'être narré.

Je viens de vous raconter ma première erreur, j'ai commis la seconde quand j'ai ajouté la musique sur mes différentes playlists et sur mon cloud afin de pouvoir l'écouter un peu partout. Ma troisième erreur est arrivée au milieu du mois de juillet.

L'échéance pour rendre mon mémoire approchait très sérieusement et mon pc portable m'avait lâché, rien de dramatique en soi, je savais qu'avec les sauvegardes sur le cloud je n'avais rien perdu de mon travail. J'avais cependant besoin de continuer de travailler. Pour vous raconter la suite je vais être forcée de donner quelques détails sur moi, afin de préserver mon anonymat et surtout celui de mes proches qui ne sont en rien responsables de la suite, je resterai assez évasive sur les détails.

Je vis avec mes parents, ces derniers étaient partis en vacances à l'étranger faire un trek au milieu de nulle part et étaient donc injoignables, je n'avais pas non plus cinq cents euros à mettre pour obtenir un ordinateur correct, mes amies bossaient elles aussi sur leur mémoire, impossible donc qu’elles puissent me dépanner. Je me suis donc résignée à utiliser celui de ma mère, mais impossible de mettre la main dessus, soit elle l'avait laissé à son bureau, soit elle était partie avec même si je n'en voyais pas l'intérêt. Durant mes fouilles, j'ai par contre trouvé l'ordinateur de mon père. Avec de très fortes réticences, j'ai finalement choisi de le prendre. J'imagine que vous ne comprenez pas mes réticences, je vais donc vous expliquer.

Mon père travaille à la Défense (non pas le quartier d'affaires, mais le ministère), son pc lui a donc été attribué dans le cadre de son travail. Pour situer un peu les choses, il avait une coque qui semblait «blindée» et se démarrait à l'aide d'un token. Je vais résumer ça avec mes connaissances basiques, c'est un petit boîtier générant un code qui permet d'établir une connexion sécurisée. Pour avoir déjà vu mon père travailler dessus, je savais que le pc disposait de Word et d'un accès internet, pile ce dont j'avais besoin pour pouvoir bosser. J’ai donc mis de côté la petite voix dans ma tête qui me disait que je faisais une connerie et j’ai fouillé la maison pour trouver le token, sans grande surprise il était dans le petit coffre présent dans la chambre de mes parents, je connaissais le code, mon année de naissance. J’avais tout pour pouvoir bosser.

J’ai démarré l’ordinateur sans problème et j’ai pu commencer à travailler après m’être connectée sur mon compte Microsoft pour pouvoir synchronise le pc avec mon cloud. Si au début je me suis sentie un peu intimidée, j’ai rapidement retrouvé mon aisance habituelle et, pour m’encourager dans mon travail, j’ai copié quelques musiques présentes sur mon cloud afin de pouvoir les écouter avec le lecteur Windows média. Ma journée de travail s’est écoulée sans incident particulier mais, avec le recul que j’ai à présent, je sais que c’est à ce moment là que les choses ont basculé.

Quelques jours plus tard, en ouvrant ma boîte aux lettres, je suis tombée sur une petite enveloppe sans timbre, ni adresse. Un peu désemparée devant cette anomalie, je me suis tout de même décidée à l’ouvrir, dedans se trouvait un petit carton noir avec une inscription au feutre doré : « Félicitations, patient zéro, pour l’activation du point 52.» Je n’ai pas compris sur le coup, mais j’étais intriguée et cette carte me gênait, je ne savais pas exactement pourquoi mais cette blague sans doute stupide me mettait mal à l’aise. À force de réflexion, j’ai fini par mettre le doigt dessus, la clé USB du parc, le Dead Drop portait le numéro 52 d’après le site référençant les différents points existants. En le consultant pour m’en assurer, j’ai pu lire que la clé avait le statut «broken/dead/stolen/gone» depuis le sept juillet. Je n’arrivais pas à savoir s’il y avait un lien quelconque, alors je me suis décidée à en parler à mes amies.

J’ai tout raconté, en omettant cependant de parler des données sensibles que pouvait contenir l’ordinateur de mon père. On est rapidement tombées d’accord sur le fait que l’enchaînement des événements était plutôt étrange, reprendre les choses depuis le début nous a semblé être la meilleure idée possible. Malgré les informations données par le site, on a choisi de retourner aux jardins du Carrousel du Louvre pour voir par nous même si la clé était encore là, une de mes amies avait prit son ordinateur avec elle et avait effectué par sécurité une sauvegarde de ses données.

Quand on est arrivées là où se trouvait la Dead Drop, les informations du site se sont révélées être exactes, il n'y avait plus rien. Ce n'est qu'en examinant le muret avec attention et sous le regard un peu surpris des passants que nous avons retrouvé l'emplacement de la clé qui était à présent matérialisé par un simple trou, invisible au premier coup d'œil. On est reparties assez déçues et l'une d'elles m'a conseillé de contacter le gars du site, peut-être qu'il aurait des informations à me donner.

