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mardi 3 mars 2015

Mon frère (9)



Extrait du cahier #4 : « La guérison par la foi ; Part. I »

Notre université a interdit de fumer sur le campus récemment, ce qui a surpris la plupart des gens. Je pense que peu de monde savait que le tabagisme passif était dangereux, mais jusqu'à récemment, la plupart des campus autorisait leurs étudiants à fumer. Maintenant, à certains moments de la journée vers midi et dans la matinée, il y a une masse d’étudiants qui se réunissent pour aller fumer dehors. B. fait partie de ce groupe bien sûr, il a essayé d’arrêter un nombre incalculable de fois sans succès. F. et A. l’accompagnent par solidarité, ou parfois pour s'en griller une aussi.

Ce mouvement de masse des étudiants qui rentrent et sortent s’est fait remarquer et des gens en profitent pour faire passer des prospectus pour plein de choses : cours du soir, offres de boulots d’été, préservatifs gratuits, et bien sûr les Nouveaux Patriciens.

Dire que les Nouveaux Patriciens est une secte serait exagéré, mais personne n’est sûr de ce que c’est. Le local est à une vingtaine de minutes du campus en voiture et ses brochures mettent en scène des concepts vagues de découverte de soi et d’exploration philosophique. Pour nous, la partie la plus intéressante était que les flyers étaient distribués par un petit groupe d'allumées, shootées à la caféine, des femmes d'âge moyen qui déblatéraient des slogans et qui posaient à haute voix des questions rhétoriques (« tu ne veux pas connaitre le sens de la vie ? »), et les garçons en avait déduit que les Nouveaux Patriciens étaient une sorte de rassemblement New Age tendance club de lecture ; un club ouvert par des femmes au foyer.

On avait pas grand chose à faire tous ensemble dans le groupe à l’époque. Depuis le fiasco avec la fille du magasin de musique, la Merde Bizarre n’avait pas croisé notre chemin. Alors B., F., et A. avaient décidé d’enquêter là dessus, pour le fun. L’histoire qui suit est un compte-rendu de ce qui s’est passé vu par A., qui, comme vous le savez, est un homme de parole.

 

Sur la route du Kenny’s (un petit snack à deux pâtés de maison de l’université) un Jeudi après midi. F. avait appris un petit nombre de pamphlets sur les Nouveaux Patriciens de différentes femmes qui lui tendaient les prospectus. Le thème récurrent de leur propagande était « philosopher », un terme gênant qui réfère  à la fois à la découverte de soi et à la socialisation plus qu’une vraie discussion sur la philosophie elle-même. Il y avait aussi une pub pour une réunion pour les nouveaux membres Samedi à 3h. Apparemment B. et A. ont grommelé sur ce point, disant que ce serait un séminaire ennuyeux sur l’importance des buts dans la vie avec des phrases pseudo-spirituelles et des textes accrocheurs, alors ils étaient hésitants sur le fait de gâcher un précieux samedi après-midi. Mais F. était impossible à dissuader et ils s'y sont rendus.

Je fais de la paperasse et des tâches subalternes dans un cabinet d’avocats plutôt prestigieux, et ils me payent une misère pour ça. Je fais principalement ça pour avoir de l’expérience une fois que j’aurai mon diplôme. Le truc est que sur la route du travail je suis passé devant le local des Nouveaux Patriciens plusieurs fois. Il est plutôt discret. Blanc comme une coquille d’œuf, un immeuble de trois étages caché par des immeubles plus petits à côté, avec une petite entrée et pas plus de cinq-six voitures garées devant. Encore une fois, si c’était une sorte de culte je m’attendais à quelque chose comme ça, de pas très voyant. Apparemment les trois gars sont arrivés 15 minutes en avance, F. avait garé la voiture de son père un pâté de maison plus loin. Cet endroit était plutôt vivant cet après-midi là. Lorsqu’ils allaient rentrer ils ont été accueillis par des personnes assez âgées qui portaient « invariablement des chandails, des chemises blanches avec des boutons fermés ou des tee-shirts de sport ». C’est comme ça qu’A. m’a décrit ça. Je m’en souviens parce que j’avais trouvé ça hilarant, comme A. n’est pas le genre à donner son avis sur la mode.

Les mecs ont été conduits dans le bâtiment principal avec une trentaine de personnes, la plupart étaient plus vieux. Apparemment ils ont eu le droit à des regards curieux parce qu’ils étaient étudiants. À leur grande surprise, la porte d’entrée donnait sur un spacieux patio entouré de fins murs de briques. L’endroit semblait plus grand que de l’extérieur, et A. a dit qu’il avait entendu parler d’une cave dans les discussions. Ils ont été regroupés au centre du patio devant une estrade. Il y avait des petits stands sur les côtés où les membres attendaient derrière des comptoirs ; un d’entre eux avait une machine à café et les autres donnaient plus d’informations avec des flyers. Il y avait aussi des marchandises ; apparemment F. a acheté un tee-shirt, ça lui ressemble bien.

L’attente ressemblait à l’attente avant un concert, et les trois se sont mis à l’ombre. Les membres parlaient entre eux ; A. a dit qu’il devait y avoir trois cent personnes qui encadraient l’évènement, ce qui parait bizarre.

Le temps que quelqu’un monte sur le podium, l’après midi s’était refroidi et les gars se sont joint à la foule. Beaucoup d’entre eux portaient maintenant un tee-shirt des Nouveaux Patriciens. F. a mis le sien aussi. A. a remarqué quelque chose de bizarre dès qu’il l’a mis. Les autres membres ont eu l’air de soudainement reconnaitre son existence, comme s’il était un fantôme juste avant. Une vieille femme a placé sa main sur son épaule en signe de support. Il a échangé des conversations amicales avec beaucoup des membres les plus jeunes, qui devaient avoir une trentaine d’années d’après A. Les deux autres [A. & B.] sont restés en retrait, en regardant de loin avec une fascination morbide.

L’homme qui était monté sur le podium avait un air royal. Une tête pleine de cheveux grisonnants et une moustache bien taillée. Il portait un blazer marron et exhibait une poitrine parfaite. B. a dit qu’il avait déjà vu ce mec dans les journaux : apparemment il était ministre de l’agriculture. Pour des étudiants en université, on doit admettre qu’on était pas les plus au courant de la politique.

La partie suivante de l’histoire ne m’a pas été raconté par A. parce qu’il a dit que c’était "ennuyeux". En gros, le mec a donné un speech élégant mais sans aucun sens sur la valeur de l’âme humaine et la mission des Nouveaux Patriciens qui a duré presque 45 minutes. Il y avait des applaudissements périodiques entre certaines phrases, qui a tourné en effusion de furie vers la fin. Les gens attrapaient F. par l’épaule pour le soutenir et le saluer. F., toujours le premier à plaisanter sur les gens comme ça, applaudissait avec eux. B. et A. ont hésité à laisser F. tout seul pour se barrer tant que la voie était libre. Mais ils sont finalement restés, et d’après A., ils ont quand même relevé quelques trucs intéressants dans le discours du mec. Pour la plupart ça ne voulait rien dire. Apparemment le mec parlait d’une « mesure dimensionnelle précise du potentiel humain », de « l’ignoble esprit de charité », de la « valeur spirituelle des objets inanimés dans notre vie de tous les jours » et d'un « nouvel âge de l’adoration de l’esprit humain et de la créativité divine ». Si vous êtes déjà allés à une réunion de ces mouvements New Age pour quelque raison que ce soit, des phrases sans fondement comme ça ne doivent pas vous paraître étranges, vu que c’est une technique commune à tous les leaders charismatiques. Mais A. a dit que le speech qui avait eu lieu ici avait un air bizarre, pas l’habituelle dévotion aveugle qu’on vouait habituellement à un culte, mais une sorte d’intensité dans le regard de tout le monde. A. et B. ont commencé à se sentir comme des intrus au beau milieu d’une confrérie à laquelle ils n’appartenaient pas. Ils sont alors retournés dans le bâtiment et ont décidé d’attendre la fin du speech pour que F. les ramène chez eux.

Ils ont trainé pendant un moment sans que personne ne leur dise rien, même si la secrétaire derrière le bureau les regardait bizarrement de temps en temps. Ils ont regardé le tableau d’affichage plusieurs fois, où il y avait un agenda des différents événements à venir, qui semblaient tous être des séminaires du même genre. Ils avaient des noms étranges tel que « Conférence sur les derniers développements de l’étude des liens homéopathiques avec nos amis les animaux ». C’est le seul que A. a pu réciter de tête. Je pense que les deux pensaient simplement que les Nouveaux Patriciens étaient juste un autre pseudo-culte débile pour les gens qui manquaient de buts dans la vie.

Le séminaire s’est enfin terminé et la masse des suiveurs a commencé à sortir. B. et A. ont attendu que F. apparaisse. Il a émergé, il portait encore le tee-shirt, et il avait une lueur espiègle dans le regard. Il leur a dit de retourner à la voiture parce qu’il devait leur montrer quelque chose.

De retour dans la voiture qui sentait encore la weed de la dernière fois, F. a révélé le fruit de son travail : une petite boîte noir mat rembourrée de mousse à l’intérieur, qui contenait un oeuf. D’après A. c’était un peu plus gros qu’un oeuf de poule mais ça avait la même forme et la même couleur. F. a expliqué qu’à la fin du séminaire, tous les nouveaux avaient fait la queue devant une des assistantes qui a sorti une grande boîte chinoise et a commencé à distribuer ces oeufs, un par personne. Personne n'avait l'air de s'en étonner, apparemment tout le monde savait qu’il y avait une distribution à la fin de la réunion. F. n’était pas le genre de mec qui abandonnait au milieu de quelque chose et jamais il n’abandonnerait quelque chose d’aussi étrange que ça, il avait donc pris un oeuf pour lui.

D’après A., F. gardait l’œuf dans une boîte en carton dans sa chambre, s’assurant qu’il était chaud. Je ne pense pas que F. sache s’occuper d’un œuf, ou de quoi que ce soit d’autre de vivant. Ça faisait quatre jours qu’il avait reçu cet œuf et il n’avait ni éclos ni changé d’un pouce. Cet après-midi je me suis arrêté chez lui pour voir par moi-même. B. a dit que ça ressemblait à un œuf de serpent, et qu’il avait vu une peinture d’un serpent vert au fond de la salle. Je ne pense pas qu’ils avaient prévu d’y retourner. Avant de partir, la secrétaire leur avait demandé leurs nom, numéro de téléphone et e-mail pour qu’ils gardent contact pour les détails du prochain séminaire, mais ils ont donné des faux. Je ne suis pas sûr de quoi penser sur le moment. Je vais demander à quelqu’un s’il connaît quelque chose là-dessus.





Extrait du cahier #4 : « La guérison par la foi, Part. II »

La maison de F. est un joli foutoir. Son père est un collectionneur obsessionnel. Des choses comme des enregistrements, des encyclopédies, des bibelots qui existaient avant même qu’on soit nés, des choses inutiles, des masques de Halloween, des décorations de Noël, des restes de feu d’artifice du nouvel an, des détritus de la pop culture. Il ne jette rien.

Heureusement il est riche (de ce que je sais) et vit dans une grande et vieille maison avec des statues dans le jardin qui ressemblent à des créatures sorties d’une peinture de Bosch, une piscine toujours vide, des barreaux métalliques qui couvrent les fenêtres déjà cachées par des vignes. Elle est spacieuse et vide, elle est à côté d’un terrain qui était une école avant les années 80. La première fois que j’y suis allée, j’ai dû demander à un agent où c’était. Je lui ai donné l’adresse, et il m’a dit que la maison n’existait pas. Une demie-heure de marche plus tard, je l’ai trouvée.

J’étais à ma deuxième année d’université, je m’ennuyais et j’en voulais à mes parents de m’avoir fait choisir ce parcours, alors toutes les semaines je séchais de plus en plus. Ça me rappelait le lycée (comme plein d’autres choses). Il y avait des policiers qui faisaient des rondes dans le quartier et des femmes au foyer sortaient leur chien en survêtement. Les autres travaillaient, étudiaient ou faisaient quelque chose d’utile. Le temps était gris. 

Ouvrir le portail était difficile. Je me suis dit que j’aurais pu tout aussi bien m’arrêter et voir l’œuf de mes propres yeux. Je suis rentrée dans le salon pour le trouver avec X.

Ils écoutaient une vieille cassette que je n’ai pas reconnue et se faisaient face, assis en tailleur, regardant fixement une boîte en carton posée entre eux deux avec une lampe au-dessus. J’ai deviné ce qu’il y avait à l’intérieur. Quand j’ai salué X., il ne m’a pas répondu ; il n’avait probablement pas encore remarqué ma présence, ce dont j’avais l’habitude ; F. était cordial comme d’habitude. Il a dit que X avait eu un autre souci avec son frère et qu’il resterait ici pendant un petit moment. Je me suis demandée ce que cette dernière partie signifiait exactement.

Je me suis baissée et ai regardé dans la boîte, me sentant un peu de trop entre eux deux. Nous étions seuls dans la maison. Son père était parti prétendument au « travail » (il était du genre qui pouvait ne jamais aller à son bureau et se contenter de regarder ses mails pour le restant de sa vie). Il y avait juste quelques chants d'oiseaux stridents pour nous interrompre. J’ai tendu la main pour prendre l’œuf mais X. m’a arrêtée. La teinte était un peu trop terne pour un œuf de poule, il était un peu plus gros et plus elliptique. J’ai posé un doigt doucement dessus : il était très très chaud.

Après une minute ou deux à être assis là, F. m’a expliqué que l’œuf n’avait pas bougé depuis qu’il l’avait reçu il y a trois jours à la réunion des Nouveaux Patriciens. Il ne connaissait rien à l’incubation, mais il se débrouillait plutôt bien. F. a une très haute opinion de lui même. X. l’a interrompu pour dire de son ton charmant, que l’œuf était important et crucial pour quelque chose, et il venait souvent ici pour le surveiller et être sur qu’il se développait bien. Je ne sais pas si je devais le croire ou pas.

« On peut prouver qu'il y a un lien ». « On peut montrer aux autres que ces gens sont liés au groupe, au groupe qui a pris la maison de E. ».

Il touchait à un sujet sensible.

« Ce n’était pas son père dans une espèce d'association caritative ? » a demandé F. 


X. a dit que non. Il nous a assuré que le Clan n’était pas seulement une association de charité, ou un club d’hommes riches, et encore moins une organisation New Age comme les Patriciens étaient supposés être. C’était infiniment plus que ça.

« Je pense que ça va être un noble », murmura t-il.

Il a alors eu un silence. Pour la première fois ce jour, j’ai remarqué qu’il sentait l’alcool. « Nobles ? » a demandé F. en fronçant les sourcils.

X. nous a regardés comme si on lui avait demandé combien faisaient 1+1. Il nous a lancé un regard profond et long, comme si il allait nous révéler un secret particulièrement difficile. Parfois c’était difficile de voir ses yeux derrière sa chevelure épaisse. Il s’est levé brutalement et a demandé du papier.

On n'a rien trouvé pour écrire, alors F. a arraché une page des documents de son père et a laissé X. se débrouiller avec ça. Il a commencé à griffonner des trucs avec un crayon taillé et retaillé au point qu’il ne faisait plus que quelques centimètres qu’il avait sorti de sa poche arrière. Des fois, il effaçait
sans raison des parties du dessin et faisait par-dessus des choses encore plus embrouillées qu’au début.

Il nous a alors tendu le dessin. Il a pointé chaque dessin en faisant un commentaire à chaque fois :

« Nobles. Reptiles, comme les serpents. Rampants. »

« Vierges. Jolis oiseaux. Aquatiques. »

« Gardiens. Rats. Mais en réalité, tous les rongeurs. »

« Légion. Cafards. Araignées. »

Puis il a pointé le dessin tout en dessous.

« Zéro. Mauvais. Chiens. Ils les détestent. Le Clan les hait. Je sais pas. »


J'ai fixé le dessin un moment. Cinq animaux avec des noms exotiques.

« Alors tu es en train de nous dire que c’est ça le Clan ? » 


« Je ne sais pas ce que c'est que le Clan », il a répondu. C’était après qu’il se soit fait agresser dans le Parc. Il a dit qu’il savait que ça avait un rapport avec eux. Il a suggéré que tout ça était peut-être une blague.

F. a froncé un sourcil et lui a demandé d’où il tenait ça. 

« Les connards du parc » a t-il répondu nonchalamment. Apparemment il avait tout remis en ordre depuis cette rencontre et un nombre d’autres incidents, comme l’hôtel, la maison de bains, et la décharge. Tout est dans les cahiers. C’était sa théorie à lui je suppose. Je me suis rappelé de dire tout ça à B. pour le consigner.

X. était resté silencieux après ça. On a essayé de le pousser à nous en révéler plus, en pensant qu’il en savait plus, mais il continuait à fixer l’œuf sans prêter attention à ce qu’on lui disait. Mes jambes s’engourdissaient et j’ai demandé à F. si je pouvais sortir pour fumer une clope. Il m’a accompagnée.

On s’est assis sur les chaises de jardin près de la piscine vide, sale et couverte de toiles. J’ai regardé le ciel, quelque chose de très facile à faire quand le ciel est douloureusement monochrome, comme un voile drapé sur les environs. F. fumait en silence. Je lui ai demandé si X. habitait chez lui en ce moment.

Il a marqué une pause, et il a répondu après un moment. Il a ajouté qu’il ne voulait pas que X. retourne chez lui pour le moment parce qu’il avait besoin de quelqu’un pour s’occuper de l’œuf quand il faisait ses petits boulots. 

Je lui ai demandé ce qu’il voulait faire maintenant qu’il n’était plus à l’université. Il a hoché la tête doucement. Il m’a dit que son père avait quelque peu arrêté de parler avec lui mis à part les bonjour, au revoir, et les passe-moi le sel. Il l’envoyait juste faire les courses qu’il avait la flemme d’aller faire. Il devait livrer un paquet au 11ème district le lendemain. Je l’ai regardé tristement. L’ambition de F. avait disparu. Il faisait tellement de choses à l’école, et il excellait dans tous les domaines. À l’époque, on avait un futur. Le futur est arrivé... et il est tellement différent de nos attentes. Il ne nous reste que le passé.

J’allais dire quelque chose comme ça mais on a entendu crier à l’intérieur de la maison. C’était X.

Quand on est revenus, on l’a vu en train de tenir le carton au dessus de sa tête alors que le chien de F. se tenait sur les pattes arrières et essayait de le piquer, en aboyant et grognant. C’était un beau braque de Weimar que F. avait depuis l’enfance. Son nom était Drogo, je crois. Il apparaissait et disparaissait de la maison. Parfois on ne le voyait pas du tout.

F. l’a attrapé par le collier et l’a emmené dans la cuisine, et a fermé la porte à clé. C’était très difficile vu que le chien essayait de s’échapper, mais on lui criait dessus et ça allait.

On pouvait entendre gratter de l’autre côté de la porte. F. a demandé à X. si l’œuf allait bien. Il a hoché la tête affirmativement.

X. a dit qu’il était temps de bouger l’œuf dans un endroit plus sûr. F. est venu vers moi et m’a invitée à aller avec eux dans sa chambre, mais j’ai refusé. Ça faisait deux heures que j’étais là et il était l’heure d’aller en cours. Je ne voulais pas y aller mais je ne voulais pas rester non plus. J’avais l’impression d’être de trop.