Faire plus m'était impossible, il n'y avait rien de véritablement tangible pour que je puisse alerter qui que ce soit, sans compter qu'aucun des deux ordinateur que j'avais utilisés n'avait détecté le moindre problème avec les fichiers musicaux.

Je n'ai jamais eu de réponse à mon mail et la vie a repris son court, cette histoire un peu étrange m'est sortie de la tête jusqu’à ce qu’en novembre, le vingt-trois pour être précis, une nouvelle carte arrive dans ma boîte aux lettres. La présentation était la même, une carte noire, une encre dorée et seulement trois mots « Dans une semaine.» Je n'avais aucune idée de ce qui allait se passer dans une semaine, mais en lisant ça, je me suis sentie pâlir. Un sentiment d'urgence pulsait en moi sans que je puisse expliquer pourquoi. C'est cette intuition qui m'a poussée à agir, il fallait que je raconte cette histoire, que d'autres me donnent leur avis, d'un regard plus neutre pour que je puisse réellement discerner si cette espèce de blague douteuse me rendait paranoïaque ou si j'avais raison de flipper.

Je ne savais pas cependant qui contacter, ni où, j'ai réfléchis longuement. J'avais besoin de gens qui s'y connaissaient un minimum et qui avaient des chances de me prendre au sérieux. J'ai hésité avec des forums d'informatique classiques et les réseaux sociaux mais l'idée ne m'emballait pas vraiment. La peur d'avoir fait une énorme connerie me donnait aussi envie de protéger mon anonymat. À force de fouiller sur Internet, le choix qui s'est imposé à moi m'a fait tirer la grimace. J'ai alors profité du reste de la journée pour continuer de fouiller afin de peaufiner mon idée, que rien ne se retourne contre moi cette fois.

Depuis le retour de mes parents, j'avais obtenu un nouvel ordinateur portable, j'y ai connecté un disque externe et ai copié tous mes documents, avant de procéder à une restauration d'usine de mon pc. J'ai attendu que la soirée soit bien avancée avant de partir pour le Mc Do de mon quartier afin de profiter de la connexion wifi (pour les non-parisiens, les restaurants de l'enseigne ferment généralement tard dans la capitale, à deux heures du matin pour celui de chez moi).

J'ai commandé de quoi manger et je me suis installée dans un coin tranquille avec une prise électrique pour que la batterie de mon pc ne me lâche pas. J'ai retrouvé aisément les sites consultés dans l'après-midi afin de les utiliser comme tutoriels. Je ne suis vraiment pas une spécialiste de tout cela, il se peut donc que les termes que j'emploie ne soient pas justes, je m'en excuse d'avance. Pour être totalement honnête je n'ai moi-même pas exactement compris comment tout ceci fonctionnait.

J'ai donc commencé par utiliser un VPN afin de modifier mon adresse IP. Par la suite j'ai installé TOR et j'ai pu accéder au darknet. J'ai entré l'adresse d'un annuaire censé répertorier une partie des liens, j'ai soigneusement ignoré toutes les références douteuses pour me concentrer sur les plates-formes de discussion. J'ai choisi un peu au hasard celle qui m'inspirait le plus confiance et j'ai ouvert un sujet en racontant tout en français et en anglais, j'ai également ajouté à mon post les fichiers que j'avais récupérés sur la Dead Drop (je les avais à nouveau transférés sur mon pc après sa réinitialisation).

Puis j'ai attendu, le temps a pris des allures d'éternité mais j'ai fini par obtenir des réponses plutôt intéressantes, certains des utilisateurs ont proposé de s'atteler à une analyse des fichiers tandis que d'autres ont proposé d'aller voir ce que contenaient les Dead Drop recensées comme proches de chez eux. Cet attrait pour mon histoire et l'aide providentielle qui en découlait m'a aidé à me détendre un peu. Et puis un témoignage est venu faire écho au mien, un mec de Valence en Espagne, avait lui aussi trouvé les mêmes musiques que moi, avant de recevoir le même type de cartes mais écrites en espagnol. En cherchant des informations sur sa clé, elle portait le numéro 23 et avait une particularité similaire à mon cas. Ma clé avait été la première à être placée à Paris, la sienne était la première en Espagne, certes l'échelle n'était pas la même mais la similitude était troublante. J'ai dû partir après cette petite avancée-là, ce n'était pas grand-chose mais je sentais qu'il y avait là un début de piste pertinente.