Alors je leur ai dit au revoir, j’ai pris mon sac et je suis sortie en fumant une cigarette. J’avais pris cette habitude d'après B., d'ailleurs. J’aurais aimé ne pas l’avoir, mais c’est réconfortant quand on est au milieu de la rue et qu’on n'a rien à faire. Je suis passée dans les rues venteuses et à côté de beaucoup de joggers et de types qui promenaient leur chien, qui me regardaient avec curiosité ou désapprobation, jusqu’à l’arrêt de bus. Je me suis senti engourdie et bizarre comme si tout s’était arrêté autour de moi. C’était peut-être les cigarettes, je n’y étais pas encore complètement habituée. C’était calme, pas forcément agréable. Comme une sorte de fatalisme face à la mort.

Je me suis assise pour attendre le bus et j’avais envie de pleurer. Je ne suis pas allée en cours ce jour là.

[FIN]


J’ai cherché le dessin mentionné dans cet extrait. Il ne semble pas être dans les cahiers, du moins plus maintenant.




Il doit rester à peu près deux entrées (ou peut-être trois) après celle-là, d'après mes estimations.

dimanche 1 mars 2015

Mon frère (8)



 Extrait du cahier #1 : « Genèse / vide sanitaire ».

[7]

Beaucoup de choses me dérangeaient dans le passé, comme les « maisons hantées » et les poupées « effrayantes », mais quand tu es un gosse il est plus facile de pardonner (et d’oublier). Il y avait un moment particulier où j’ai réalisé que les choses qui me poursuivaient et essayaient de m'attraper pendant la nuit n’abandonneraient jamais.

Je devais avoir douze/treize ans. Il n’y avait pas école et c’était l’été le plus chaud que la ville ait connu depuis des décennies. Une partie de mes amies faisait de la corde à sauter à la plaza, ou essayaient d’ouvrir une bouche d’incendie. À l’époque, les rues étaient plus sûres et j’étais autorisée à errer dans le quartier, avec une robe d’été et des sandales. J’étais plutôt une fille mignonne.

Tu te souviens d’Alex ? Il est parti entre le collège et le lycée, et il n’était pas très très causant. Je me souviens que les autres se moquaient de lui parce qu’il était pauvre et apparemment ses parents devaient emprunter de l’argent à une autre famille pour payer ses cours. Son père tenait une clinique dans sa maison tu sais. Le rez-de-chaussée abritait la clinique et ils habitaient au premier, dans ce petit complexe d’appartements qui leur appartenait. En ce jour particulier je suis allée voir ce garçon particulier, parce qu’on avait convenu d’un rendez-vous.

Alex avait quelque chose à me montrer. Je lui ai toujours raconté mes histoires, celles sur les gros chiens qui vagabondent dans la nuit et sur Monique, et sur les fantômes que je voyais à côté de ma maison quand j’essayais de dormir. Et je prenais plaisir à l’effrayer, parce que c’était mon passe-temps favori avec les garçons, mais il était visiblement intéressé par ces histoires. Il a dit que des choses similaires se passaient dans sa maison. Apparemment j’avais trouvé un esprit innocent. 

J’ai marché quelque 8 pâtés de maisons jusque chez lui, la petite clinique où une secrétaire s’ennuyait derrière le comptoir, et il est descendu pour m’accueillir. Il portait un vieux tee-shirt Thundercats, je crois, avec un vieux jean délavé et des baskets blanches. Je lui ai offert un chocolat que j’avais piqué de la réserve de ma mère. Il m’a invitée à rentrer.

Comme je l’avais compris la famille d’Alex était dans des ennuis financiers très compliqués, tellement qu’aucun de nous deux ne nous en préoccupions ou ne comprenions, et ses grands-parents vivaient avec lui. Ils venaient de la campagne et étaient très superstitieux ; un des passe temps favoris de sa grand mère était d’interpréter les rêves (apparemment c’était toujours de sombres présages, et à cette occasion elle m’a parlé d’un truc ou deux à propos des miens, mais c’est encore une autre histoire).

Alex m’a amené dans la cave, qui ressemblait plus à un couloir voûté. Apparemment c’était un espace utilisé pour l’isolation ou bien une partie de quelque chose de plus grand ; d’après mon père ce bâtiment faisait partie d'un complexe ou quelque chose comme ça. On y accédait via une porte en bois grinçante de la taille d’un placard. La pièce servait aussi d’entrepôt pour les fournitures médicales. On devait se faufiler derrière son père et les adultes présents comme ils n’aimaient pas qu’il aille la bas.

Si j’avais été ne serait-ce qu’un peu claustrophobe je crois que jamais je n’aurais pu m’en sortir. Même un enfant de mon âge devait gigoter en rampant sur le sol en béton avec les sons grinçants de la maison au-dessus de ma tête. J’avais peur que tout nous tombe dessus. Alex avait volé un briquet à son père avant d’entrer, mais il était devant moi et le peu de lumière qu’il faisait ne me rassurait pas vraiment. Après avoir rampé dans le chemin pendant une ou deux minutes, on est arrivés à un cul-de-sac, où il a dit qu’on pouvait se lever. Il avait raison, on devait maintenant suivre un mur, je suppose qu’on devait être à l’autre bout de la maison, entre les murs intérieurs et extérieurs. Je pouvais entendre la télé quelque part, sur laquelle diffusait quelque chose qui semblait très vieux.

Finalement, Alex a dit « regarde ». Il a pointé le briquet sur un point devant lui. J’ai dû plisser les yeux pour voir, et même comme ça je ne voyais pas vraiment grand chose dans l’obscurité dense, alors je lui ai pris le briquet des mains et j’ai regardé par moi-même. Et là j’ai pu réussir à voir.

C’était... un trou dans le mur je pense. À l’opposé de là où on se tenait, vaguement en forme d'œuf, avec des fils coupés et des bouts de métal qui en sortaient, comme si une petite météorite avait atterri ici. Je ne pouvais voir que de vagues contours dans le noir, mais je pouvais voir des marques à l’intérieur, qui étaient d’une couleur marron, et comme amorphes par leur forme.

Alex m’a dit que c’était, d’après ses voisins, l’homme à qui appartenait cette maison il y a longtemps qui avait laissé son fils mourir dans ce trou quand il avait découvert qu’il était en fait le fils d’un amant de sa femme. Le bébé avait fini par mourir de faim et personne n’avait su. Il a raconté cette histoire avec une certaine fascination, avec le même ton qu’un guide touristique aurait en décrivant un massacre vieux de plusieurs centaines d’années et qui n’aurait plus grande importance émotionnelle maintenant.

 

J’ai hoché la tête et suis restée là pendant un moment. On est enfin repartis par le chemin, on a joué aux cartes un moment et je suis rentrée (sa mère m’a offert de la limonade, ce qui était très gentil mais elle avait l’air crevée). Je me souviens avoir raconté ça à A. et à B. et ils ont dit qu’Alex avait probablement inventé cette histoire pour m’impressionner. Puis il y a eu l’habituelle boutade qui disait qu’Alex et moi on se marierait et qu’on aurait des bébés, mais que Alex serait trop pauvre pour s’en occuper. Je jure que quand la maîtresse m’a dit que les filles devenaient matures plus rapidement que les garçons j’ai ressenti comme si la vie dans son entièreté m’avait été expliquée.

Honnêtement je pense qu’Alex voulait juste être mon ami, parce que sa famille, ses vêtements et son accent de la campagne repoussaient la plupart des enfants de mon école. Je ne suis retournée chez lui qu’une seule fois après, genre une semaine plus tard. C’était un jour aussi chaud que la semaine d’avant et j’y suis donc retournée. Je me souviens qu’à ce moment là, il y avait la peur du Tueur de Chiens et que les enfants s’étaient vus avisés de ne pas sortir mais je n’y ai pas fait vraiment gaffe. Cette fois Alex a dévalé les escaliers en me disant qu’il fallait VRAIMENT que je voie quelque chose.

On est retournés dans le vide sanitaire de la dernière fois. Une minute à ramper dans ce couloir étroit, trente secondes dans l’isolation et on y était. Cette fois Alex m’a dit « regarde » avec une expression presque diabolique, et a sorti une lampe de poche, ce qui était une amélioration par rapport à la dernière fois.

Maintenant on y voyait plus clair. Le trou correspondait à peu près à ce que j'avais vaguement vu la première fois, mais maintenant je pouvais voir correctement ces taches à l’intérieur. Elles aurait pu avoir été faites par des excréments ou autre chose de tout aussi dégueulasse. Elles formaient une forme bizarre. Alex m’a dit de reculer. Il a dit que ça ressemblait à un bébé — il a commencé à pointer du doigt ce qu’il disait être le visage et le corps — mais je n’ai pas vraiment vu grand chose. Juste des taches et des marques. J’ai levé les yeux au ciel et lui ai dit qu’on devrait partir.

Au moment précis où j’ai dit ça, il y a eu ce son, comme si tout l’air était aspiré hors de la maison, c’est le bruit qu’aurait fait une rivière qui coulerait sous nos pieds. Le son s’est intensifié, a commencé à bouger les planches et a soulevé de la poussière du sol et du plafond. Et soudain on a entendu ce craquement, comme si un réfrigérateur était tombé à l’étage au dessus, et on a cru que tout allait nous tomber sur la tête. On a couru en criant pour retourner d’où on venait.

Quand nous sommes sortis sa mère nous attendait, les bras croisés avec un air de désapprobation. On était couverts de peinture et de poussière. Elle nous avait sûrement entendu crier comme des idiots, et elle était furieuse contre Alex, et lui a interdit d’y retourner. Elle a dit qu’elle bloquerait l’accès dès demain.

Je n’ai pas eu la chance de retourner chez Alex après ça. Il avait été puni pour le reste de l’été, apparemment, et quand l’école a repris nous n’étions pas dans la même bande et on a perdu contact. Comme je l’ai dit, il a déménagé dans une autre partie de la ville quelques années plus tard. Je suis à peu près sûre que les gars s’en souviennent. Oh, et d’après sa mère le gros craquement qu’on avait entendu était un camion poubelle dehors, mais je n’y ai pas cru.

Ce qui est vraiment bizarre et qui mérite d’être écrit ici est que, ben, je suis passé près du complexe d’appartements où Alex vivait plusieurs fois avant d’aller à l’université. Son père a fermé la clinique quand il a déménagé, maintenant c’est une résidence privée ; et le bâtiment a été modifié. Mais je suis passée devant et j’ai regardé sous tous les angles, et j’ai beau remonter aussi loin que je peux dans mes souvenirs, ça ne correspond pas. Le couloir je veux dire. Il n’y a aucun endroit dans cette maison — AUCUN ENDROIT — pour ce passage, et le mur avec l’isolation, et le trou. Ça n’a simplement aucun sens. J’ai demandé à une amie qui est en architecture à quoi pourrait servir une structure comme ça, et elle m’a dit que ça n’avait rien à faire dans une construction de ce genre. Et que ça n’a probablement sa place dans aucun bâtiment. 

Est-ce que quelqu’un est toujours en contact avec Alex ? 

[FIN]


Pas grand chose à dire honnêtement. Je pense que c’est clair que ça a été écrit par T., mais cet Alex est un mystère pour moi. J’ai demandé à mes parents s’il y avait une clinique près de chez T., mais ils n’ont pas pu me répondre.




Extrait du cahier 4 : « Entrevue avec J. »

Il y a quelques jours je suis allé chez J. et je l’ai interrogé sur l’incident avec la maison hantée, quand il était enfant. Incident qui impliquait aussi T. J’ai dit que c’était pour une collection de témoignages ou un truc comme ça. Elle n’était pas très partante, elle n’aime pas en parler et elle ne m’aime pas beaucoup non plus. Mais je vais retranscrire ce que j’ai pu en tirer. T. va sûrement être en colère.


Que penses-tu que c’était ?
J : Qu’est-ce que tu veux dire ? C’était un chien, le chien du mec.
Tu l’as revu après ça ?
J : Nope. Je n’avais pas envie de retourner à cette maison, T. non plus. Mon père est allé parler aux propriétaires après que ce soit arrivé et il s’est presque battu, le père de T. aussi d'ailleurs. Papa s'était vraiment énervé à l’époque. Il a dit qu’il allait empoisonner l’animal. Mais je pense pas qu’il l’ait vu non plus.
Il a dit qu’il allait l’empoisonner ?
J : O-Ouais.. Tu sais, il était vraiment en colère parce que ma mère était vraiment remuée par tout ça. Mais le mec a déménagé et on a tout oublié.
Et toutes les autres choses étranges ? T. a dit que ces gens faisaient un genre de thérapie par les cris. Et qu’ils gardaient ces oiseaux autour de chez eux.
J : C’était des paons. Je crois que le couple voulait faire de leur propriété une auberge de luxe pour les touristes étrangers, et ils voulaient y mettre une sorte de zoo privé, avec des animaux exotiques comme des paons.
Comment tu sais ça ?
J : Bah, des années après tout ça j’ai posé des questions aux voisins à leur sujet. C'était un couple sans enfants tout ce qu'il y a de plus normal, ils venaient d'Europe, mais ils avaient beaucoup de visites. Apparemment le mari était une espèce de franc-maçon. Tu sais, genre le Lions Club, mais pas vraiment le Lions Club. Je pense qu’ils faisaient beaucoup d'actions caritatives mais qu’ils étaient un peu New Age aussi.
Peut-être le clan de l’adoration ?
J : Peut-être. Ça semble bizarre. Honnêtement je ne me souviens pas du nom, c’était il y a longtemps. C’est bon ?
Tu penses que ton père a fait quelque chose pour retrouver ce mec ?
J : Quoi ? Non, bien sûr que non. De quoi tu parles ? Tu sais qu’il est dans un fauteuil roulant ?

[FIN]


Je ne sais pratiquement rien de J., mais je me souviens que son père avait eu un accident qui l’avait laissé paraplégique. Apparemment il était tombé d’une fenêtre du deuxième étage.




vendredi 27 février 2015

Quelques nouvelles

-Ces mails ont été envoyés il y a maintenant trois ans et quatre mois. Ce "Jerry" envoyait des e-mails à une certaine "Amy", et apparemment ils se connaissaient. Après enquête, Amy est morte trois ans avant que Jerry n’envoie ses mails.
              


<Quelques nouvelles de mon retour>  --Samedi 10 Mai, 15:49
De : Jerry - jer_ian@gmail.com
À : Amy - kiot-amy89@gmail.com

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Coucou ma chérie!

Je suis de retour, après deux semaines sans te donner de nouvelles, ça a été très long !
Tu m'as tellement manqué depuis tout ce temps... Pourtant, tu aurais dû venir, on y était tous les deux en plus.
J'espère que tu te souviens toi aussi de ce qu'on a vécu ensemble là-bas.
L'école de Haïpgo, on y a passé notre enfance quand même.
J'ai pris deux petits clichés, juste pour toi mon amour <3



C'était fortement délabré, c'est dommage, mais intéressant. J'y suis resté quatre heures en tout, c'était tellement émouvant.
Tant de souvenirs d'un coup... Bon, je dois bien avouer que j'ai eu une légère absence de souvenirs en en sortant...
J'y suis entré le midi, et en sortant il faisait nuit... Je ne l'explique pas vraiment. Mon cerveau me joue des tours on va dire.
Hâte de te revoir et de t'embrasser !
-Jerry

*

<Re : Quelques nouvelles de mon retour>  --Lundi 12 Mai, 06:40
De : Jerry - jer_ian@gmail.com
À : Amy - kiot-amy89@gmail.com

______________________________________________________
                        
Bonjour mon cœur.

Tu ne m'as toujours pas répondu depuis que je t'ai envoyé ce message...
Tu vas bien j'espère ?

J'ai encore une photographie sur mon appareil photo, je n'en ai pris que deux pourtant, mais je te l'envoie.
Je me demande vraiment d'où elle provient... Surtout que c'est la même que celle qui la précède.
J'ai dû prendre en mode rafale.


Sinon, j'ai une mauvaise nouvelle, elle me concerne, mais je t'en fais part...
Je ne me sens absolument pas bien depuis que je suis rentré.
Mal de tête, tournis, j'entends des sons de partout... Je dois avoir attrapé une maladie de cet endroit.
Mes cachets ne m'aident pas, j'espère que ça ira mieux dans quelque temps.
Réponds-moi vite.

-Jerry
J'ai l'impression de... changer.
   
*

<Re : Quelques nouvelles de mon retour>  --Jeudi 15 Mai, 19:03
De : Jerry - jer_ian@gmail.com
À : Amy - kiot-amy89@gmail.com

______________________________________________________

Tu m'inquiètes vraiment là.

Tu ne réponds à aucun appel, ni à mes SMS, mes e-mails...
Qu'est-ce qui t’arrive ?
Appelle-moi, dis-moi ce qui ne va pas, je pourrai t'aider peu importe la situation.
À tel point que tu n'es pas venue me voir...

Je suis sûr que tu es avec quelqu'un d'autre.
Tu ne me réponds jamais, alors avoue que tu sors avec un autre gars.
Salope, t'as intérêt à me dire la vérité ! Ou je lui casse la gueule à ton copain !

*

<Re : Quelques nouvelles de mon retour>  --Vendredi 16 Mai, 03:15
De : Jerry - jer_ian@gmail.com
À : Amy - kiot-amy89@gmail.com
______________________________________________________

La forêt est belle Amy.

Viens avec moi Amy, viens avec moi et regarde les beaux arbres.
Les arbres sont si beaux, viens voir.
C'est magnifique, cette forêt est magnifique.
Si beau.

Rejoins-moi vite Amy, et tu verras à quel point c'est beau.
Tu verras les beaux arbres.

*

<Re : Quelques nouvelles de mon retour>  --Vendredi 16 Mai, 23:56
De : Jerry - jer_ian@gmail.com
À : Amy - kiot-amy89@gmail.com
______________________________________________________

Je m'excuse de t'avoir injuriée dans mon message précédent.
Je suis vraiment désolé.
Si désolé. Je m'excuse de tout.

Et si jamais j'avais raison, je te pardonne, c'est sincère.
Je ne me suis pas beaucoup occupé de toi ces derniers temps.
Je viendrai un de ces jours, et je te passerai juste un bonjour.

Pardonne-moi s'il te plaît.

-Jerry

*

<Re : Quelques nouvelles de mon retour>  --Mardi 20 Juin, 04:01
De : Jerry - jer_ian@gmail.com
À : Amy - kiot-amy89@gmail.com
______________________________________________________

Je t'aime tellement. La poésie :


*

<Re : Quelques nouvelles de mon retour>  --Jeudi 22 Juin, 14:54
De : Jerry - jer_ian@gmail.com
À : Amy - kiot-amy89@gmail.com
______________________________________________________

                   
Coucou à toi mon amour !

Allez, tout est pardonné, je t'assure.
                   
Tu n'as rien à redire je pense, et moi non plus.
                   
On oublie et on recommence notre relation à zéro. J'ai besoin d'affection, il n'y a personne dans mon entourage.
Je vais retourner à notre école, je veux des souvenirs plein la tête.
J'étais... heureux.

Je t'aime plus que tout au monde.

*


~ Mainichi Shimbun
              
              
Sujet : Découverte d'un corps
http://mainichi.jp/opinion/subject/discovery-cadaver
               
Hier soir, un cadavre a été découvert près de l'école abandonnée Haïpgo, en plein cœur de la forêt, par deux randonneurs.
Ces derniers l'ont signalé à la police locale qui a repris l'affaire depuis peu.
D'après le médecin légiste, la victime ne serait pas d'origine japonaise mais américaine, son identité restant toujours non-confirmée.
Si vous avez une quelconque connaissance de la victime ou de son entourage, merci d'appeler ce numéro : +81 476 27 0110.
Pour toute découverte, des informations seront publiées sur le site du commissariat de police de Narita.
D'après les voisins de la victime, cette dernière aurait développé un comportement "étrange".
Ils ont raconté que ce Jerry aurait cessé, après un certain voyage, de sortir de chez lui. Il n'allait pas non plus travailler.
Une enquête a été lancée hier pour déterminer si le sujet souffrait ou non de troubles psychologiques.