J'ai recommencé le même rituel le lendemain soir et le sujet avait avancé avec les analyses des morceaux de musique, l'artiste est resté inconnu, cependant une écoute attentive et une analyse des paroles semblait renvoyer au Rain Man, un soi-disant démon présent dans l'industrie musicale et régulièrement cité par les sites conspirationnistes auquel des noms comme Rihanna, Jay-Z ou Eminem sont accolés. J'étais vraiment dubitative sur cette information et j'avais un peu l'impression qu'on s'éloignait de l'essentiel comme si cette référence était une diversion.

L'analyse des fichiers eux-mêmes s'est par contre révélée plus intéressante. Quelque chose d'inhabituel était présent dans deux des pistes musicales, pour rappel elles étaient nommées A, B, C, D et E, l'anomalie se trouvait sur les pistes B et C. Cependant la personne qui avait trouvé ça n'avait pas plus d'informations à me fournir pour le moment. J'ai mis ma frustration de côté et l’ai remerciée tout en demandant si d'autres pouvaient approfondir les recherches dans cette direction. Mon manque de connaissances dans le domaine me faisait clairement rager, surtout que les jours s'écoulaient, à ce stade il n'en restait plus que cinq.

Le lendemain, lorsque j'ai voulu retrouver le fil de discussion, je me suis rendue compte que ce dernier avait tout simplement été supprimé sans avertissements, ni justifications. Je suis restée désemparée devant mon ordinateur tout en grignotant mes frites jusqu'à ce que je me résigne et abandonne pour cette journée.

On était à présent jeudi et en démarrant mon pc j'ai eu la surprise de découvrir un mail d'un expéditeur inconnu et sans aucun objet. J'ai hésité, un peu méfiante, avant de finalement l'ouvrir. Le contenu était en anglais, au premier coup d'œil j'ai directement pensé à une arnaque, j'allais le supprimer quand les mots « music B» m'ont fait suspendre mon geste. J'ai alors lu le mail avec attention.

Le type ne m'expliquait pas comment il avait réussi à me contacter, j'imagine cependant que j'avais dû manquer de prudence à un moment ou un autre. Pour en revenir au mail, il me parlait des anomalies des pistes B et C, une sorte de ver informatique, particulièrement bien conçus puisqu'il n'était pas détectable par les antivirus, avait été ajouté sur ses fichiers. Pour vous expliquer simplement, c'est un virus se propageant rapidement et facilement via Internet.

Le mail se poursuivait par une copie d’un message que j'avais apparemment manqué sur le sujet. Un autre utilisateur avait trouvé, dans les mêmes circonstances que moi mais sans préciser le lieu, des fichiers musicaux nommés cette fois de F à J, et les fichiers G et H étaient contaminés. La personne qui m'avait contactée achevait son mail avec ses conclusions, les lettres pouvaient faire référence aux serveurs racines, la date de l'attaque étant elle donnée par la carte que j'avais reçue.

J'étais un peu perdue. J'ai donc essayé de tout reprendre pour connecter tous les éléments entre eux. Des morceaux de musique contaminés ont été placés dans des Dead Drop apparemment un peu partout dans le monde. Certains de ces fichiers contiennent des virus, chaque ordinateur ayant été en contact avec puis branché à une connexion Internet a servi de vecteur de propagation au virus et cela depuis plusieurs mois. Internet fonctionne en tout avec treize grands serveurs répartis dans le monde et nommés par les treize premières lettres de l'alphabet. Il est donc fort possible que les serveurs visés correspondent au nom des pistes de musique contaminées. Pour finir, la date de l'attaque : elle aura lieu lundi prochain.

Voilà, j'ai fini de tout raconter. On est samedi, j'ai passé deux jours à en parler autour de moi mais sans résultat, personne ne me croit ni ne m'écoute réellement. Alors je poste ça un peu partout sur Internet. Je ne sais pas ce qui va se passer lundi, si l'attaque va marcher, ni même si ça va arriver... Mais je sais que j'ai ma part de responsabilité, j’ai également peur d’avoir contaminé l’ordinateur de mon père avec, les conséquences pourraient sans doute être dramatique. Je suis désolée de mes erreurs. »

Je faisais des recherches sur le fonctionnement des serveurs réseaux quand j'ai trouvé ceci, ça date du 28 novembre 2015. L'ensemble a éveillé ma curiosité surtout que les faits, après une rapide recherche Internet, semblent avérés. Les Dead Drop mentionnées ont bien existé et sont indiquées comme perdues. Les serveurs racines du DNS nommés B, C, G et H ont bien subit des attaques le 30 novembre et le 1er décembre 2015, les serveurs racines DNS sont au nombre de treize et ont de forte chance d’être les treize serveurs mentionnés dans le texte. Cependant l'effet de l'attaque a été de simples ralentissements. Je ne sais pas quoi penser de tout ça, j'ai donc choisis de vous le partager ici afin d'avoir vos avis.