Source officielle - Rédacteur : Shori Higanoto  

mercredi 25 février 2015

Mon frère (7)

Entrée 1
Entrée 2
Entrée 3
Entrée 4 
Entrée 5
Entrée 6
Entrée 8
Entrée 9

Texte original sur creepypasta.org


Entrées originales sur The books of Sand :
The children of District 11
Origin/Multiple births



Extrait du cahier #5 : « Les enfants du 11ème district »

[5]

C’est juste un petit incident que j’ai eu il y a quelques jours. Je ne sais pas si ça mérite d’être écrit sur ces cahiers, mais je pense que ça peut vous intéresser.

Vous vous êtes tous demandés ce que j’ai foutu depuis que je suis parti. La réponse n’est pas très excitante, j’ai juste fait quelques travaux pour mes parents. Depuis que j’ai quitté l’université ils étaient sur mon dos pour que je gagne un peu d’argent d’une façon ou d’une autre. Comme maman faisait un peu de business, je l’aidais un peu avec ça. Mais l’autre jour papa m'a demandé de faire une course pour lui, il voulait que je livre un colis au [#] de la rue ___ dans le district 11.

Je ne sais pas si tu y es déjà allé, c’est au nord de la ville, tout y est plus tranquille. C’est plutôt calme. Pendant l’hiver c’est recouvert de brouillard, et je veux dire par là que tu n’y vois pas à 1 m devant toi. J’ai pris un bus jusqu’à l’avenue ___, et c’était à 30 minutes de marche de la maison. Le colis que papa m’avait donné était une petite boite enveloppée de papier journal tenu avec une ficelle. Je n’ai pas vu ce que c’était, ce n’était pas intéressant à ce moment là. Ce n’était pas lourd et quelque chose à l’intérieur s’est déplacé quand je l’ai soupesé. Je pense que ça aurait pu être un jouet ou quelque chose comme ça. Peut-être un cadeau.

La maison où je devais laisser le paquet était la maison typique. Propre, un peu ennuyeuse. Juste en face du parc. Je n’ai pas bien vu la maison dans son entièreté à cause du brouillard. J’avais froid et je voulais rentrer dès que possible. J’ai frappé genre trois fois avant que quelqu’un ne m’ouvre.

Ce quelqu'un était un enfant, qui devait avoir 10 ans. Il était maigre, blond et roulait des yeux, comme s’il n’avait pas dormi. Je n’ai pas bien aperçu l’intérieur de la maison parce qu’il avait ouvert la porte juste assez pour y passer sa tête, mais j’ai entendu la télé à l‘intérieur, je pense qu’il devait jouer à des jeux vidéos. C’était un jour de semaine, alors c’était étonnant qu’il soit à la maison.

Je lui ai demandé si ses parents étaient là. Il a secoué la tête. Il a dit « c’est pas ma maison, je l’utilise juste ». Cet aveu m’a paru étrange. Je me suis dit que ce devait être un ami de l’enfant qui vivait ici. Je lui ai demandé si une personne qui habitait ici était là. Il m’a regardé comme si j’avais dit une énormité. On s’est regardé pendant une minute entière. Il a fermé la porte et a appelé quelqu’un à l’intérieur. Je suis resté là comme un idiot pendant 5 minutes. J’ai entendu un chien aboyer au loin et des enfants qui devaient jouer dans le parc. La porte s’est enfin ouverte et c’était un autre enfant, cette fois avec des cheveux noirs, qui ressemblait un peu à A., même si ce n’est pas important. Il semblait lui aussi ne pas avoir dormi.

Il m’a demandé pourquoi j’étais là. Je lui ai demandé si il habitait là. Il m’a regardé comme s’il allait mentir, mais a finalement hoché la tête. J’ai dit que j’avais été envoyé là par Mr ____, mon père, pour livrer un paquet, et je lui ai demandé si ses parents étaient là. Il a répondu non mais avait l’air intéressé par le contenu du la boîte que je tenais derrière moi.

Je commençais à être un peu exaspéré par tout ça, je voulais juste rentrer chez moi. Le district avec son brouillard, son manque de gens et apparemment le manque de sommeil de ses enfants commençait à m’énerver un peu. Alors je lui ai demandé si ses parents rentreraient à la maison, mais « probablement pas aujourd’hui ». Je lui ai lancé un regard interrogateur. Il m’a juste fixé comme si tout était normal. Alors je lui ai dit : Okay, écoute, je suis supposé livrer ce paquet là (j’ai re-vérifié l’adresse pour être sûr que ce n’était pas la mauvaise maison), alors prends-le et donne-le à tes parents quand ils rentreront. Il a hoché la tête comme si il venait juste de comprendre ce que je faisais là, et a tendu les bras. J’ai hésité à garder le paquet et à repasser demain, ou plus tard, mais je me suis dit que ce n’était pas la peine. Je me suis rapproché de la porte (l’enfant la gardait encore à moitié ouverte en restant à l’intérieur de la maison) pour lui donner. Et là j’ai vu à l’intérieur de la maison.

J’ai regardé dans ce qui semblait être le salon. Il était plein d’enfants, environ une douzaine. Ils étaient tous assis en train de regarder la télé, mais à la seconde où j’ai passé ma tête ils se sont tous tournés pour me regarder. Je me suis senti comme si je regardais une meute de chiens en train de manger un chat mort, quand ils s’arrêtent pour te regarder pour être sur que tu ne vas pas interférer. Et dès que tu tournes les yeux ils retournent à leurs affaires. C’était un peu comme ça. Tous ces enfants me fixaient, tout comme celui qui avait ouvert la porte la première fois. Et la TV ? elle ne diffusait rien, juste de la neige. Les jingles et la musique que j’entendais venaient de plus loin dans la maison. J’ai fixé les gosses qui m’ont regardé pendant ce qui parut une minute. J’ai senti un frisson courir sur ma colonne vertébrale. Je lui ai tendu le paquet. Il a fermé la porte. J’ai commencé à marcher, courant à moitié pour m’éloigner de la maison. J’ai entendu des cris de joie à l’intérieur de la maison.

Je me suis repassé l’incident durant le trajet en bus et j’ai regretté de ne pas avoir regardé ce qu’il y avait dans le paquet, ou de ne pas l’avoir gardé et livré plus tard à des adultes, si des adultes venaient un jour dans cette maison. Quand je suis rentré à la maison papa m’a demandé si tout s’était bien passé et j’ai hoché la tête. Il m’a regardé comme s’il s’attendait à ce que je dise autre chose, mais je suis juste allé dans ma chambre écouter de la musique. Je ne pouvais pas retirer l’image de cet enfant hors de ma tête, c’était comme tout droit sorti d’un roman. 
 

Enfin voilà, c’est tout. J’ai demandé à Papa hier ce qu’il y avait dans le paquet et qui habitait là, et il m’a juste dit que c’était un cadeau pour un ami. Je ne lui ai pas posé plus de questions. Tu as l’adresse de la maison, alors tu peux y aller si tu veux, mais je sais pas, je te le déconseille. Du moins pas quand il y a tant de brouillard.

[FIN]


Je n’ai pas grand chose à dire sur cette histoire. Je sais que F. est parti de l’université vers 2004, comme c’était un sujet de discussion entre mon frère et ses amis à l’époque, alors je pense qu’il a écrit cette histoire. Le District 11 est en effet connu pour son brouillard épais l’hiver.


Extrait du cahier #1 : « Genèse / Naissances multiples ».

[6]

Je crois que les moment déterminants de ta vie n’apparaissent pas comme tels avant beaucoup plus tard. On ne se rend compte de leur importance qu’après, et c’est peut être la plus grosse tragédie de tous les temps. 

La partie enfant de la bibliothèque de notre école comportait une toute petite médiathèque, qui consistait en des documentaires et des mauvais films. Quand j’étais un petit garçon, à la fin de chaque semestre, la classe organisait une pizza party où on regardait des films et où on savourait le fait qu’on était en vacances. Notre prof demandait des films pour enfants - habituellement des spéciaux de Snoopy ou de Clifford le gros chien rouge - et la dame des cassettes, comme on l’appelait, arrivait.

Elle était très mince et avait toujours l’air fatiguée. Elle avait de longs cheveux et passait tout son temps dans la salle vidéo. Je ne sais pas pourquoi j’étais fasciné par cet endroit, peut-être parce qu’il y avait toujours quelque chose à la télé. Les news passaient en permanence sur un des posts, et plusieurs autres films, des archives, ou des documentaires jouaient en même temps. L’endroit était rempli d’appareils photo, de costumes pour l’atelier théâtre, et d'étagères bourrées de cassettes. Elle servait au final de stockage pour toute l’école. Le concept de travailler dans cette salle, entouré d’archives du passé et du présent, connecté à la réalité du monde extérieur me plaisait beaucoup. Le fait que je sois déjà si nostalgique et intéressé par ce genre de choses à cet âge était déjà préoccupant.

Ladame  des cassettes était joviale et patiente, et je me suis souvent excusé de passer tant de temps dans cette salle. J’inventais souvent des recherches pour les profs. Pendant une de ces nombreuses excursions, je suis tombé sur des boites en carton cachées derrière une étagère, remplies de vieilles cassettes. Quand j’ai pris la boite j’ai libéré une grande quantité de poussière. Toutes ces cassettes avaient des étiquettes évocatrices. Je me souvient distinctement de « Boîte de fusible » et « Douzième étage ». J’en ai pris une qui s’appelait « Naissances multiples ». Je ne sais pas trop pourquoi.

Je l’ai cachée dans ma veste et l’ai fourrée dans mon sac alors que personne ne regardait. Compte tenu de la quantité de poussière qui recouvrait les cassettes, je me suis dit qu’elles ne manqueraient à personne.

À l’époque mes parents avaient un gros Betamax dans leur chambre, qu’ils n’utilisaient jamais. Mon grand-père l’avait ramené d’Amérique. Notre pays, à l’époque, pouvait à peine subvenir aux premières nécessités, encore moins les cassettes de comédies romantiques. Alors tout ce qu'on avait, c'était des enregistrements de contrebande, la plupart issus de signaux lointains interceptés par des pirates.

C’était compliqué à gérer, mais mes parents étaient à un mariage et ne rentreraient pas avant minuit. Alors j’ai mis la cassette et je me suis assis pour la regarder.

L’image était détériorée et avait un grain horrible, mais c’était pas difficile de la comprendre. C’était filmé sur un trépied, face au rivage. À la couleur grisâtre et à l'aspect de la mer, sans parler des bouteilles vides jonchant le sable, je pouvais dire que c’était une plage tout près d’ici. Au tout début on pouvait voir l’ombre de la personne qui ajustait l’objectif, puis elle bougeait hors de l’image et on ne la voyait plus. C'était simplement un long plan fixe sur les remous de la mer, avec le vent qui soufflait. Rien que le fait de regarder la cassette me détendait ;  je suis à peu près sûr que c’était en été.

Je me suis assis au pied du lit de mes parents et je l’ai regardée. J’étais préparé à voir quelque chose de dérangeant — en même temps je savais pas vraiment comment un accouchement se passait — mais tout ce que j’ai vu était la mer. À peu près à dix minutes, un chien émacié marchait dans le sable, reniflait une vieille bouteille, puis disparaissait du cadre.

En tout, la cassette durait 25 minutes. Je me souviens que je devais lutter pour ne pas m’endormir. Puis il y a eu la dernière minute.

Après pratiquement une demi-heure d’enregistrement des mouvements perpétuels de la mer, on remarquait quand même quelque chose de différent. Ça ressemblait d’abord à trois taches noires à quelques mètres du rivage. Comme trois bouées dans l’eau. Plus elles ont commencé à avancer plus près dans le sable. Elles émergeaient. C’était des têtes reliées à des cous, qui laissaient apparaître des épaules. Trois adultes qui émergeaient de l’eau froide. La distance, la qualité de la vidéo et l’éclairage les faisait apparaître comme trois silhouettes noires. Je pense qu’ils étaient nus. Ils ont commencé à sortir de l’eau. Ils bougeaient à l’unisson, faisant des pas presque en même temps. Ils étaient très grands. L’eau leur arrivait aux genoux et ils parlaient face à la caméra tout en gardant cette démarche rythmique jusqu'à ce que la vidéo s’arrête. Celui qui filmait a arrêté la vidéo juste là.

Il est dur de croire mon esprit impressionnable et jeune là dessus, mais je suis à peu près sûr que cette séquence avait été tournée en une seule prise.

À l’époque je ne voyais pas du tout ce que ça pouvait vouloir dire. Je crois que je ne sais toujours pas d’ailleurs. J’ai retiré la cassette — presque de force — et l’ai remise dans mon sac. Le lendemain j’ai jeté la cassette dans le panier de retour de la bibliothèque. Évidemment, la dame des cassettes saurait que quelqu’un avait pris cette cassette de la salle.

Mais elle ne m’a pourtant jamais suspecté. La fois d’après quand je l’ai vue, elle m’a regardé de son regard poli-mais-fatigué, et m’a demandé pourquoi j’étais là, une tasse de café fumant entre ses doigts pleins d’arthrite. Je suis à peu près sûr que le carton rempli de cassette avait disparu.

C’est marrant que je m’en rende compte maintenant, mais ça a été le début de mon obsession.


mardi 24 février 2015

L'entropie

Ce que je vous transmets aujourd'hui fut récupéré dans une grotte du Nouveau-Mexique en 1924. Les informations étaient inscrites sur différents morceaux de papier retrouvés dans le désordre, aux côtés du corps de l'auteur, Thomas Calvin. J'ai tenté de les traduire et de les retranscrire en essayant de garder intact les sentiments de l'auteur.


«Thomas Calvin, 02 Novembre.
 

Si je pose tout ça sur le papier, c'est pour permettre à mes pensées d'échapper à l'entropie. L'entropie, quelle magnifique, mais monstrueuse invention que l'entropie. Dieu a donc prévenu l'homme, qu'un jour il sera remplacé par un autre parce qu'il sera devenu vieux et inutile. Tout le monde y est préparé, depuis la naissance, et finalement qui peut en réchapper ? Personne hormis Lui. Je pense réellement qu'Il peut s'en sortir. Il me l'a prouvé, et de toutes façons, pourquoi mentirait-il ? »


« Thomas Calvin, 03 Novembre.

Certes, Il est hideux. Sa peau pend à plusieurs endroits, et sa couleur change selon là où vous regardez. De plus, si j'ai bien compté, Il n'a que 3 doigts à la main droite mais bien 6 à la main gauche. 6 doigts ! Est-il gaucher ? Je ne me souviens plus. Hideux, vraiment dur à regarder... Si l'on se base sur nos critères de beauté ! Vous seriez bien hypocrites de juger l'homme qui a défié Dieu. L'Homme, avec un grand H ! Il le mérite bien, Lui. Il a renversé l'entropie. En d'autres termes Il ne vieillit plus, anatomiquement parlant. Il est beau, en réalité. Une fois que son corps aura accepté les greffes, il aura comme mué.
J'ai encore du mal à gérer le fait de m'occuper de lui. Enlever le pus, les croûtes, et les insectes. C'est écœurant, mais Il le mérite bien. »


« Thomas Calvin, 06 Novembre.

Je crois qu'il commence à aller mieux. Son corps commence à se faire aux greffes et il y a moins de pus. Il parle peu, mais un simple regard me permet de comprendre ce qu'il veut. Ce soir, j'y retourne, Il a à nouveau besoin d'ambroisie. »


« Thomas Calvin, 06 Novembre.

Ce fils de putain ! Il m'a tiré dans la cuisse. J'ai mal, mais j'ai eu sa salope de fille. Je suppose qu'elle lui suffira pour une semaine, voire deux. »


« Thomas Calvin, 28 Novembre.

 
Bon, voyons voir où nous en sommes :
-J'ai perdu ma jambe droite à cause de la balle de ce bougre de fermier.
-Il parle ! Il m'a susurré à l'oreille tout à l'heure : « Je serai bientôt là. »
-Il commence à bouger. Enfin, pas à proprement parler, mais j'entends son estomac gargouiller de temps à autre, et il est parfois pris de quelques spasmes.
-Je me demande pourquoi des champignons poussent sur son visage ? »


« Thomas Calvin, 03 Décembre.

 
J'ai froid. »


« Thomas Calvin, 04 Décembre. 

 
Il n'est toujours pas revenu à lui, pourquoi ? Doit-il manger plus ? »


« Thomas Calvin, 06 Décembre. 

 
Malgré tout ça, il ne veut pas revenir !»


« Thomas Calvin, 12 Décembre.

 
J'ai mal partout et j'ai peur. »


« Thomas Calvin, 13 Décembre.

 
Tu me manques Alan. »


Alan et Thomas Calvin étaient deux frères. Thomas, chirurgien et médecin légiste de métier, aidait Alan, chimiste et physicien, dans l'étude du renversement de « l'entropie du corps humain ». Ils cherchaient en effet une « fontaine de jouvence » permettant d'inverser les effets du cours du temps sur le corps.

En 1924, Alan meurt d'une crise cardiaque suite à l'injection d'une solution qu'il pensait être la solution à ses recherches. Détruit par la peine, Thomas, son petit frère, devient schizophrène et croit converser avec feu son frère, celui-ci lui dictant de nouvelles initiatives. On dénombre, à cette même période, une dizaine de disparitions d'enfants dans le village où ils tenaient leurs expériences. Une enquête tenue la même année permettra de conclure que c'est en fait Thomas qui enlevait les enfants. Le corps de celui-ci fut retrouvé dans une caverne, à environ 5km du village, au milieu de ses notes. Il était mort d'une infection pulmonaire. Quant à son frère, Alan, il fut retrouvé à ses côtés, n'étant plus, dans les faits, qu'un patchwork de morceaux de corps découpés sur les cadavres décomposés des enfants trouvés au fond de la grotte. Il était purulent, le ventre fendu, duquel sortait des insectes. Des champignons avaient poussé tout le long de son corps et avaient répandu des spores.


Sous son aspect d'expérience ratée, la folie des frères Calvin pose encore des questions. L'entropie peut-elle être combattue ? D'ailleurs, se doit-elle de l'être ?



dimanche 22 février 2015

Mon frère (6)

Entrée 1
Entrée 2
Entrée 3
Entrée 4 
Entrée 5
Entrée 7
Entrée 8
Entrée 9

Texte original

Entrées du blog original (le texte est parfois différent de la version présente sur creepypasta.org) :
Miranda Cassette Exchange


Extrait du Cahier #2 : « L’échange de cassettes du Miranda »

[4]

Un matin, E. et moi avons décidé qu’on allait sécher les cours. La plupart du temps on ne faisait pas de choses comme ça. E. était plutôt sérieuse en cours, ce qui contrastait avec sa manière apathique de se comporter avec le monde. On a passé la plupart de la matinée chez moi (mes parents étaient partis à leur 2ème lune de miel à l’époque, alors ce devait être en 1997), on regardait des stupides téléachats et des rediffusions de jeux télé, et on parlait de tout et de rien. Je ne trainais pas vraiment avec E., elle était plus amie avec D., je crois. Mais je voulais lui poser des questions sur ses parents. Au final je ne l’ai pas fait. Je me suis sentie un peu gênée.


Il était déjà midi à peu près quand on a décidé de quitter la maison et de trouver un endroit où manger, E. s’est changée chez moi (elle n’allait pas garder son uniforme), je lui ai donné quelques vêtements qui n’étaient pas tout à fait son style, comme tu peux l’imaginer, mais ça lui allait. On est allées au petit chinois rue ____, celui derrière le Miranda [Note : Miranda est une chaine de supermarché connue ici]. La bouffe craignait, et après E. a dû aller aux toilettes alors on est allées dans le Miranda et je l’ai attendue dehors, en regardant quelques magazines.


Je l’attendais devant la porte des toilettes des filles (je suis pas le genre de fille qui fait genre « hey on va aux toilettes ensemble ? ») et j’ai soudain entendu un son comme si elle essayait d’arracher quelque chose du mur. Je me suis demandé ce qu’elle pouvait bien foutre mais je suis restée silencieuse, parce que E. n'était pas trop du genre à parler. Et soudain elle est arrivée, pratiquement en hyper ventilation et elle parvenait à peine à s'exprimer. Elle a dit quelque chose du style « oh mon dieu, tu ne croiras jamais ce que j’ai trouvé là-bas. Viens, viens maintenant et regarde toi-même ». On aurait dit, en voyant son regard, qu’elle avait vu le Père Noël dans les toilettes, alors j’y suis allée.


La première chose que j'ai remarquée, c'est ce truc en plastique sur le sol. C’était ces gros rouleaux de papier tu sais, ils les mettent dans ces distributeurs en plastique et tu tournes un levier pour sécher tes mains avec, vous voyez de quoi je parle non ? Il pendait sur le mur du fond des toilettes. Bref, là où il était supposé être fixé il y avait un trou. Apparemment E. avait entendu un genre de grattement ou de mouvement derrière le mur, et elle avait décidé, dans un moment de faible jugement, de l’arracher du mur. Derrière il y avait un trou dans le mur par lequel on pouvait voir l’isolation et d’autres trucs. J’ai pensé qu’on l’avait fait accidentellement ou simplement trouvé là et qu’on avait décidé de le recouvrir comme on pouvait. Il y avait autre chose là-dedans, bien sûr. C’était une cassette étiquetée « ÉCHANGE ».


À l’époque tout le monde utilisait encore des cassettes pour tout et n’importe quoi, ce qui était pratique pour nous parce que, comme nous avons pu le découvrir, c’était un support solide. Plus maintenant bien sûr. Maintenant on en est réduits aux vinyles et à l’écriture à la main. Pathétique.


Bref c’était une cassette comme les autres qu'on pouvait acheter partout, avec une étiquette sur laquelle était marqué « ÉCHANGE », écrite simplement au marqueur. E. se demandait ce que c’était. Qui l’avait laissée là ? Je ne savais vraiment pas quoi lui dire. Inutile de dire que c’était très bizarre. Je crois qu’une fille est rentrée dans les toilettes, nous a vues regarder par le trou dans le mur, a tourné les talons et s’est dirigée droit dehors. On a eu de la chance que personne du magasin ne nous ait vues défoncer leurs toilettes.


On ne pouvait pas écouter la cassette ici, comme on avait pas de baladeur. J’étais hésitante sur le fait qu’il faille la prendre ou pas. C’était pas ma première expérience de « merde bizarre », et même si c’était pas particulièrement bizarre, j’avais le sentiment que ça pourrait le devenir très rapidement. Mais E. était déterminée à la prendre et à savoir ce qu’il y avait dedans. La cassette n’avait aucune écriture à part l’étiquette. Alors on l’a prise, en essayant de remettre le distributeur de papier sur le mur, réussissant à moitié (ça tenait sans réel équilibre), et on est retournées chez moi.


De retour à ma maison, qui était vide ces temps-ci, je n’avais pas de radio ou quoi que ce soit pour lire les cassettes. J’ai ressorti mon Walkman mais je n’avais plus de piles et je doute qu’il ait marché de toute façon. On a fini par aller dans la voiture de mon père pour utiliser le lecteur cassette de la radio. C’était une scène plutôt marrante, nous deux assises là dans une attente anxieuse.


Alors on s’est assises et on l’a écoutée presque en entier. Elle était vraiment de mauvaise qualité, il est possible que vous ne vous rappeliez pas à quel point le sifflement sur les cassettes était agaçant, mais en plus de ça il semblait que la personne qui avait enregistré se tenait loin du microphone ou un truc du genre, comme si c’était un enregistrement d’un enregistrement d’un enregistrement. Mais il n’y avait rien de particulièrement bizarre dessus. C’était juste une compil de musique psyché des sixties. Il y avait des chansons de Kaléidoscope, surtout Tangerine Dream, et il y avait des Beatles, évidemment, et d’autres trucs mais E. et moi n’étions pas trop trop fan de ce genre alors on a pas écouté jusqu'au bout. Plus tard, toute seule, je l'ai écoutée en entier mais il n’y avait rien de spécial sur cette cassette mis à part la qualité de l’enregistrement.



Mais c’est là qu’on s’est rendues compte que, comme la cassette s’appelait « échange », on était supposées laisser quelque chose en retour. Tu sais, laisser quelque chose dans le trou des toilettes, pour la personne qui l’avait mise là. Cette idée nous paraissait bête. Mais à l’époque l’école n’était pas finie et on avait rien d’autre à faire alors, armées d’une de mes nombreuses compils, qui étaient un de mes hobbys à l’époque, on est retournées au Miranda.


On a parlé sur la route et on s’est demandé quel genre de personnes pourrait laisser ces cassettes, et si elle (on s’est dit que c’était une fille, comme c’était dans les toilettes des filles) s’attendait vraiment à ce que quelqu’un trouve ça là. On s’est demandé si c’était une sorte d’expérience sociale d’étudiantes du lycée, en fait c’est ce que j’en ai pensé directement. E. avait sa propre théorie. Elle pensait que c’était une femme désespérée, qui vivait sa vie solitaire à cause de sa famille, qui avait laissé des cassettes cachées dans des endroits publics à travers la ville, et qu’elle vérifiait toutes les semaines, en espérant qu’une âme solitaire trouve une de ses cassettes et donne quelque chose en retour. Je suis à peu près sûre que c’était une projection de sa propre vie.


On est retournées au supermarché et, heureusement, aucune des personnes qui travaillaient là ne semblait nous reconnaitre, Miranda est plutôt en effervescence à cette heure là. On est retournées dans les toilettes. Heureusement, le truc pour donner le papier tenait encore, quoique légèrement pantelant. On l’a retiré en faisant attention et on y a mis ma cassette qui, maintenant que j’y pense, était composée de grunge (mon dieu, c’est gênant), dans le trou. On s’est dit qu’on devrait peut être laisser un message. Alors on a arraché du papier toilette et on a écrit « MERCI », simplement, et on l’a laissé là. On a remis le distributeur à sa place — on avait pris le truc pour le remettre correctement — et on est parties, en rigolant à propos de tout ça. Plus tard, ce jour-là, on est allées trainer avec le groupe mais on ne leur a rien dit, parce que c’est plus marrant si ça reste notre secret.


Le lendemain, E et moi réfléchissions si on devait retourner au Miranda et regarder si il y avait une nouvelle cassette. Je voulais plutôt oublier toute cette histoire, parce que je pensais sincèrement que personne ne regarderait dans ce trou pour quelque chose qui avait été laissé là il y a des années et que la personne qui avait fait ça avait oublié tout ça. E. ne me croyait pas pourtant. Elle était persuadée que la personne qui avait laissé la cassette ici revenait vérifier souvent si quelqu’un l’avait trouvée. J’ai réussi à la convaincre qu’on ne devrait y retourner que le week-end d’après. Parce que même si sa théorie était vraie, je doutais que son hypothétique partenaire musical regardait dans les toilettes tous les jours. Mais encore une fois, qu’en sais-je ? Peut-être que c’était un pervers qui cherchait à rentrer en contact avec des lycéennes.


Le reste de la semaine est passé plutôt lentement. A. était à fond dans ce qu’il faisait à l’époque, je crois que c’était du Muay Thai ou du Valetudo ou je sais plus quoi, un truc d’arts martiaux, alors on l’a pas vu beaucoup. B. et F. faisaient leurs propres trucs, et de toute façon on ne voulait en parler à personne. Alors on trainait juste à la maison (je crois qu’on a juste fini par sécher 3 jours sur 5, c’était terrible). On regardait des films et on parlait.


J’ai fini par apprendre pleins de choses sur E. à l’époque (pour le plus grand plaisir de F. qui était dingue d’elle à l’époque), mais elle est restée silencieuse au sujet de ses parents. Le vendredi, on est retournées au Miranda à la demande de E. Notre correspondante avait certainement été plutôt occupée.


La cassette avait bien été prise. Une nouvelle cassette avait été laissée, l’exact même modèle que la précédente. Elle avait une étiquette très longue et très mal écrite, et on ne pouvait pas du tout la lire sur place, alors on est retournées dans la voiture. On avait pris la voiture de mon père pour anticiper, comme ça on pourrait l’écouter directement sur le chemin du retour. On est rentrées dans la voiture et on a baissé les vitres, E. a allumé une cigarette. Elle a mis la cassette et a lu l’étiquette avec peine :


« Chansons pour une nuit de préparation avant un défi important »


Elle m’a regardé, a haussé les épaules et a appuyé sur play. Cette fois la cassette était une compil de New wave, je me souviens de « Bizarre love triangle » parce que, je ne l’admettrai jamais, mais j’adore cette chanson, et il y avait aussi de la folk très calme. Ça donnait quelque chose du style : New wave grandiloquent -> Folk -> Silence -> Folk -> New wave encore, etc. Elle durait 25 minutes par face à tout casser, et on a fini de l’écouter chez moi, sans être impressionnées.


Comme la cassette précédente, elle était d’une qualité minable. C’était encore comme un enregistrement d’un enregistrement d’un enregistrement. On pouvait reconnaitre quelques chansons mais on ne connaissait pas la plupart, ou seulement les artistes. Plus tard j’ai demandé à B. ce qu’étaient ces chansons, sans lui dire directement d’où ça venait, et il en a confirmé la plupart. La partie la plus intéressante était les silences.


Entre les sons de Folk, il y avait ces pistes qui étaient composées d’une grande partie de silence et du bruit de fond habituel des cassettes, mais on pouvait entendre des choses bouger autour, et dans l’une d’elles, on pouvait entendre une voix. C’était inaudible, mais je suis à peu près sûre que c’était une voix de fille. Il y avait ces intonations musicales, comme si on entendait un saxo jouer en arrière plan pendant 10 secondes, et qui disparaissait. Je ne sais pas si c’était dans l’enregistrement original ou dans l’enregistrement de l’enregistrement. Et dans un autre passage silencieux, on entendait une voix qui parlait si on se concentrait bien, je dirais que c’était un vieil homme qui avait l’air de répondre à des questions mais la qualité était trop médiocre pour que je comprenne un mot.


E. était très excitée à propos de tout ça, rien que le fait que quelqu’un lui réponde lui semblait exceptionnel. Honnêtement, j’étais surprise aussi. E. a dit que l’échange marchait encore, et qu’on devrait laisser autre chose pour la personne la prochaine fois qu’on irait. On a décidé que la prochaine fois serait demain.


Cette fois on a vraiment réfléchi sur le genre de cassette qu’on allait mettre dans le trou. On a pensé à mettre des genres de musique différents pour avoir des choses différentes en retour. Celle (?) qui effectuait ces échanges investissait beaucoup d’efforts et elle devait aussi écouter nos chansons. J’ai trouvé une cassette d’un groupe que j’aimais, qui n’est jamais devenu célèbre, mais c’est pas comme si la cassette valait quelque chose, elle avait perdu sa valeur sentimentale après un certain incident. J’ai décidé qu’on ferait ça. On était pas très créatives, et on ne considérait pas la cassette comme une « piste », alors on a juste écrit « en voilà une autre » sur l’étiquette. Cool, je sais.


On y est retournées, c’était un samedi matin et on était encore dans la voiture de mon père, même si je sais pas trop pourquoi. On est allées dans les toilettes, on a arraché le distributeur, et à ce moment précis, une fille est sortie d’une cabine. On était incroyablement gênées. Elle nous a regardées bizarrement, s’est lavé les mains et est partie. Elle avait l’air un peu plus vieille que nous, probablement une étudiante, qui portait un jean et un tee-shirt noir. Elle nous a regardées avec dégoût, vraiment. Mais dès qu’elle est partie, on s’est remises au boulot. On a laissé la cassette, on est retournées chez moi et on a encore parlé.


Je pense que je dois le dire ici — je n’en ai pas vraiment envie mais bon — mais E. s’est ouverte à moi et m’a raconté quelques trucs sur ses parents. Apparemment son père devait de l’argent — énormément d’argent — à un gang. D’après elle, son père n’avait rien fait d’illégal, il avait simplement pris ce qui lui revenait de droit, mais les autres membres étaient très en colère et sa famille entière avait été prise dans un tourbillon qui continuait depuis des années. E. était très choquée de ce qui avait été fait à X., parce qu’elle n’avait jamais pensé que les choses en arriveraient là. La théorie de F. à l’époque était que le père de E. était dans la mafia, mais je pense que c’est faux. Quoi que ce soit, son père était dans une grosse merde, et je crois que c’est une des raisons pour lesquelles elle est soudainement partie quelques années plus tard.


E. et moi sommes retournées au supermarché 3 jours plus tard et avons trouvé une autre cassette. Elle s’appelait « Musique pour une nuit de rêves paisibles ». Il y avait beaucoup de Sinatra dedans, ce que je trouvais plutôt sympa, mais c’est pas vraiment le genre de musique avec laquelle on s’endort. La qualité était toujours la même, ce qui donnait une sorte de nostalgie aux chansons, et il y avait un ressenti différent. Il y avait encore ces « pistes silencieuses », et on entendait toujours bouger autour, et dans l'une d’entre elles, on entend un chien aboyer. On était un peu lassées de tout ça et on a décidé de laisser une dernière cassette.


On s’est demandé ce qui ce passerait si on laissait quelque chose de notre propre création pour notre correspondant. Pas que E. ou moi sachions jouer d’un instrument, mais on s’est juste dit qu’on pourrait enregistrer un petit mot ou quelque chose comme ça. Mais on n'avait rien pour enregistrer, le matos était encore chez F. à l’époque, il en avait eu besoin une fois quand il a commencé à entendre des trucs dans le jardin de D., mais c’est une autre histoire. Alors j’ai regardé et j’ai finalement trouvé une vieille cassette qui comportait,
sur la première face, une compil de chansons que mon père écoutait dans les années 80, et sur la deuxième, moi qui lisais des histoires. Je pense qu’il devait penser que c’était mignon et l’avait oublié ensuite. On a décidé de mettre ça, alors on y est allées.


Il faisait nuit, et le Miranda était sur le point de fermer, et on s’est faufilées dans les toilettes. Les lumières étaient éteintes, E. a essayé plusieurs fois de les allumer sans résultat, alors on a dû tâtonner dans le noir pour trouver le distributeur de papier. E. l’a retiré en faisant attention. Elle y a mis la cassette et on est parties rapidement.


Maintenant que j’y pense, je crois que j’ai vu cette fille, celle qui nous a vues la dernière fois, celle avec des lunettes, qui regardait dans les rayons à côté des toilettes. Je l’ai regardée mais je pense qu’elle ne m’a pas vue, ou elle a fait semblant de ne pas nous voir. On est juste parties. Le jour d’après on y retournerait pour y trouver le dernier message de notre mystérieux correspondant.


La dernière fois que nous sommes retournées au Miranda, c’était un jour d’école, qu’on avait décidé de sécher. C’était devenu une habitude alarmante et nos amis ont commencé à se demander ce qu’on faisait. Je crois qu’on était un peu obsédées par tout ça, même si on s’en rendait pas compte. 


On est rentrées dans le Miranda, une heure après l’ouverture, les caissiers nous ont regardées bizarrement. On est juste passé devant eux et on a foncé jusqu’aux toilettes des filles, ce qui devait sembler étrange. On a ouvert la porte et on est allées directement au distributeur, non sans avoir vérifié s'il y avait quelqu’un dans les toilettes, au cas où.


Le trou dans le mur était grouillant d’araignées et de fourmis et plusieurs cafards. Quelques-uns sont tombés sur le sol, avec une cassette, et il y en avait encore une douzaine dans le trou. E et moi avions du nous agripper l’une à l’autre pour éviter de crier. On s’est reculées de trois grands pas, E. tenait encore le distributeur de papier. Je lui ai murmuré qu’on devrait sortir de cet endroit. Elle fixait la cassette et après s’être armée de courage, s’en est saisie. On a littéralement couru pour sortir du magasin sans même s’embêter à remettre le distributeur à sa place. 


Les autres gens nous ont regardées bizarrement, probablement parce qu’ils nous avaient entendues dans les toilettes. On s’en foutait complètement et on a couru jusqu'à la voiture de mon père. E. tenait la cassette par un coin, en couvrant ses mains avec les manches de sa chemise. Je me suis demandé par quel miracle le trou avait été rempli de bestioles en une seule nuit, même si je pense qu’il y avait plusieurs explications plausibles pour ça. Elle a eu du mal à lire l’écriture sur l’étiquette. Franchement, c’était pratiquement illisible, et encore aujourd’hui on ne sait pas exactement ce qui était écrit, mais on pense encore que c’était :


« Chansons pour une cellule cancéreuse qui naît au centre de ton cerveau »


On est restées silencieuses pendant un petit moment. Puis j’ai plaisanté en disant qu’elle n’avait pas dû aimer notre dernière cassette et E. m’a demandé si on devait l’écouter. J’ai dit non, parce que la cassette avait été couverte de bestioles, et de toutes façons je ne voulais pas vraiment l’écouter, l’étiquette m’avait quelque peu refroidie.


C’était la fin de l’échange de cassettes de Miranda. On est jamais retournées dans ces toilettes pour vérifier si quelqu’un laissait encore des cassettes dans le trou. D’après le frère de A., qui s’est arrêté dans le supermarché quelques jours plus tard pour des raisons sans lien avec tout ça, les toilettes avaient été fermées pour des raisons sanitaires, et apparemment tout l’endroit devait être désinfesté. Je ne sais pas du tout à quoi tout ça rime.


Si tu te demandes ce que sont devenues les trois cassettes de l’échange, ben, des fois j’écoute la première, celle pour se préparer à un défi. Je me suis dit que je l’écouterais en révisant, je l’ai testée pour les partiels. C’est plutôt sympa. Enfin, je pense. Ça t’aide à te concentrer. J’ai fini par donner la deuxième cassette à une amie qui avait du mal à dormir, sans lui dire d’où elle venait. Elle a dit que ça l’avait aidée, aussi bizarre que ça puisse sembler.


Je n’ai personnellement jamais écouté la troisième et dernière cassette. E. l’a ramenée chez elle ce jour-là. Des semaines plus tard, on avait laissé tout ça derrière nous, mais je lui ai demandé si elle avait eu le courage de l’écouter. Elle a dit que oui. Elle a dit que c’était simplement « trente minutes de bruit » et que t’avais l’impression d’être dans un égout.


Elle a emporté la cassette avec elle quand elle est partie.


[FIN]


Il y a certainement un Miranda à l’endroit spécifié. Je ne sais pas s'il y a déjà eu une désinfestation là-bas, et je n’ai jamais entendu une seule histoire sur les toilettes là-bas autre que les histoires de cul habituelles, etc. Mais c’est valable pour toutes les toilettes de certains quartiers de la ville de toutes manières.